‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 143 sur 164 · LE MERCREDI DES CENDRES · texte numérisé non relu

LE MERCREDI DES CENDRES

Sujet. Vous êtes poussière , et vous retournerez en poussière.

Paroles mémorables que Dieu dit au premier homme dans le moment de sa désobéissance, et que l'Eglise nous adresse dans la cérémonie de ce jour. Paroles de malédiction , dans le sens que Dieu les prononça ; mais paroles de grâce et de salut, dans la fin que l'Eglise se propose en nous les faisant entendre. Dieu commanda à Moïse de répandre de la cendre sur les Egyptiens : et c'est ce que font encore aujourd'hui les prêtres par l'ordre de Dieu, mais dans un esprit bien différent; car Moïse ne répandit la cendre sur l'Egypte que pour faire sentir à ce peuple le poids de la colère de Dieu ; et les prêtres ne répandent sur nous la cendre que pour nous attirer les grâces de Dieu , et pour nous porter à la pénitence, comme j'entreprends de vous le montrer dans ce discours. Courte instruction aux nouveaux catholiques sur la cérémonie des cendres.

Division. La pénitence chrétienne, prise dans toute son étendue, est un double sacrifice que Dieu exige de nous; sacrifice de l'esprit, et sacrifice du corps : sacrifice de l'esprit par l'humilité de la componction, et sacrifice du corps par l'austérité même extérieure de la satisfaction. Nous avons dans nous deux grands obstacles à ces deux sacrifices , l'esprit d'orgueil et l'esprit de mollesse. Mais par où les pouvons-nous surmonter? par le souvenir de la mort que nous retrace l'Eglise dans la cérémonie des cendres. Il faut, par une pénitence solidement humble, anéantir devant Dieu l'orgueil de nos esprits; et c'est à quoi nous oblige la vue de ces cendres , qui sont pour nous les marques et comme les symboles de la mort : première partie. Il faut , par une pénitence généreusement austère, sacrifier à Dieu la mollesse et la délicatesse de nos corps ; et c'est à quoi nous engage l'imposition de ces cendres , qui nous annoncent , ou plutôt qui nous font déjà sentir l'inévitable nécessité de la mort : deuxième partie.

Première partie. Il faut , par une pénitence solidement hurabie , anéantir devant Dieu l'orgueil de nos esprits ; et c'est à quoi nous oblige la vue des cendres , qui sont pour nous les marques et comme les symboles de la mort. L'orgueil lut le premier principe du péché , et c'est le premier obstacle à la pénitence. Mais pour humilier cet orgueil, il n'y a qu'à faire remonter l'homme à son origine , et qu'à lui faire considérer sa fin. Or voilà ce que fait le souvenir de la mort et la vue des cendres. Quand un homme sans naissance, mais élevé à une haute fortune , vient à s'enorgueillir , le moyen de réprimer son orgueil est de lui remettre devant les yeux l'obscurité et la bassesse de son extraction. Mais si de plus, pénétrant dans l'avenir , on lui faisait voir sa ruine prochaine , ce serait bien de quoi rabattre l'enflure de son cœur. Double vue dont l'Eglise se sert aujourd'hui : car en nous présentant les cendres, elle nous avertit que nous sommes cendres nous-mêmes, et que nous retournerons en cendres.

Examinons la chose plus en détail. Pourquoi des cendres ? parce que rien ne doit mieux nous faire comprendre ce que c'est que la mort, et l'humiliation extrême où nous réduit la mort. Oui, ces cendres ont quelque chose de plus touchant que tous les raisonnements du monde pour humilier l'homme , en lui faisant connaître son néant. Elles nous apprennent que toutes ces grandeurs dont le monde se glorifie ne sont que vanité et que mensonge. Ouvrez le tombeau d'un grand : qu'y trouverez-vous? un peu de cendres; rien davantage. Elles nous apprennent combien nous sommes injustes quand nous affectons avec tant d'ostentation certaines distinctions dans la monde, puisque nons devons tous être un jour égalés et confondus dajis la cendre. Elles nous apprennent que, malgré les vastes desseins que forme l'ambitieux , la mort le réduira bientôt, à quoi? à une poignée de cendres. Elles nous apprennent que non-seulement la mort détruira ce fantôme de grandeur après lequel nous courons, mais que notre mémoire même périra , et qu'il ne sera plus parlé de nous. En un mot ,

elles nous apprennent que , quelque enraciné que soit notre orgueil , il ne tient qu'à nous de trouver dans nous-mêmes notre humiliation , puisque cette partie de nous-mêmes dont nous sommes si idolâtres , ce corps n'est au fond que le plus abject de tous les êtres, et qu'un sujet de corruption.

Cependant vous me demandez pourquoi Ton nous met ces cendres sur la tête. C'est que la tête est le siège de la raison, et qu'on veut par là nous avertir que la mort doit être le sujet le plus ordinaire de nos réflexions , afin de nous entretenir dans cette humilité qui est déjà le commencement de la pénitence.

Aussi est-ce le souvenir de la mort qui , de tout temps , a plus retenu les hommes dans l'ordre, et les a mis comme dans la nécessité d'être humbles. De là vient que, parmi toutes les nations, Grecs, Romains, Juifs, le souvenir de la mort et l'usage de la cendre ont été une des principales circonstances des pompes les plus solennelles, et que maintenant encore, dans la consécration des papes, on fait passer devant les yeux du nouveau pontife quelques étoupes que le feu consume. De là vient que les peuples les plus barbares se sont fait un devoir de conserver les cendres de leurs ancêtres : ces cendres leur apprenaient à se mépriser, à se modérer* à se régler. De là vient que Moïse, sortant de l'Egypte, se contenta d'emporter les cendres du patriarche Joseph , afin qu'elles servissent à contenir le peuple dont il était le conducteur. De là vient qu'il obligea les Israélites, après leur idolâtrie, à boire la cendre du veau d'or qu'ils avaient adoré. De là vient enfin que quelques princes chrétiens, pendant leur vie même , ont voulu avoir dans leurs palais et devant leurs yeux , les uns la bière destinée à leur sépulture , et les autres le crâne d'un mort.

Or, soit pour les grands , soit pour les petits, quand une fois l'humilité, par la pensée de la mort, a pris possession d'un cœur, il est aisé d'y faire entrer la componction de la pénitence : car du moment que je suis disposé à m'humilier , je suis disposé à m'accuser, à me condamner, à nie punir moi-même. Et voilà pourquoi l'Eglise, après nous avoir fait considérer deux sortes de cendres, celle de notre origine , et celle de notre corruption future , nous en impose une troisième , savoir , la cendre de la pénitence.

Car que fait le pécheur quand il reçoit aujourd'hui la cendre par les mains du prêtre? 11 se présente à Dieu comme un pénitent humilié , couvert de cendres , et résolu de satisfaire à sa justice. Et il taut toujours reconnaître que ce souvenir de la mort et la vue de ces cendres est un admirable moyen pour préparer à la pénitence les pécheurs les plus orgueilleux. Ne fut-ce pas ainsi que saint Ambroise dompta la fierté de Théodose, et qu'après la sanglante journée de Thessalonique , il le rangea à l'ordre de la pénitence et de la rigoureuse discipline qui s'observait alors ? Si l'on tenait aux grands le même langage qu'il tint à cet empereur, ils en seraient touchés , et ils penseraient à se convertir.

Mais il ne s'agit pas seulement de la conversion des grands : il s'agit de la nôtre, et le désordre est que, malgré l'anéantissement où la mort doit nous réduire, et malgré l'aveu solennel que nous en faisons dans cette cérémonie des cendres , nous n'en sommes ni plus humbles , ni plus détachés de nous-mêmes. Combien de chrétiens ont reçu la cendre avec des cœurs ambitieux ? Combien de femmes l'ont reçue avec toutes les marques de leur vanité? Terre, terre, écoutez la voix du Seigneur, et humiliez-vous sous sa toute-puissante main.

Deuxième partie. Il faut, par une pénitence généreusement austère, sacrifier à Dieu la mollesse et la délicatesse de nos corps; et c'est à quoi nous engage l'imposition de ces cendres, qui nous annoncent, ou plutôt qui nous font déjà sentir l'inévitable nécessité de la mort. C'est une illusion de croire que la pénitence soit une vertu purement intérieure. Le penser de la sorte, ce serait démentir toute l'Ecriture, et en particulier l'apôtre saint Paul, il est vrai que l'hérésie a rejeté toutes les pratiques extérieures de la pénitence : mais quoi que l'hérésie en ail pu dire, il n'y a point de parfaite pénitence sans la mortification du corps ; et puisque le corps a part au péché, il est juste qu'il ait part à la peine du péché.

Or, à celte loi de pénitence s'oppose une autre loi que nous portons dans

nous-mêmes , qui est l'amour déréglé de nos corps. Amour qui, dans le soin de noire corps , nous fait d'abord chercher le nécessaire , et qui du nécessaire nous fait ensuite aller au commode , du commode au superflu , et du superflu au criminel. Au lieu que la vraie pénitence nous fait premièrement renoncer au criminel que nous avouons nous-mêmes criminel ; de là nous retranche le superflu que nous prétendions innocent; ensuite nous prive môme du commode dont nous avions cru ne nous pouvoir passer; enfin nous ôte, non pas le nécessaire , mais l'attachement et l'attention trop grande au nécessaire. Sans cela les Saints ne comprenaient pas qu'on pût être pénitent : mais ce que les Saints ne comprenaient pas est devenu un des secrets de la dévotion du siècle. Cependant l'Apôtre l'a dit : On ne peut bien réparer le péché qu'en crucifiant cette chair de péché , qui est' l'ennemie de Dieu.

Considérons les cendres qu'on nous met sur la tête, et souvenons-nous de la mort : c'est assez pour nous détacher de l'amour de notre corps; comment cela? en nous faisant connaître là-dessus, 1° notre aveuglement , 2° notre injustice: notre aveuglement, lorsque nous idolâtrons un corps qui n'est que poussière et que corruption , et qui doit être bientôt dans le tombeau la pâture des vers. Notre injustice , injustice envers Dieu, d'aimer plus que lui un corps sujet à la pourriture; injustice envers notre âme, cette âme immortelle, de lui préférer un corps qui doit mourir ; injustice envers ce corps même , de l'exposer pour des voluptés passagères à des souffrances éternelles. Si le corps et l'âme d'un réprouvé, selon la supposition de saint Chrysostome, venaient à être confrontés l'un avec l'autre , et qu'ils pussent s'accuser l'un l'autre , quels reproches ne se 1er aient- ils pas?

C'est ce qui a toujours produit dans les âmes bien converties une sainte haine de leurs corps, et ce quia tant de fois opéré dans le christianisme des miracles de conversion. Exemple de saint François de Borgia.

Cette haine de notre corps est encore bien plus vive, quand on pénètre dans le mystère de ces cendres que l'Eglise nous présente, et qu'on remonte à l'origine d'une si sainte pratique; quand on pense qu'elles ont toujours été le symbole de la pénitence ; quand on considère de quelles austérités et de quelles macérations elles étaient accompagnées, suivant les règles de l'ancienne discipline; car enfin , doit dire aujourd'hui un pécheur touché de ces désordres , ces pénitents de la primitive Eglise n'étaient pas plus criminels que moi; et si l'Eglise a pu adoucir les peines qu'elle avait ordonnées pour chaque espèce de péché, elle n'a rien relâché des peines prescrites par le droit divin; et Dieu lui-même nous assure qu'il ne s'en relâchera jamais qu'en faveur de la pénitence, il faut donc que ce soit la pénitence qui m'acquitte auprès de lui. Si nous entrons dans ce saint temps de carême bien pénétrés de ces sentiments, le jeûne ne sera plus pour nous un joug trop pesant : nous l'entreprendrons avec joie , nous le continuerons avec ferveur , et nous l'achèverons avec constance.

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