‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 147 sur 164 · LE LUNDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE · texte numérisé non relu

LE LUNDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

Sujet. Quand le Fils de l'homme viendra dans l'éclat de sa majesté', et tous les anges avec lui, alors il s'assiéra sur son trône, et toutes les nations se rassembleront devant lui.

Nous reconnaissons deux avènements de Jésus-Christ ; car il est déjà venu ce Dieu-Homme dans le mystère de son incarnation , et il doit encore venir au jour terrible de son jugement universel , dont j'ai à vous parler dans ce discours, et dont je veux vous faire connaître la rigneur par la rigueur même de certains

jugements que vous craignez tant sur la terre , et que vous avez dès maintenant à subir dans la vie.

Division. Nous avons dès maintenant dans la vie deux sortes de jugements à subir : ceux que les hommes font de nous , et celui que nous faisons de nousmêmes. De là je tire deux conjectures de la rigueur du jugement de Dieu. En deux mots, le monde nous juge, et combien craignons-nous les jugements du monde? premier préjuge de la rigueur du jugement de Dieu : première partie. Nous nous jugeons nous-mêmes, et rien ne nous trouble davantage que ce jugement de notre conscience : second préjugé de la rigueur du jugement de Dieu : deuxième partie.

Première partie. Nous craignons les jugements du monde, et nous en craignons surtout : 1° la vérité ; 2° la liberté ; 5° la sincérité ; 4° la sévérité ; 5° l'uniformité. Tout cela , autant de conjectures de l'extrême rigueur du jugement de Dieu , et autant d'épreuves sensibles par où Dieu semble déjà nous y disposer.

Quelque force d'esprit que nous affections , nous craignons les jugements du monde. De là vient que nous sommes si mortifiés quand la censure du monde nous attaque personnellement ; et si nous savions en bien des rencontres ce qu'on pense et ce qu'on dit de nous , nous en serions outrés de douleur. Or, cette crainte des jugements des hommes doit nous élever à la crainte du jugement de Dieu. Car nous devons nous dire à nous-mêmes : Si je crains tant d'être censuré par des hommes faibles comme moi, que sera-ce d'être condamné par un Dieu infiniment au-dessus de moi? Il est vrai que saint Paul disait : Peu m'importe que le monde me juge; mais il n'appartenait qu'à saint Paul de parler ainsi. Pour moi je dis , Il m'importe de me souvenir combien la censure du monde m'alarme et me déconcerte, afin d'apprendre avec quel soin je dois donc me préserser du jugement d'un Dieu dont je révère la sainteté et dont je redoute la puissance.

1. Mais que craignons-nous surtout dans les jugements des hommes? la vérité. Des calomnies qu'on invente contre nous nous touchent moins, parce que nous avons de quoi les confondre ; mais ce qui nous pique le plus vivement, c'est que souvent nous sommes obligés de reconnaître dans le fond du cœur que les jugements désavantageux qu'on fait de nous ne sont que trop équitables et trop bien fondés. Triste image du jugement de Dieu : car ce qu'il y aura plus à craindre pour nous, c'est sa vérité, cette vérité qui nous convaincra, en sorte que nous n'aurons rien à répondre.

2. Comme nous craignons la vérité des jugements du monde, nous n'en pouvons souffrir la liberté. Nous voudrions du moins qu'on fût plus discret et plus réservé à parler ; nous voudrions qu'on nous respectât dans le rang où nous sommes : mais fussions-nous encore plus grands, on ne nous épargnera pas ; et plus même nous serons grands , moins on nous épargnera. Or qu'est-ce que cela , sinon le jugement de Dieu en figure? Pour vous en donner une idée sensible , rendez-vous attentifs à la supposition que je vais faire. Si par l'ordre de Dieu , et usant des connaissances et de la liberté qu'il me donnerait , je venais à révéler ici les consciences : si j'entreprenais sans égard certains de mes auditeurs , et que je leur fisse essuyer l'opprobre de je ne sais comb'en de crimes qu'ils tiennent cachés dans les ténèbres , ils en mourraient de dépit et de chagrin. Telle est l'absolue et impérieuse liberté avec laquelle Dieu condamnera ce qu'il y a de plus grand dans le monde; et c'est à vous, puissants du siècle , à y penser.

3. Non-seulement nous craignons la vérité et la liberté des jugements du monde, mais nous n'en pouvons pas plus supporter la sincérité. Un ami sincère et fidèle, à force d'être fidèle et sincère, nous devient odieux. Appliquons ceci au jugement de Dieu. Nous voulons qu'un ami, lorsqu'il s'agit de certaines vérités fâcheuses, ait soin, en nous les disant, de les adoucir et de nous y préparer. Mais Dieu, sans adoucissement, sans déguisement, nous fera voir la vérité toute nue. Vue affligeante , par où il punira nos délicatesses ou nos honteuses faiblesses à ne la pouvoir écouter. Vue par où il confondra l'aveuglement où nous

aurons vécu , et ce profond oubli de nous-mêmes où le mensonge et la flatterie nous aura entretenus : Existimastl inique , quod ero lui similis ; arguant te et statuant contra faciem luam.

4. Ce qui nous fait encore tant craindre les jugements des hommes , c'est leur sévérité. Car nous savons que le monde ne pardonne rien. Nous ne pardonnons rien nous-mêmes aux auires : et, par une bizarre contradiction , nous voulons qu'ils aient pour nous un certain fonds de bénignité , tandis que nous les jugeons à la rigueur , et souvent plus qn'à la rigueur. Or, si les jugements des hommes sont si sévères, apprenons quel sera ce jugement sans miséricorde dont Dieu nous menace. Voca nomen ejus absque misericordia. Pendant la vie, Dieu fait justice et miséricorde tout ensemble : mais dans son jugement, il exercera sa justice toute pure à peu près comme nous l'exerçons envers nos plus déclarés ennemis.

5. Ce qu'il y a d'insoutenable dans la censure du monde, c'est qu'elle soit générale, et que par son uniformité elle devienne contre nous un jugement public. Il est vrai qu'il y a des âmes sans pudeur : mais ce sont des monstres qui ne peuvent servir d'exemple. Du reste , dans quelque décri que nous soyons maintenant, il n'est presque jamais complet ni universel : mais le pécheur, au jugement de Dieu, se verra condamné de tout l'univers : Et pugnabit cum illo orbis terrarum contra insensatos.

Conclusion. Pour nous préparer au jugement de Dieu, profitons des jugements du monde lorsque le monde condamne nos désordres. Aimons dans les jugements du monde la vérité qui nous corrige. Regardons-en la liberté comme un moyen que Dieu nous fournit pour nous maintenir dans l'ordre. Ayons dans le monde un ami prudent et fidèle, qui nous parle avec sincérité. Si le monde est un censeur sévère , bénissons la Providence de ce que le vice n'a pas encore prévalu jusqu'à obtenir du momie qu'il lui fit grâce. Si le monde est un censeur public , et si nous avons tant de peine à porter cette censure publique du monde, jugeons quelle sera cette confusion universelle des réprouvés devant le^ tribunal de Dieu ; et, sans différer, effaçons dans le tribunal de la pénitence ce qui ferait notre honte dans l'assemblée générale de tous les hommes.

Deuxième partie. Nous nous jugeons nous-mêmes , et rien ne nous trouble davantage que ce jugement secret et domestique de notre conscience. Nous avons chacun une conscience : dans les uns conscience droite , que Dieu nous a donnée; dans les autres fausse conscience, dont nous sommes nous-mêmes les auteurs. Or de Tune cl de l'autre, ou plutôt des reproches et des anxiétés de l'une et de l'autre , tirons un nouveau préjugé, mais sûr et infaillible, du jugement de Dieu.

1. Conscience droite, qui sans autre loi suffit pour nous tenir lieu de loi. Qu'est-ce que cette conscience? un jugement que nous faisons de nous-mêmes, et que nous en faisons malgré nous. Exemples de Cain déchiré de remords de sa conscience après son péché. Or, que nous présagent ces agitations, ce saisissement, ce désespoir du pécheur à la vue de ses crimes, sinon le jugement de Dieu? jugement redoutable, qui dès maintenant et en partie s'exécute dans nousmêmes. Oui , c'est par nos propres consciences que Dieu déjà nous fait notre procès : De ore tuo tejuclico: et dans un sens on peut dire, avec saint Augustin, que le jugement de Dieu à notre égard est déjà fait, et que le dernier jugement n'ajoutera rien à ce jugement intérieur que l'appareil et la solennité. C'est pourquoi l'Apôtre appelle si souvent le jugement universel le jour de la manifestation, comme si tout ie jugement de Dieu devait consister alors à ouvrir le livre de nos consciences, et à l'aire voir que nous sommes déjà jugés par nous-mêmes et dans nous-mêmes. Cependant si cette voix secrète que Dieu nous fait entendre an fond de nous-mêmes nous cause tant de frayeur et d'épouvante , que sera-ca quand il éclatera?

> Conscience droite , dont nous ne pouvons , dès cette vie même , ni toujours , ni entièrement nous défaire. C'est un censeur qui nous suit partout, qui nous condamne partout , et qui répand l'amertume et le trouble jusques.au milieu de nos plaisirs. Mais, mon Dieu, disait sur cela saint Augustin ,\si je ne puis me

garantir du jugement de ma conscience, comment me défendrai-je de votre jugement; de ce jugement inévitable, de ce jugement irrévocable, de ce jugement éternel?

2. Conscience fausse : il est vrai que l'on se fait tous les jours de fausses consciences ; mais ces fausses consciences , reprend saint Augustin , sont ellesmêmes les plus sensibles et les plus tristes préjugés du jugement de Dieu : pourquoi ? parce que ce ne sont jamais ou presque jamais des consciences tranquilles. Car s'il n'y avait point de jugement à craindre , ou que l'idée de ce jugement pût èîre absolument effacée de notre esprit, il nous serait aisé de trouver dans îa fausse conscience la tranquillité et la paix. Pourquoi donc ne l'y trouvonsnous pas, si ce n'est parce que la conscience aveugle et corrompue ne l'emporte jamais tellement sur la conscience saine et droite , que celle-ci , quoique d'une voix faible , ne réclame toujours contre le mal , et qu'elle ne nous fasse sentir qu'il y a un jugement de Dieu, où nos erreurs doivent être confondues? C'est pour cela même , remarque saint Grégoire pape, que plus le jugement de Dieu est proche, plus la fausse conscience devient chancelante, et qu'aux approches de la mort toute sa fermeté se dément , parce qu'on a l'idée plus présente d'un juge souverain , d'un juge équitable, d'un juge éclairé , d'un juge tout puissant, d'un juge inflexible, devant qui il faut nécessairement paroîire.

Craignons donc la jugement de Dieu , et demandons tous les jours à Dieu cette crainte. Craignons le jugement de Dieu, et craignons-le en quelque état de perfection que nous puissions être, puisque les Saints le craignaient tant eux-mêmes. Craignons le jugement de Dieu, et craignons-le souverainement et par-dessus tout , comme nous devons aimer Dieu par préférence à tout. Craignons le jugement de Dieu, et craignons encore pins le péché, puisque c'est le péché qui le doit rendre si formidable. Craignons le jugement de Dieu, et servons-nous de cette crainte pour corriger nos erreurs et pour réprimer nos passions. Craignons le jugement de Dieu, et que celle crainte de Dieu nous excite à le fléchir et à l'apaiser. Enfin craignons le jugement de Dieu , et craignons surtout de perdre cette crainte , qui est une ressource pour nous dans nos désordres , et comme un port de salut.

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