‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 149 sur 164 · LE JEUDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE · texte numérisé non relu

LE JEUDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

Sujet. Alors une femme chananéenne , venue de ces quartiers-là, s'écria en lui disant : Seigneur, lils de David, ayez pilié de moi : ma fille est cruellement tourmentée par le démon.

Si jamais la force u'e la prière a paru sensiblement, n'est-ce pas dans l'exemple de cette femme chananéenne? Jésus- Christ, en sa faveur, déploie toute sa vertu, confond les puissances de renier, et par un double miracle délivre la fille et sanctifie la mère. Mais si la prière est par elle-même si efficace, d'où vient que les noires sont si infructueuses? Je vais vous en apprendre les raisons dans ce discours.

Division. Rien n'est plus solidement établi dans la religion que l'infaillibilité de la prière. Mais en quel sens la prière est-elle infaillible? pourvu que ce soit une prière sainte et chrétienne. Si donc nos prières ne sont pas écoutées favorablement de Dieu, c'est qu'elles sont défectueuses, et quant au sujet, et quant à la forme. En deux mots, nous ne recevons pas, ou parce que nous ne demandons pas ce qu'il faut; première partie : ou parce que nous ne demandons pas comme il faut; deuxième partie.

Première partie. Nous ne demandons pas ce qu'il faut, première raison pourquoi Dieu n'écoute pas nos prières. La Chananéenne demande au Fils de Dieu que sa fille soit délivrée du démon ; mais nous, prsr un esprit tout opposé, nous demandons tous les jours à Dieu ce qui entretient dans nos âmes le règne du démon et même de plusieurs démons dont nous voulons être possédés. Parlons plus clairement. Nous demandons : 1° ou des choses préjudiciables au salut, 2° ou des biens purement temporels et inutiles au salut, 3° ou même des grâces surnaturelles , mais qui , de la manière que nous les concevons et que nous les voulons, bien loin de nous sanctifier, serviraient plutôt à nous retirer de la voie du salut.

1. Nous demandons des choses préjudiciables au salut, et en cela nous sommes semblables aux païens. Si nous en croyons les païens mêmes, un de leurs désordres était de recourir à leurs dieux, et de leur demander, quoi? la mort d'un parent, la mort d'un concurrent, le patrimoine d'un pupille. C'est ce qui nous semble énorme : mais ne sommes-nous pas encore plus coupables qu'eux? C'étaient des païens, et ils adoraient des divinités vicieuses : au lieu que nous servons un Dieu non moins pur ni moins saint que puissant et grand. Il est vrai que nous savons mieux colorer nos prières, tout injustes qu'elles sont. Un homme du siècle demande de quoi subsister dans sa condition, un père de quoi établir ses enfants, une femme la santé du corps, un plaideur le gain d'un procès : rien de plus raisonnable en apparence ; niais rien au fond de plus con-

damnable, parce qu'on ne s'y propose que des vues d'intérêt , d'ambition , de plaisir. Ne nous étonnons donc pas que Dieu se rende insensible à nos vœux.

Les païens, tout païens qu'ils étaient, condamnaient un tel abus. Que pensezvous de Jupiter, leur disait un de leurs poètes, lorsque vous lui faites une prière que vous n'auriez pas l'assurance de l'aire à un de vos magistrats? Et moi je vous dis, Chrétiens : Que pensez-vous de votre Dieu, lorsque vous voulez l'engager par vos demandes à devenir le complice de vos crimes? Verumlamen servir e me fecisli peccalis tuis, et laborem milii prœbuisliin iniquitalibits luis.

Je sais, et saint Jean nous l'apprend, que nous avons un puissant médiateur auprès du père, qui est Jésus-Christ : mais veut-il être et peut-il être le médiateur de notre vanité, de notre avarice, de notre concupiscence, de notre sensualité ? Heureux encore que Dieu rejette vos prières ! Ce qui a perdu les Pompée et les César, ajoutait le morne satirique, ne sont-ce pas des souhaits criminels, accomplis par des divinités d'autant plus mortellement ennemies, qu'elles étaient plus condescendantes? Et si Dieu, mes Frères , vous accordait ce qui flatte votre passion, et ce qui, en la flattant, achèverait de vous pervertir, ne serait-ce pas le jugement le plus rigoureux et la plus terrible vengeance qu'il pût exercer sur vous?

2. Nous demandons des biens purement temporels , et du moins inutiles au falut. Je ne veux pas dire que les biens temporels ne soient pas des dons de Dieu, et qu'on ne puisse les lui demander : mais il nous les refuse, parce que nous ne les demandons , ni dans l'ordre qu'il a établi , ni par rapport à la fin qu'il a marquée. Car on ne lui demande que les grâces temporelles, sans penser aux spirituelles, qui devraient néanmoins tenir le premier rang dans nos prières. Nous prions comme Antiochus, qui ne demandait, ni l'esprit de pénitence, ni le don de piété, ni le respect des choses saintes, mais une santé qu'il préférait à tout le reste. C'est ne rien demander, puisque toutes les grâces temporelles séparées du salut ne sont rien devant Dieu. D'où vient que le Fiis de Dieu dit à ses disciples, en leur promettant sa médiation auprès de son Père : Si quid pelieriiis, Si vous demandez quelque cho e; et qu'il leur ajouta qu'ils n'avaient encore rien demandé, parce qu'ils n'avaient demandé que des faveurs humaines et passagères. Or à combien de chrétiens ne pourrais-je pas faire le même reproche?

L'ordre est que nous cherchions d'abord le royaume de Dieu, et Jésus-Christ nous assure ensuite que rien ne nous manquera. Mais si vous renversez cet ordre, ne vous appuyez plus sur les mérites de ce Dieu-Homme, puisque vos prières ne sont plus selon la règle qu'il nous a prescrite. Or cet ordre si raisonnable et si sage, nous le renversons en effet tous les jours. Car au lieu de demander la bénédiction de Jacob, c'est à-dire la rosée du ciel et puis la graisse de la terre, De rore cœli et de pinguedine terrai, nous demandons, comme dans la bénédiction d'Esaû, la graisse de la terre avant la rosée du ciel : De pinguedine terrai et de rore cœli.

Pour mieux entendre pourquoi Dieu n'a nul égard alors à nos prières, comprenez ce principe de saint Cyprien : que nos prières n'ont de vertu qu'autant qu'elles sont unies aux prières de Jésus-Christ. Or qu'a-t-il demandé pour nous? les biens spirituels. Et pourqoi les a-t-il demandés ? par rapport à la lin pour laquelle il était envoyé, qui est le salut. Au contraire, que demandons-nous? des richesses, des honneurs, une vaine réputation, une vie commode. Et pourquoi les demandons-nous? sans nul rapport au salut. Nos prières n'ont donc nulle conformité avec celles du Sauveur du monde, et nous ne devons plus être surpris si nous n'obtenons rien. Voilà par où saint Augustin prouvait que l'espérance chrétienne n'a point pour objet les biens de cette vie ; voilà l'excellente raison dont se servait encore le même Père contre les railleries des païens. Vous nous reprochez, leur répondait-il, que malgré nos prières nous vivons dans la disette et dans l'abandon de toutes choses : mais pour nous justifier de ce reproche aussi bien que notre Dieu, il suffît de vous dire que quand nous le prions, ce n'est point précisément pour les biens de la terre, mais pour les biens de l'éternité. En quoi, poursuivait-il, nous ne pouvons assez admirer la libéralité

de ce souverain maître : il ne borne pas ses faveurs à des biens périssables, mais il veut être lui-même notre bonheur et notre récompense.

3. Nous demandons des grâces surnaturelles, mais qui, de la manière que nous les concevons et que nous les voulons, bien loin de nous sanctifier, serviraient plutôt à nous retirer de la voie du salut. Car nous demandons des grâces selon notre goût et selon nos fausses idées; des grâces qui nous aplanissent tellement toutes les voies du salut, qu'il ne nous reste, ni mesures à prendre, ni efforts à faire.

Prière du Prophète : Je ne demande plus qu'une chose au Seigneur; c'est de demeurer dans sa sainte maison. Prière de saint Augustin : Jusques à présent, Seigneur, je ne vous avais demandé que ce que demanderaient des païens et des impies ; mais, mon Dieu, je vous rends grâces de ne m'avoir pas exaucé selon mes désirs. Vous écouterez désormais, Seigneur, mes demandes, parce que je ne veux plus vous demander que les biens éternels.

Deuxième partie. Nous ne demandons pas comme il faut, seconde raison pourquoi Dieu n'écoule pas nos prières. Les conditions que Dieu exige, pour rendre nos prières efficaces, ne sont point si difficiles qu'elles doivent servir d'obstacle à l'accomplissement de nos vœux. Le Dieu que nous prions est trop libéral et trop bon pour enchérir ainsi ses grâces; et à bien examiner les qualités de la prière, il n'y en a aucune qui ne soit aisée dans la pratique, et d'une absolue nécessité. Quatre condiiions : 1° humilité, 2° confiance, 3° persévérance, 4° attention de l'esprit et affection du cœur.

1. Humilité : quoi de plus raisonnable? Peut-on avoir une juste idée de la prière, et oublier en priant cette règle fondamentale? Prie-t-on autrement les princes de la terre? La Chananéenne fit-elle diiliculté de se prosterner en la présence de Jésus-Christ et de l'adorer? Comment reçut-elle le refus qu'il lui fit d'abord en des termes si humiliants et si capables de la rebuter? Sa prière fut humble; et les nôtres sont accompagnées d'un esprit d'orgueil, d'un esprit de présomption, d'un faste mondain , d'un luxe qu'on porte jusque dans le sanctuaire. Nous demandons à Dieu des grâces, non comme des grâces, mais comme des dettes; prêts à murmurer s'il nous les refuse, et prêts à nous enfler et à les oublier s'il nous les accorde.

2. Confiance : quoi de plus juste? Quels miracles Dieu n'a-t-il pas opérés en faveur de cette confiance? N'est-ce pas à elle plutôt qu'à sa miséricorde qu'il attribue en mille endroits de l'Ecriture la vertu toute-puissante de la prière ? Quelle confiance marqua à Jésus-Christ cette leiiune de notre évangile! Qu'eûtelle fait si, déjà chrétienne, elle l'eût connu aussi parfaitement que nous? Cependant, tout chrétiens que nous sommes, nous nous délions de notre Dieu et de ses promesses les plus solennelles. Nous nous troublons, nous nous inquiétons, nous nous abandonnons à de secrets désespoirs; nous n'avons recours à la prière que dans l'extrémité , et quand tout le reste nous manque.

3. Persévérance : quoi de plus convenable? Les grâces de Dieu ne sont-elles pas assez précieuses pour mériter que nous les demandions souvent et longtemps? la Chananéenne cessa-t-elle de prier, quoique Jésus-Christ ne lui répondit pas une parole? et ne lut-ce pas par sa persévérance qu'elle triompha, en quelque sorte , de la résistance du Fiis de Dieu? Ne désespérez donc point, âme chrétienne, conclut un Père : D»eu aime que vous lui lassiez violence, il se plaît à être désarmé par vous. Mais cette assiduité nous fatigué et nous dégoûté ; et souvent sur le point de voir nos vœux remplis, nous en perdons tout le mérite et tout le profit.

4. Attention de l'esprit et affection du cœur ; quoi de plus nécessaire et de plus essentiel à la prière? Car qu'est-ce que la prière? un entrelien de l'âme avec Dieu. Or cela suppose un recueillement et un sentiment intérieur. Dès là donc qu'il n'y a ni attention , ni allection, il n'y a point de prière. D'où suivent trois conséquences : 1° que l'exercice de la prière est presque anéanti dans le christianisme, parce que la plupart prient comme les Juifs, des lèvres et non du cœur. 2° Que dans les prières qui sont commandées , l'attention est elle-même de précepte ; et ceci nous regarde, ministres de Jésus-Chrisl. Souvenons-nous

que l'office divin est un acte de religion; qu'un acte de religion n'est point une pratique purement extérieure; et que comme l'Eglise, en nous commandant la confession, nous commande la contrition du cœur, aussi en nous commandant la prière , elle nous commande l'attention de l'esprit. 5° Que ce n'est donc pas sans raison que Dieu méprise nos prières , puisque ce ne sont rien moins que des prières. Chose étrange! vous voulez que Dieu s'applique à vous quand il vous plaît de le prier, et vous ne voulez pas vous appliquer vous-mêmes à Dieu. Réformons-nous sur ce seul article, et nous réformerons toute notre vie. Disons à Dieu comme les apôtres : Seigneur, apprenez-nous à prier.

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