‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 133 sur 164 · POUR LE PREMIER DIMANCHE DE L'AVENT · texte numérisé non relu

POUR LE PREMIER DIMANCHE DE L'AVENT

Sujet. Alors ils verront le Fils de l'homme venir sur une nuée avec une grande puissance

et une grande majesté.

Le terme de majesté n'est attribué à Jésus-Christ dans l'Évangile, que lorsqu'il s'agit du jugement universel; et il est remarquable que cet Homme-Dieu n'a pris la qualité de roi qu'en deux occasions : 1. dans sa passion, quand il comparut devant Pilate; 2. dans la description qu'il nous a faite du jugement même. Aussi est-ce proprement aux monarques et aux souverains qu'il appartient de juger. Mais du reste, si c'est le propre des rois de juger les peuples, c'est le propre de Dieu de juger les rois ; et ce jugement , où seront appelés sans distinction les rois et les peuples, est l'importante matière de ce discours.

Division. Dieu, dit Tertullien, est miséricordieux de son fonds, et juste du nôtre. Si donc il est sévère dans ses jugements, c'est de nous-mêmes que pro-

cède cette sévérité; et quand il nous jugera, il ne nous jugera que par nousmêmes. Or il y a surtout deux choses dans nous qu'il produira contre nous, notre foi et notre raison. Il se servira de notre foi pour nous juger comme chrétiens; lrc partie. Il se servira de noire raison pour nous juger comme hommes; 2e partie.

Première partie. Dieu se servira de notre foi pour nous juger. La foi môme dos païens entrera dans le jugement que Dieu fera des chrétiens; c'est-à-dire, selon la pensée de Tertullien , que Dieu confondra la froideur et l'indifférence des chrétiens dans son service, par le zèle des païens pour leurs fausses divinités. Or, si la foi des païens doit servir de la sorte à nous juger, que sera-ce de notre propre foi? Dieu nous jugera par elle, l.soit que nous l'ayons conservée; 2. soit que dans le cœur nous l'ayons renoncée et abandonnée.

Supposant donc d'abord que nous ayons toujours conservé la foi, Dieu nous jugera par notre foi : comment? 1. C'est que notre foi nous accusera devant Dieu ; 2. c'est que noire foi servira de témoin contre nous au tribunal de Dieu ; c'est que notre foi dictera elle-même l'arrêt de notre condamnation , si nous sommes réprouvés de Dieu.

1. Notre foi nous accusera devant Dieu. Jésus-Christ lui-même nous l'apprend : Ne pensez pas que ce soit moi qui doive vous accuser devant mon Père; vous avez tin accusateur, qui est Moïse. Or, en disant aux Juifs que Moïse, c'est-à-dire la loi de Moïse , devait les accuser au jugement de Dieu , n'était-ce pas nous dire, à nous qui sommes chrétiens, qu'à ce jugement l'évangile nous accuserait nousmêmes? Saint Paul nous enseigne la même vérité lorsque, parlant aux Romains, il leur dit que dans le jugement dernier les pensées des hommes s'accuseront mutuellement , et se défendront.

2. Notre foi servira de témoin contre nous au tribunal de Dieu. Comme les Justes l'auront honorée par leurs oeuvres, elle leur rendra témoignage pour témoignage ; et parce que les pécheurs, au contraire, l'auront démentie dans la pratique et dans leurs actions, elle leur rendra témoignage contre témoignage. Tu croyais un Dieu , dhwt-ellc au pécheur; mais tu ne t'es pas mis en peine de le servir.

3. Notre foi dictera elle-même l'arrêt de notre condamnation , si nous sommes réprouvés de Dieu. Toutes ces malédictions de l'Evangile: Malheur à vous, riches; malheur à vous , hypocrites; malheur au monde, et les autres, qui ne sont maintenant que des menaces, se changeront en autant d'arrêts, et d'arrêts délinilifs. Et voilà le sens de cette parole de saint Jean : Celui qui croit ne sera point jugé, pourquoi? parce qu'il est déjà tout jugé.

Ma religion me jugera, pensée louchante; mais surtout pensée terrible. Celte religion si sainte condamnera ma vie criminelle, juge qu'il ne sera point en mon pouvoir de récuser. La croix de Jésus-Christ, cette croix, l'abrégé des vérités delà foi, me sera présentée, et Dieu emploiera à ma perte jusqu'à l'instrument de mon salut. C'est à quoi nous ne pensons pas présentement; mais c'est ce qui nous remplira alors d'effroi. Maintenant notre foi est languissante et presque morie, mais Dieu la ranimera cl la ressuscitera avec nous. Or celle foi ranimée et ressuscitée demandera justice, contre qui? contre nous-mêmes.

Mais si nous avons perdu la foi, et que nous soyons tombés dans l'irréligion, sera-ce encore par la foi que Dieu nous jugera? Oui. Et nous serons alors jugés comme déserteurs de la foi; car après l'avoir embrassée, il ne nous était plus permis de l'abandonner. Un païen ne sera pas ainsi jugé, parce qu'il n'a jamais eu la foi; au lieu qu'un homme soumis par le baptême à la loi chrétienne, et devenu apostat , trouvera dans son apostasie son jugement.

Et il ne faut point dire que Dieu , dans la profession de notre foi, nous a faits libres; car celte liberté ne va pas jusqu'à pouvoir renoncer la foi quand il nous plaira. Dieu donc nous en demandera compte; et qu'aurons-nous à lui répondre, surtout quand il nous fera voir comment la foi a convaincu le monde entier, comment nous avons quitté son parti, et quelles ont été les deux vraies causes de notre infidélité, savoir le libertinage de l'esprit et le libertinage du cœur?

En appellerons- nous à notre raison? mais notre raison elle-même nous con-

damnera jusque dans la perle de noire foi. D'ailleurs , qui sommes-nous pour vouloir entrer en raisonnement avec Dieu , et quel succès en pouvons-nous attendre? Telle est néanmoins la ressource de l'homme criminel et libertin : il veut traiter avec Dieu par voie de raison , par conséquent il veut è're jugé par sa raison , et c'est aussi l'autre tribunal où il sera présenté.

Deuxième partie. Dieu se servira de notre raison pour nous juger. Indépendamment de la foi, nous avons une raison qui nous gouverne , raison obscurcie par le péché, mais toujours néanmoins assez éclairée pour nous conduire, avec le secours de la grâce. Or, soit que nous la considérions dans sa pureté et dans son intégrité, c'est-à-dire dans l'état où nous l'avons reçue de Dieu en naissant; soit que nous la considérions dans sa corruption, c'est-à-dire dans l'état où souvent nous la réduisons par nos désordres, il est certain que Dieu , pour nous juger, se servira également et de ses connaissances naturelles, et de ses erreurs.

i. Dieu nous jugera par la droite raison. Nous choquons ouvertement cette raison, et Dieu ia suscitera contre nous; 2. nous ne voulons pas écouler cette raison, et Dieu nous la fera entendre malgré nous ; 5. nous nous formons des prétextes pour engager cette raison dans le parti de notre passion , et Dieu les dissipera, et nous découvrira ce qu'il y avait de plus caché dans nous.

i. Nous péchons ouvertement contre les vues de noire raison , et c'est par où Dieu d'abord nous jugera : car enfin, dira-t-ilà un libertin, vous vous piquiez de raison ; mais votre vie a-t-elle éîé une vie raisonnable? Ces impudicilés , ces débauches, ces violences, ces injustices, tout cela éiait-il selon la raison ? Et voilà la pensée qui troublait saint Augustin dans son péché, et au milieu de ses plaisirs criminels.

2. Nous ne voulons pas, en mille rencontres, écouter notre raison , et Dieu nous forcera à l'entendre. Ce qui nous empêche maintenant de nous rendre attentifs à sa voix, c'est le tumulte de nos passions, ce sont les objets qui frappent nos sens. Mais, au jugement de Dieu , toutes nos passions seront éteintes , et nous n'aurons plus les mêmes objels pour nous dissiper.

3. Nous nous formons mille prétextes pour engager noire raison dans les intérêts de notre passion ; mais que fera Dieu? Il confondra tous ces prétextes, en se servant et de ses propres lumières et des lumières mêmes de notre raison, pour nous faire voir les vrais motifs qui nous ont fait agir : envie , vengeance , intérêt , orgueil , hypocrisie.

Si notre raison a été dans l'erreur , Dieu nous jugera encore par elle : et comment? Non point précisément par notre raison trompée, mais, 1. par notre raison trompée sur certains articles, tandis qu'elle aura élé si éclairée sur d'autres; 2. par notre raison trompée à certains temps de la vie, après avoir été si éclairée en d'autres temps. De cette droiture de raison que nous aurons eue, i, sur toutes les autres affaires qui ne nous touchaient point , 2. à certains temps où nous n'étions point dominés par la passion, Dieu tirera des preuves invincibles pour nous condamner.

Conclusion. C'est donc de nous servir de noire foi et de noire raison pour nous juger nous-mêmes dès celte vie , alin que Dieu ne nous juge point ; de rentrer dans nous-mêmes , et de nous appliquer à nous connaître nous-mêmes dès maintenant , afin que cette vue de nous-mêmes ne nous trouble point à la mort, ni après la mort. Car si la vue de nous-mêmes nous fait dès à présent tant de peine, combien nous tourmentera-t-elle au jugement de Dieu ! Voilà ce qui a saisi les Saints de frayeur. Prière pour demander à Dieu qu'à ce grand jour où nous paraîtrons devant lui, il nous défende de nous mêmes, c'est-à-dire de notre foi et de notre raison, parce que c'est ce que nous aurons surtout à craindre.

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