‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 144 sur 164 · LE PREMIER JEUDI DE CARÊME · texte numérisé non relu

LE PREMIER JEUDI DE CARÊME

Sujet. Jésus-Christ d'il au centenier : J'irai moi-même, et je le guérirai. Mais le centenier lui répondit : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison.

Ce qui se passa entre Jésus-Christ et le centenier, c'est ce qui se renouvelle encore entre Jésus-Christ et nous toutes les lois que nous approchons de la sainte table. Jésus Christ nous dit : J'irai, et je vous guérirai de vos infirmités spirituelles : Ego veniam,el curabo. Et nous répondons à Jésus-Christ : Seigneur, je ne 'suis pas digne : Domine, non sum dignus. Paroles efficaces, qui opèrent dans nous un effet tout opposé à ce qu'elles signifient, et qui font cesser par noire humilité même l'indignité que nous nous aitribuons; mais qu'arrive-t-il souvent? c'est que nous nous appliquons ces paroles, Domine, non sum dignus, au delà des intentions de Jésus-Christ; et que, par une humilité mal entendue, nous nous servons de notre indignité pour nous éloigner trop aisément et trop

longtemps de la communion. Excuse ordinaire qu'il faut examiner dans ce discours.

Division. Sans parler ici des Justes , qui par un vrai sentiment d'humilité se reconnaissent indignes de recevoir Jésus-Christ , et sans examiner jusqu'où cette humilité doit cire portée, et s'il est raisonnable qu'elle aille jusqu'à les éloigner de la communion , parlons précisément des pécheurs qui peuvent dire et qui disent en efïct au Sauveur du monde, avec plus de sujet que saint Pierre : fetirez-vous de moi , parce que je suis un pécheur. 11 y en a de trois sortes : pécheurs sincères, qui agissent de bonne foi et qui ne sont pas trompés; pécheurs aveugles, qui ne se connaissent pas et qui se trompent eux-mêmes; pécheurs hypocrites et dissimulés, qui couvrent leur libertinage d'un voile de piélé, et qui trompent les autres. Or, dans les pécheurs sincères, cette excuse, Je ne suis pas digne, est une raison ; mais il faut éclaircir celte raison : première partie. Dans les pécheurs aveugles c'est un prétexte, et il est important de leur ôter ce prétexte : deuxième partie. Dans les pécheurs hypocrites et dissimulés, c'est un abus et même un scandale , et il est nécessaire de combattre ce scandale et cet abus : troisième partie.

Première partie. Dire , Je ne communie pas parce que je m'en crois indigne , c'est une raison dans un pécheur sincère , qui ne laisse pas au milieu de ses désordres de conserver le fond de sa religion , et qui traite avec Dieu de bonne foi : c'est, dis-je, une raison, puisqu'on effet le pécheur, tandis que son péché subsiste, ne peut approcher du sacrement de Jésus-Christ sans se rendre coupable d'un sacrilège. Mais cette raison a besoin d'être éclaircie , et cet éclaircissement consiste à faire voir que le pécheur, sans en demeurer là , doit se souvenir d'ailleurs de l'obligation où il est de sortir au plus tôt de son état pour pouvoir être admis à la table du Seigneur, en sorte que la communion soit un motif qui le réduise à la nécessité de se convertir.

En effet , il ne doit jamais séparer ces deux vérités : l'une , que Jésus-Christ nous commande de manger sa chair; et l'autre, qu'il nous défend delà manger indignement. Si le pécheur s'attache à l'une de ces vérités sans y joindre l'autre, il s'égare et il se perd ; mais s'il les embrasse toutes deux, il commence à entrer dans la voie de Dieu. Car voici comment il raisonne : Je ne puis communier avec mon péché ; Jésus-Christ néanmoins m'ordonne de communier : il faut donc que je quitte mon péché , afin de satisfaire tout ensemble et à l'obligation de communier et à l'obligation de bien communier.

Or, comme le pécheur doit se parler de la sorte à lui-même , c'est ainsi que doivent lui parler les ministres de l'Evangie. Si vous ne vous appliquez qu'à lui remontrer le danger d'une communion indigne , il ne communiera pas. Si vous ne lui représentez que la nécessité de communier, il communiera indignement. Et voilà quelle a éié la source de tous les maux qu'a produits la diversité des opinions touchant l'usage de la divine Eucharistie. Les uns n'avaient dans la bouche que des analhèmes contre les profanateurs de ce sacrement, pour les en éloigner ; et les auires ne pensaient qu'à donner aux peuples une haute idée des fruits de ce sacrement , pour les y attirer. Mais que fallait-il? joindre les menaces de ceux là et les invitations de ceux-ci.

C'est le langage qu'ont tenu les Pères , surtout saint Chrysoslome et saint Augustin. Ils inspiraient tout à la fois de la crainte et de la confiance: et ce qu'ils disaient en général est encore plus vrai par rapport à ce saint temps de la pâque. 11 faut dire à un pécheur : Ne communiez pas dans votre péché ; autrement vous serez un profanateur du corps de Jésus-Christ. Mais aussi faut-il ajouter : Ne manquez pas à communier; autrement vous serez un déserteur du sacrement de Jésus-Christ , et vous violerez le précepte de l'Eglise. Par ce précepte, l'Eglise n'a point prétendu dresser un piège aux pécheurs , ni les exposer à commettre des sacrilèges ; mais elle a voulu les obliger, au contraire, et les forcer en quelque sorte à se purifier au moins de temps en temps par la pénitence. C'est pour cela qu'elle punissait autrefois si sévèrement ces chrétiens scandaleux, qui laissaient passer la pàque sans s'acquitter de leur devoir ; et c'est par là même qu'elle engageait

tant de pécheurs à rompre leurs engagements criminels et à se réconcilier avec Dieu.

Cependant pour avoir séparé deux vérités qu'on ne devrait jamais proposer l'une sans l'autre, voici toujours les deux écucils où l'esprit du siècle a conduit. Pourvu qu'on persuade à un pécheur d'approcher des autels , on croit avoir beaucoup gagné ; et d'ailleurs , pourvu qu'on lasse entendre à un pécheur qu'il n'y a point de communion pour lui tandis qu'il est dans l'habitude de son péché, on pense avoir tout fait. De là les uns abusent de la communion, et les autres l'abandonnent. C'est pour les pécheurs, ô mon Dieu, comme pour les Justes, que votre sacrement est institué : mais du reste pour quels pécheurs ? pour les pécheurs pénitents.

Deuxième partie. Dire, Je ne communie pas parce que je m'en crois indigne, c'est un prétexte dans les pécheurs aveugles, qui, se llattant d'avoir de la religion, se trompent eux-mêmes ; et il est important rie leur ôter ce prétexte. Prétexte d'un prétendu respect, à quoi j'oppose trois réflexions : 1° c'est un vain respect ; 2° c'est un faux respect ; 5° c'est un respect qui n'a nulle conformité avec celui qu'ont fait paraître les vrais chrétiens, quand ils se sont séparés du sacrement de Jésus-Christ selon les règles de l'esprit de l'Eglise.

4. Vain respect, pourquoi? parce qu'il n'opère rien. Si c'était un respect solide et chrétien , on travaillerait donc à se mieux disposer, et à se rendre moins indigne de Jésus-Christ. Mais on conserve toujours le même attachement au monde, et sous cette apparence de respect , on couvre un amour du monde dont on ne veut point se déprendre, et qui fait renoncer au sacrement.

Du moins les conviés de l'Évangile qui s'excusèrent, dirent les vraies raisons qui les arrêtaient ; mais les mondains dont il est ici question affectent de ne se pas connaître , et se cachent à eux-mêmes la cause de leur désordre. Et ce qui doit les convaincre que , par rapport à eux, ce respect dont ils se prévalent n'est qu'un prétexte, c'est que, pour communier rarement, ils n'en communient pas plus dignement. Or leur ôter ce prétexte, ce n'est pas les porter à la communion tandis qu'ils mènent une vie toute mondaine, mais c'est les obliger à parler juste , et à convenir qu'ils s'éloignent de Jésus-Christ, non parce qu'ils respectent son sacrement, mais parce qu'ils ne veulent pas s'assujettir aux saintes lois que la religion leur prescrit pour en approcher.

2. Faux respect , parce qu'il n'est pas accompagné de deux conditions essentielles qu'il doit avoir; l'une est la douleur, l'autre le désir. Douleur d'être séparé du corps de Jésus-Christ : car si j'honore Jésus-Christ autant que je dois l'honorer, je dois regarder comme mon souverain mal dans cette vie d'en être séparé , snrtout si j'ai encore à me reprocher que c'est moi-même qui m'en sépare par mon infidélité , et si je comprends tout le malheur d'une si triste séparation. Mais avec quelle insensibilité les mondains se voient-ils séparés du Dieu de leur salut? Désir de recevoir Jésus-Christ ; car le respect peut bien m'engager quelquefois à me retirer de la communion; mais il ne doit jamais éteindre en moi , ni même diminuer le désir de la communion. Ainsi le comprenaient les premiers fidèles. Que l'ait le mondain? Confondant avec la communion le désir de la communion , il renonce également à l'un et à l'autre , et n'a plus pour le saerement de Jésus-Christ qu'une indifférence de cœur dont il devrait être effrayé. Et voilà ce que saint Chrysostomc reprochait au peuple d'Antioche avec tant de force.

3. Respect qui n'a nulle conformité avec celui des premiers siècles de l'Église : car dans ces siècles florissants du christianisme , tandis qu'un pécheur demeurait séparé du corps de Jésus-Christ, il était dans les exercices d'une pénitence laborieuse à laquelle il se condamnait; mais toute la pénitence d'un mondain se termine à ne plus communier.

Troisième partie. Dire , Je ne communie pas parce que je m'en crois indigne, c'est dans les pécheurs hypocrites et dissimulés un abus , et même un scandale. Dans toutes les contestations qui se sont élevées sur le relâchement ou la sévérité de la discipline , certains libertins du inonde n'ont presque jamais manqué à se déclarer pour le parti sévère , non pas afin de l'embrasser et de le suivre

dans la pratique , mais communément par un intérêt secret , et pour couvrir leurs desseins. Ainsi, pour ne parler que de la communion, n'est-il pas étrange que tant de gens engagés dans les plus honteux désordres aient paru les plus zélés à déclamer contre la fréquentation du sacrement de nos autels? Ce zèle peut partir d'un bon principe dans de vrais fidèles : mais d'où peut-il venir dans des libertins, si ce n'est de quelque intérêt particulier qu'ils y envisagent? Que prétendent-ils donc? Se mettre en possession d'être libertins et d'abandonner les sacrements avec impunité , et même en quelque manière avec honneur ; tellement qu'on ne puisse plus les distinguer des chréiiens les plus réguliers et les plus exacts , puisqu'ils agissent et qu'ils parlent comme eux.

Or je prétends que ce langage qu'ils tiennent est un scandale , puisqu'il va à deux choses également pernicieuses : \° à décrier indifféremment les bonnes et les mauvaises communions; 2° à détourner lésâmes, non-seulement de la communion , mais universellement de tout ce qu'il y a de saint dans la religion.

1. Je dis à décrier indifféremment les bonnes et les mauvaises communions : car s'il est toujours dangereux , en blâmant la fausse piété , de décréditer la vraie, beaucoup plus l'est-il de la part d'un libertin qui se soucie peu de confondre l'une avec l'autre, et qui n'attaque l'une que parce qu'il est secrètement ennemi de l'autre. Comme donc les enfants d'fléli éloignaient les hommes du sacrifice; comme les pharisiens n'entraient pas dans le royaume de Dieu , et empêchaient encore les autres d'y entrer, ainsi ret:re-t on des autels une infinité de Justes.

2. Je dis à détourner les âmes, non-seulement de la communion , mais de tout ce qu'il y a de saint dans la religion. Car, dit saint Chrysostome , supposé ce principe d'une humilité mal conçue , il faudra tout quitter. Vous n'êtes pas digne de communier, dites-vous ; et êtes-vous digne d'entrer dans le temple de Dieu? Etes-vous digne de prier et d'invoquer Dieu? Etes-vous digne d'entendre la parole de Dieu ?

Appliquons-nous, ministres de Jésus-Christ , et travaillons de concert à convertir les pécheurs, et à perfectionner les âmes fidèles , pour préparer au Seigneur un peuple parfait. L'Eglise ne sera jamais bien sanctifiée que par le bon usage de la communion.

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