LE VENDREDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE
Sujet. Or il y avait là un homme malade depuis trente-huit ans : Jésus l'ayant vu couché par terre, et sachant depuis combien de temps il était dans cet état,, lui dit : Voulez-vous être guéri?
On ne pouvait douter que ce malade ne voulût être gnéri de son infirmité corporelle ; mais, dit saint Augustin , comme il était la figure des pécheurs , et que lui-même, en qualité de pécheur, il ne pouvait être guéri sans être converti , selon la pratique du Sauveur des hommes de sanctifier les âmes en guérissant les corps, ce paralytique pouvait être disposé à sa guérison, sans l'être également à sa conversion. Quoi qu'il en soit , c'est à nous-mêmes, comme malades, je veux dire comme pécheurs, que Dieu fait la même demande que fit Jésus - Christ au paralytique de notre évangile : Vis sanus fieri ? Est-ce de bonne foi que vous voulez être gnéri, et que vous voulez entrer dans la voie du salut? Et ceci me donne lieu de vous entretenir d'une manière importante , puisqu'il s'agit des desseins de Dieu sur nous par rapport au salut , et de la manière dont nous y devons coopérer : en quoi consiste le grand mystère de la prédestination.
Division. Nous donnons sur le sujet de la prédestination dans deux écueils : présomption et défiance. Présomption dans les uns , qui se reposent uniquement sur Dieu du soin de leur salut. Défiance dans les autres, qui désespèrent de leur salut. Deux désordres que j'entreprends de combattre, en vous faisant voir que la prédestination de Dieu ne favorise ni l'un ni l'autre, et que nous sommes inexcusables , lorsqu'en conséquence de ce mystère , nous nous abandonnons, ou à la présomption qui nous fait oublier le soin du salut, première partie ; ou au désespoir qui nous fait renoncer au salut, deuxième partie.
Première partie. Présomption qui nous fait oublier le soin du salut, premier écueil dont nous avons à nous garantir. Se confier en Dieu, c'est un sentiment que la religion nous inspire. Mais en demeurer absolument là , et se reposer uniquement sur Dieu du soin de son salut , c'est une présomption : lu dont le principe est ruineux ; 2° dont les effets sont très-pernicieux.
1. Présomption dont le principe est ruineux ; car de quelque manière que Dieu nous ait prédestinés , il est de la foi qu'il ne nous sauvera jamais sans notre coopération. Il r/en est pas ainsi des autres ouvrages de Dieu. Jésus-Christ , par exemple, pouvait guérir ce malade de l'Evangile indépendamment de lui : mais dans l'ouvrage de notre conversion , il faut que nous agissions nous - mêmes , il faut que nous le voulions : Vis ? Il est vrai que c'est la grâce qui opère en nous cette volonté ; mais elle ne l'opère pas toute seule , car cet acte de ma volonté par où je me convertis étant un acte libre, il doit venir de moi-même, aidé de la grâce.
Mais si je suis prédestiné , diteVvous , je n'ai rien à craindre : et moi je réponds que vous devez dire : Si je suis prédestiné , cela m'engage à être plus attentif et à veiller continuellement sur moi-même ; car si je suis prédestiné , je ne le suis que dépendamment des moyens à quoi Dieu a voulu attacher nu prédestination. Or la foi m'apprend qu'un de ces moyens les plus essentiels est le soin que je prendrai moi-même de mon salut.
2. Présomption dont les effets sont très-pernicieux ; car à quoi va-t-elle ? à éteindre absolument dans l'homme tout le zèle des bonnes œuvres , et à nourrir son libertinage.
Luther et Calvin , en disant que la prédestination de Dieu impose à l'homme une absolue nécessité d'agir, et qu'en conséquence du décret que Dieu a formé, nous n'avons plus le pouvoir de nous déterminer au bien , ni de nous détourner du mal : l'un ou l'autre, dis-je , après avoir établi ce principe, n'aurait-il pas eu bonne grâce de pousser un point de morale sur la pratique des devoirs de la piété chrétienne ?
Vous me direz que cette doctrine est plus capable d'humilier l'homme : erreur ; car en quoi consiste la vraie humiliation de l'homme ? n'est-ce pas , dit faint Bernard , en ce qu'il ait à se reprocher les péchés qu'il commet? Or comment se les reprochera-t-il , s'il est persuadé qu'il ne les a pu éviter ? De plus, il ne suffit pas qu'une doctrine humilie l'homme ; il faut tout ensemble qu'elle le rende humble et fervent , et c'est ce que fait la doctrine catholique, en nous enseignant que le salut dépend de Dieu , mais qu'il dépend aussi de nous-mêmes.
Sans cette persuasion , non-seulement nous nous relâchons dans la pratique des bonnes œuvres , mais nous nous portons aux derniers désordres du libertinage. Car sur ce principe que quand Dieu voudra et qu'il l'aura prévu , on se convertira , et que jusque-là il serait inutile d'y penser, on s'abandonne à tout.
Mais ce libre arbitre dont nous nous flattons et cette coopération de l'homme nous donnent lieu de nous glorifier. Eh bien ! répond saint Augustin , si nous sommes Justes et enfants de Dieu, ne devons-nous pas , comme saint Paul, avoir de quoi nous glorifier en lui? n'est-ce pas ainsi que les Saints se sont glorifiés , et en particulier David ?
Espérons donc tout de Dieu, mais au même temps faisons tout l'effort nécessaire pour correspondre aux desseins de Dieu. Autrement , nous tombons dans une présomption criminelle. Et par où Dieu surtout la condamnera-t-il ? par nous-mêmes ; car dans les autres affaiies, tout persuadés que nous sommes de la providence et de la prédestination de Dieu , nous ne négligeons rien de notre part.
Deuxième partie. Défiance ou désespoir qui nous fait renoncer au salut , second écueil dont nous avons à nous préserver. Il y a dans la prédestination de Dieu quelque chose d'incertain , et quelque chose de certain. Ce qu'il y a de certain, e'est que noire Dieu est un Dieu de miséricorde; et que si jamais il nous réprouve , ce ne sera que parce que nous aurons librement et volontairement abusé des moyens qu'il nous aura fournis pour nous sauver. Ce qu'il y a d'incertain , c'est la manière dont Dieu a prédestiné les hommes. L'un doit nous fortifier et nous animer; mais l'autre nous trouble. Or n'entreprenons point inutilement d'examiner ce que Dieu nous a caché , et attachons-nous à ce qu'il nous a révélé. Nous y trouverons de quoi nous relever de ce découragement où notre lâcheté nous plonge, pour nous entretenir dans l'impénitence.
Car voici comment doit raisonner tout homme chrétien : Je ne sais pas les voies secrètes que Dieu a tenues dans la disposition de mon salut ; mais ce que je sais, c'est que Dieu est bon et qu'il m'aime : cela me suffit.
Il y a plus. Ce mystère de la prédestination a positivement de quoi nous consoler : c'est un abîme , mais un abîme de richesses. Il est vrai que notre salut est entre les mains de Dieu : et n'est-ce pas ce qui doit nous rassurer? Car où peut-il être mieux qu'entre les mains d'un père si sage , si vigilant et si tendre?
Cependant les Saints mêmes ont tremblé en considérant ce mystère de la prédestination. J'en conviens; mais pourquoi ont-ils tremblé? parce qu'ils se défiaient, non pas de Dieu , mais d'eux-mêmes , et qu'ils envisageaient leur liberté comme la source de tous les dérèglements.
Le mal est que nous ne voulons pas bien le salut; que nous le voulons seulement d'une volonté générale et indéterminée, d'une volonté lâche et faible, d'une
volonté inefficace et sans action , d'une volonté étroite et bornée. Est-ce ainsi , nous dira Dieu , que vous vouliez tout le reste?
De quelque manière que nous en puissions penser, la vie présente est toujours la voie , et par conséquent il n'y a point d'état dans la vie où nous devions désespérer. Le désespoir est dans un pécheur un nouveau crime qu'il ajoute aux autres. Non pas que tons les pécheurs se perdent par là : mais ce qui fait la damnation des uns , c'est un excès d'espérance; et la damnation des autres, un défaut d'espérance.