‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 146 sur 164 · LE DIMANCHE DE LA PREMIÈRE SEMAINE · texte numérisé non relu

LE DIMANCHE DE LA PREMIÈRE SEMAINE

Sujet. Jésus fut conduit dans le désert par l'esprit, pour y être tenté du démon,; et ayant jeûné quarante jours et quarante nuits, il se sentit pressé de la faim.

Jésus-Chrjst permet au démon de le tenter, pourquoi? par quatre raisons, toutes prises de noire intérêt : 4° pour nous fortifier, en surmontant, dit saint Grégoire, nos tentations par ses tentations mêmes, comme par sa mort il a surmonté la nôtre; 2° pour nous encourager, en nous proposant son exemple; 5° pour nous rendre plus vigilants et plus circonspects , en nous faisant connaître que personne ne se doit croire en assurance, puisqu'il est atlaqué lui-même ; 4° pour nous instruire , en nous montrant de quelles armes nous devons user, et comment nous pouvons nous défendre. Mais deux choses surtout sont remarquables: l'une, qu'il ne va au désert, où il est tenté, que par l'inspiration de l'esprit de Dieu ; l'autre, qu'il n'y est tenté qu'après s'être prémuni du jeûne et de la mortification de la chair. D'où nous tirerons deux conséquences qui doivent faire le fond de ce discours.

Division. Sans la grâce nous ne pouvons vaincre la tentation, j'entends d'une victoire chrétienne et qui soit de quelque mérite devant Dieu. Avec la grâce point de tentation qui ne puisse être vaincue , puisque Dieu est plus fort que l'enter, que le monde et la passion. Enfin la grâce ne nous manque point pour vaincre toutes les tentations, et môme, selon la doctrine de saint Paul , pour en profiter. Mais du reste ne pensons pas que la grâce nous soit toujours donnée telle que nous la voulons , et au moment que nous la voulons. Deux sortes de tentations : les unes volontaires, les autres involontaires. Or, dans les tentations volontaires, en vain espérons-nous le secours de Dieu, si nous ne sortons de l'occasion ; et nous ne devons point alors nous promettre une grâce de combat, mais une grâce de fuite : première partie. Dans les tentations involontaires, en vain espérons-nous une grâce de combat , si nous ne sommes en effet résolus à combattre nous-mêmes, et surtout comme Jésus-Christ, par la mortification de la chair : deuxième partie.

Première partie. Dans les tentations volontaires en vain espérons-nous le secours de Dieu, si nous ne sortons de l'occasion ; et nous ne devons point alors nous promettre une grâce de combat, mais une grâce de fuite. Il ne nous est jamais permis d'exposer notre salut : or, c'est l'exposer que de nous engager témérairement dans la tentation. Je m'explique : il n'y a personne qui n'ait son faible et qui ne le sente : le savoir et ne pas fuir le danger lorsqu'on le peut, c'est ce que j'appelle s'engager témérairement dans la tentation ; et je prétends qu'un chrétien alors ne doit point attendre les secours de grâce préparés pour la combattre et pour la vaincre. Par quel titre les prétendrait-il? par titre de justice? ce ne seraient plus des grâces; par titre de fidélité? Dieu ne les lui a point promises; par titre de miséricorde? il y met un obstacle volontaire, et il se rend absolument indigne des miséricordes divines.

Non-seulement l'homme ne peut présumer alors d'avoir ces grâces victorieuses, mais il doit même s'assurer que Dieu ne les lui donnera pas; pourquoi? parce que Dieu nous a positivement fait entendre qu'il laisserait périr celui qui se serait volontairement jeté dans le péril.

Aussi, pour prendre la chose en elle-même, un homme qui s'expose témérairement à la tentation a-t-il bonne grâce de compter sur le secours du ciel et de le demander ? Si c'était ma gloire , lui peut répondre Dieu ; si c'était la

charité, la nécessité, une surprise qui vous eût engagé dans ce pas glissant , ma providence ne vous manquerait pas , comme elle n'a pas autrefois manqué à tant de vierges chrétiennes, aux prophètes et à des solitaires même : mais vous , sans sujet , vous vous livrez vous-même à tout ce qu'il y a dans le monde de plus dangereux , assemblées , sociétés , amitiés , conversations , spectacles ; je dis que Dieu retirera son bras, et qu'il vous laissera tomber.

Et certes, reprend saint Bernard, si Dieu était toujours disposé à combattre pour nous quand il nous plaît et partout où il nous plaît , les Saints se seraient bien trompés , lorsqu'ils s'éloignaient tant du commerce du monde, qu'ils conseillaient tant aux autres de s'en éloigner, et qu'ils invectivaient avec tant de zèle contre les scandales du théâtre.

Allons jusques au principe. Pourquoi Dieu refuse-t-il son secours à un pécheur qui s'expose à la tentation ? C'est , dit Tertullien , pour l'honneur de sa grâce, et afin qu'elle ne serve pas de prétexte à notre témérité; c'est encore pour punir notre présomption. Car s'engager dans la tentation, c'est tenter Dieu même ; et ce péché ne peut être mieux puni que par l'abandon de Dieu.

C'est, dis-je, tenter Dieu en trois manières : 1° par rapport à sa toute-puissance, en lui demandant un miracle sans nécessité. L'ordre naturel est que vous vous retiriez de l'occasion , puisque vous le pouvez : mais vous voulez que Dieu, contre les lois de sa providence , vous soutienne par un concours extraordinaire. Dieu dit à Lot : Sortez de Sodome. S'il y fût demeuré , Dieu l'eût-il sauvé de l'embrasement ? Ce que Dieu dit à Lot , il vous le dit à vous-même : mais ce que fit Lot, vous ne le faites pas. Quand l'esprit tentateur, dans notre évangile, veut persuader à Jésus-Christ de faire des miracles , que lui répond cet Homme- Dieu? Vous ne tenterez point le Seigneur votre Dieu. Mais vous voulez que Dieu fasse pour vous ce que Jésus Christ n'a pas fait pour lui-même. 2° Par rapport à sa miséricorde, en l'étendant au delà des bornes où il a plu à Dieu de la renfermer. 3° Par hypocrisie , en voulant user de dissimulation avec Dieu , et le priant de bouche qu'il vous délivre de la tentation, lorsqu'en effet vous vous en approchez.

Mais, dites-vous, la cour est un séjour de tentations, et de tentations presque insurmontables. J'en conviens ; mais pour qui l'est-el!e ? Pour ceux qui y sont contre l'ordre de Dieu, et sans y être appelés de Dieu. Si vous y êtes par la vocation de Dieu , les tentations de la cour ne seront plus des tentations invincibles pour vous ; car Dieu vous défendra. Et n'est-ce pas à la cour que se Font formés et que peuvent se former les plus grands Sainîs? Mais d'où vient encore souvent le mal? C'est qu'à la cour, où le devoir vous arrête, vous allez bien au delà du devoir. Car comptez-vous parmi vos devoirs tant de mouvements et tant d'intrigues? Disons quelque chose de plus particulier : comptez - vcus parmi vos devoirs tel attachement qu'il faudrait rompre, tant d'assiduité auprès de telle personne qu'il ne faudrait plus voir? Je ne puis, répondez- vous , m'éloigner d'elle. Vous ne le pouvez? Mais maintenant que le bruit de la guerre commence à se répandre , cette séparation vous sera-t-elle impossible, lorsqu'au premier ordre du prince, il faudra marcher, et que l'honneur vous appellera ? Ah ! Chrétiens , s'il s'agit du service des hommes, on ne reconnaît point d'engagement nécessaire; et quand il s'agit des intérêts de Dieu, on se fait un obstacle de tout. Souvent même les prêtres de Jésus-Christ , au lieu de s'opposer à ce relâchement, se laissent surprendre à de faux prétextes, et sont eux-mêmes ingénieux à en imaginer, pour excuser la témérité d'un mondain qui veut demeurer dans les plus dangereuses occasions.

Deuxième partie. Dans les tentations involontaires, en vain aurons-nous une grâce de combat , si nous ne sommes résolus à combattre nous-mêmes, et surtout par la mortification de la chair. Car je i'ai déjà dit , et je vous l'ai fait assez entendre, que la grâce ne nous est donnée, ni selon notre choix ni selon notre goût, mais dans un certain ordre établi de Dieu, hors duquel elle demeure inutile et sans fruit. D'où je tire trois conséquences.

Première conséquence : dans les tentations même nécessaires , Dieu veut que nous usions de ses grâces conformément à l'état où il nous a appelés. Or notra

état, en qualité de chrétiens , est un état de guerre, d'une guerre, dis-je, continuelle de l'esprit contre la chair. C'est pourquoi l'Apôtre semble ne reconnaître point d'autres vertus chrétiennes que des vertus militaires. Ainsi, faire fond sur la grâce dans les tentations sans être déterminé à résister et à combattre, c'est oublier ce que nous sommes, et se figurer une grâce imaginaire. Tel est néanmoins notre désordre : nous voulons des grâces qui ne nous demandent nul effort, sans nous souvenir que Jésus-Christ est venu nous apporter, non pas la paix , mais Cépée,

Seconde conséquence : la première maxime en matière de guerre est d'affaiblir son ennemi. Or notre ennemi, dit saint Paul, c'est notre chair, cette chair esclave de la concupiscence. Il faut donc la dompter par !a mortification , conclut saint Chrysostome, si nous voulons que la grâce triomphe de la tentation. Aussi , reprend saint Bernard , le premier effet de la grâce est d'éleindre la concupiscence en mortifiant la chair. Ne vouloir donc pas la mortifier, et vouloir cependant que la grâce vous soutienne, c'est vouloir que la concupiscence et la grâce vous dominent tout à la fois.

Comment les Saints ont-ils combattu la tentation? par la mortification de la chair. Exemples de David, de saint Paul , de saint Jérôme, de tant de solitaires, entre autres de Jean-Baptiste. La grâce est-elle dans nos mains d'une autre trempe que dans celles de ces grands Saints? Non , disait Tertullien , je ne me persuaderai jamais qu'une chair nourrie dans le plaisir puisse entrer en lice avec les tourments et avec la mort. Or ce qu'il disait des persécutions, qui furent comme les tentations extérieures du christianisme, je le dis des tentations intérieures de chaque fidèle.

Troisième conséquence : sans prétendre vous expliquer en quoi consiste cette mortification de la chair, et m'en tenant au principe général , qu'elle est nécessaire dans toutes les conditions, et plus nécessaire encore pour les grands et pour les riches, pour tous ceux qui sont plus sujets à la tentation ; je dis néanmoins en particulier que l'Eglise l'a spécialement déterminée au jeûne du carême. Mais qu'est-il arrivé ? les hérétiques se sont déclarés contre le commandement de l'Eglise; les uns ont contesté le droit , et les autres le fait. De faux catholiques, libertins et sans conscience, ont renoncé hautement et renoncent encore tous les jours à une pratique si utile. Parmi môme ce petit nombre de fidèles qui respectent le précepte de l'Eglise , combien tâchent à en éluder l'obligation par de vaines dispenses? Je dis vaines dispenses : car, 1° il semble que ces dispenses soient attachées à certains états, et non point aux personnes : inarque infaillible que la nécessité n'en est pas la règle. 2° Ceux qui se croient plus dispensés du jeûne , ce sont ceux mêmes à qui le jeûne doit être plus facile : tant de riches chez qui tout abonde. 5° Ceux qui cherchent plus à s'exempter du jeûne, ce sont ceux à qui le jeûne est plus nécessaire : pécheurs de longues années , mondains , courtisans , jeunes personnes, femmes obsédées de tant d'adorateurs et d'autant de tentateurs.

Souvenez-vous que Dieu , dans sa loi , ne distingue ni qualités , ni rangs. Souvenez-vous que vous êtes chrétiens comme les autres , et plus en danger que les autres. Ajoutez au jeûne et à la pénitence , la parole de Dieu et les bonnes œuvres.

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