PREMIÈRE PARTIE
Se fatiguer , s'épuiser souvent, s'immoler pour des récompenses incertaines , auxquelles on parvient difficilement, et dont tous les jours, après de vaines espérances, on a le chagrin de se voir, ou malheureusement
frustré, ou môme injustement exclu, c'est la triste et fatale destinée de ceux qui s'attachent au monde. Au contraire, travailler pour une récompense sûre, et servir un maître auprès duquel on peut compter qu'il n'y eut et qu'il n'y aura jamais de mérites perdus , c'est ce qui a fait sur la terre le bonheur des élus de Dieu , et de ces Saints prédestinés dont nous honorons aujourd'hui la glorieuse mémoire. Ils servaient un Dieu fidèle dans ses promesses , et ils avaient en vue une récompense qui ne leur pouvait manquer. Voilà, dit saint Chrysostome, ce qui les a rendus capables de tout entreprendre et de tout souffrir. Patior, disait un d'entre eux, plein de cette force héroïque que la foi d'une vérité si consolante lui inspirait, c'était saint Paul : Patior, sed non confundor1. Je souffre; mais bien loin de m'en affliger, je m'en glorifie : et pourquoi? Scio enim cui credidi, et certus sum quia potens est déposition meum seruare in illum diem 2 ; parce que je sais, ajoutait-il, quel est celui à qui j'ai confié mon dépôt, et que je suis assuré qu'il n'est que trop puissant pour me le garder jusqu'à ce grand jour où chacun recevra selon ses œuvres. Qu'entendait-il par son dépôt? le fonds de mérite qu'il s'était acquis devant Dieu , c'est-à-dire ce qu'il avait fait pour Dieu, ce qu'il avait enduré pour Dieu , et dans l'espérance de la gloire dont il savait que ses travaux apostoliques devaient être récompensés. C'est le sens littéral de ce passage. J'ai combattu, disait-il encore dans la même épître à Timothée, j'ai achevé ma course, j'ai été constant dans la foi ; il ne me reste que d'attendre la couronne de justice qui m'est réservée, et que le Seigneur, en ce jour-là, me donnera comme juste juge : In reliquo reposita est mihi corona justitiœ, quam reddet miJii Dominus, in illà die, justus judex*. Ainsi parlait l'apôtre de Jésus- Christ, et ainsi a droit de parler après lui tout homme chrétien, puisqu'il reconnaissait lui-même que cette couronne de justice n'était pas seulement réservée pour lui, mais généralement, et sans exception pour tous les serviteurs de Dieu : Non soliim autem mihi, sed et iis qui diligunt adventum ejus 4.
Car voici, mes chers auditeurs, comment chacun de nous doit raisonner, en s'appliquant personnellement ces paroles : Scio cui credidi, et c'est l'important mystère de religion sur quoi doit être fondée toute notre conduite selon Dieu. Je ne sais pas si je serai jamais assez heureux pour mériter la récompense que Dieu prépare à ceux qui l'aiment : mais je sais que si je la mérite, je l'obtiendrai ; je sais qu'autant que je l'aurai méritée, je la posséderai ; je sais que tout C3 que je fais et tout ce que je souffre pour Dieu est un dépôt sacré que Dieu me garde, dont il veut bien lui-même me répondre, et qui ne dépérira point entre ses mains : Scio cui credidi; c'està-dire, Je ne suis pas sûr de moi, mais je suis sûr du Dieu pour qui je travaille ; je suis sûr de sa bonté, je suis sûr de sa fidélité, je suis sûr de sa puissance : Et certus sum, quia potens est. Or , l'assurance que la foi me donne de tous ces attributs de Dieu et de Dieu même est ce qui m'encourage et qui m'anime. C'est ce qui a soutenu la ferveur et le zèle de ces bienheureux qui régnent maintenant dans le ciel, et qui ont sanctifié la
• 2 Timoih., 1. — a Ibid. — 3 Ibid., 4, — * Ibid.
terre par leurs vertus; ils étaient sûrs du Dieu qu'ils servaient, et des biens qu'ils en attendaient : non-seulement ils espéraient en lui, mais ils savaient, et ils savaient infailliblement, qu'espérant en lui, ils ne seraient point confondus : Scio cui credidi.
Un mondain est bien éloigné de pouvoir tenir ce langage à l'égard du monde, et des récompenses du monde. Car, fondé sur le témoignage qu'il se rend de sa propre conduite, il peut souvent dire , tout au contraire , en gémissant et en déplorant son sort : Je sais que , par rapport au monde, j'ai fait mon devoir; mais je ne sais pas pour cela si le monde m'en tiendra compte; je ne sais pas si le monde reconnaîtra mes services; je ne sais pas même si mes services lui ont été agréables. Pour ce qui regarde les récompenses du inonde, il peut dire sans présomption : Je suis sûr de moi, mais je ne suis pas sûr de ceux qui sont les maîtres et les distributeurs des grâces ; je ne suis pas sûr qu'ils aient pour moi de favorables dispositions ; je ne suis pas sûr qu'ils en aient même d'équitables. Il peut, dans un sens contradictoirement opposé au sens de saint Paul, dire en parlant du monde : Scio cui credidi; Je sais, et je ne sais que trop, quel est ce monde à qui je me suis malheureusement attaché, et opiniâtrement confié : mais c'est justement pour cela qu'après l'avoir longtemps servi, je ne suis encore sûr de rien, parce qu'une expérience funeste m'a appris malgré moi, et m'a convaincu que, le monde étant ce qu'il est, je n'ai pu ni n'ai dû faire aucun fond sur lui. Or, n'avoir rien en vue dont on soit sûr, ni sur quoi l'on puisse compter, c'est ce qui afflige le mondain, ce qui le désole, et pour peu que son ambition ait d'empressement et de vivacité , ce qui lui tient lieu de supplice. Telle est, dis-je, la première différence que j'ai dû vous faire observer entre les récompenses de Dieu et celles du monde. Mais approfondissons cette pensée, et venons au détail des choses, puisqu'il est certain qu'il n'y en eut jamais une plus propre pour nous faire adorer les miséricordes de notre Dieu, et pour nous exciter nous-mêmes à l'amour et au zèle de la sainteté.
Il y a dans le monde des mérites stériles , c'est-à-dire des mérites sans récompense : pourquoi cela? c'est qu'il y a, dit saint Chrysostomc, des mérites que les hommes ne connaissent pas ; c'est qu'il y a des mérites , quoique connus des hommes, qui ne leur plaisent pas; c'est qu'il y a des mérites que les hommes estiment, et dont ils sont même touchés, mais qu'ils ne récompensent pas , parce qu'ils ne le peuvent pas. Trois causes de l'incertitude des récompenses du siècle , mais qui nous font comprendre en même temps la sûreté et l'infaillibilité de la récompense des élus de Dieu. Appliquez-vous , et ne perdez rien de cette excellente morale.
Des mérites que les nommes ne connaissent pas. En effet , par ce seul principe, combien dans le monde de mérites perdus? combien d'ignorés? combien d'oubliés? combien d'effacés par le temps? combien de détruits par les mauvais offices? combien d'étouffés dans la foule et dans la multitude? Je serais infini, si je voulais pousser cette induction. Avec Dieu nous n'avons rien de pareil à craindre : de quelque nature que soient les mérites que nous acquérons devant lui, il les connaît, il les distingue, il en
fait le discernement, il les pèse dans la balance du sanctuaire, il en conserve le souvenir, il ne les perd jamais de vue.
Éclairé des vives lumières de son entendement divin , il connaît les mérites obscurs, aussi bien que les éclatants ; les vertus intérieures et cachées, aussi bien que celles qu'on admire et qu'on préconise. Combien de Saints dans le ciel qui n'ont jamais paru ce qu'ils étaient, et dont la sainteté, quoique parfaite, n'a jamais brillé pendant qu'ils vivaient sur la terre? Voilà pour la consolation des humbles.
Comme Dieu scrutateur des cœurs, il pénètre le fond du mérite, qui est le coeur. Ce mérite du cœur, inconnu aux hommes, lui est connu, et entièrement connu ; et de là vient qu'il nous tient compte, non-seulement de nos actions et de nos œuvres, mais de nos intentions et de nos désirs ; nonseulement de ce que nous faisons pour lui, de ce que nous souffrons pour lui, de ce que nous quittons pour lui, mais de ce que nous voudrions faire, de ce que nous voudrions souffrir, de ce que nous voudrions quitter, par la raison seule que si nous l'avions , nous serions prêts en effet pour lui à le quitter. Ainsi, selon l'expression de l'Écriture, il entend, et par la même règle il récompense jusqu'à la préparation de nos cœurs : Prœparationem cordis eorum audivit auris tua1; c'est-à-dire qu'il suffit pour lui plaire, de lui vouloir plaire , et qu'il suffit de lui avoir plu , pour être comblé de ses biens. Combien de prédestinés qui n'ont eu devant Dieu que le mérite de la bonne volonté? Voilà pour la consolation des faibles.
Parce que c'est un Dieu dont la pénétration est infinie , et que rien n'échappe à sa connaissance , nos actions les plus viles et les plus basses , pourvu qu'il en soit le motif, ont devant lui leur prix et leur valeur. Un verre d'eau donné en son nom mérite une gloire spéciale, dont lui-même il nous assure. Les deux deniers de la veuve reçoivent un éloge de sa bouche, aussi bien que les magnifiques offrandes qui se faisaient dans le temple. Voilà pour la consolation des pauvres.
Parce qu'il est souverainement et exactement juste : pour chaque degré de mérite et de sainteté que nous acquérons, il a un degré de béatitude et de gloire qu'il nous destine ; et c'est la proportion de ces degrés qui fait pour les Saints bienheureux, aussi bien que pour les anges, l'ordre admirable des hiérarchies célestes. Sur la terre, le plus grand mérite n'est pas toujours le mieux placé : souvent un mérite médiocre , par le faux jugement des hommes , l'emporte et prévaut. Là, le mérite et la gloire, le mérite et la récompense vont toujours de pair. C'est un Dieu qui mesure et qui règle l'un par l'autre , mais un Dieu incapable de se tromper, incapable d'être prévenu, incapable de rien estimer que ce qui est essentiellement estimable, savoir, les œuvres saintes et la piété. Voilà pour la consolation des âmes droites et fidèles à leurs devoirs.
Par rapport au monde, il n'y a point de mérite que le temps n'efface. Tout ce que nous faisons pour Dieu, du moment que nous l'avons fait, est écrit dans le livre de vie, mais avec des caractères qui ne s'effaceront jamais. Les hommes, non-seulement oublient, mais souvent sont bien aises
• Psalm. 9.
G SUH LA INCOMPENSE DES SAINTS.
d'oublier les services qu'on leur rend; et Dieu nous déclare lui-même que tous nos services sont comme scellés dans les trésors de sa miséricorde : Nonne hœc condita sunt apud me, et signât a in thesauris meisx. Il nous dit en termes exprès que nos sacrifices sont toujours devant ses yeux : Holocausta outem tua in conspectu meo sunt semper*; que nos prières et nos aumônes montent jusques à lui , et qu'elles sont toujours présentes à sa mémoire : Orationes tuœ et eleemosynœ ascenderunt in memoriam in conspectu Dei%. Il se fait même comme un honneur de s'en souvenir, et il ne peut non plus les oublier qu'il peut oublier qu'il est notre Dieu, et que nous sommes ses créatures. Tout cela, Chrétiens, le croyons-nous? Mais, si nous ne le croyons pas , nous ne connaissons pas le maître que nous servons; ou, si nous le croyons, comment sommes-nous si tièdes et si négligents dans son service?
Ajoutez , pour goûter encore davantage le bonheur des Justes , ce que j'ai marqué comme le second principe de la disgrâce des mondains et de l'incertitude de leurs récompenses : des mérites , quoique connus , qui ne plaisent pas. Qu'y a-t-il dans le monde de plus ordinaire? et combien par là ne voit-on pas parmi les hommes de mérites malheureux , de mérites rebutés, et , si j'ose ainsi dire , réprouvés ; de mérites qui , par l'aliénation des cœurs , ou par la contrariété des intérêts , bien loin d'attirer la bienveillance et l'amour, excitent plutôt la jalousie et la haine? C'est à quoi ne sont point sujets ceux qui travaillent à acquérir des mérites auprès de Dieu. Comme Dieu hait nécessairement le péché , et que , tout Dieu qu'il est , il ne peut pas ne le point haïr, et en le haïssant ne le point réprouver ; aussi , tout Dieu qu'il est, ne peut-il pas ne point aimer le mérite des œuvres chrétiennes , et en l'aimant ne le point couronner et ne le point glorifier. Il y a dans les élus de Dieu différentes espèces de sainteté ; mais il n'y en a pas une, dit saint Chrysostome , qui ne soit du goût de Dieu, qui ne soit l'objet des complaisances de Dieu , parce qu'il n'y en a pas une qui ne soit une émanation de cette sainteté originale et exemplaire , qui est Dieu ; parce qu'il n'y en a pas une qui ne soit l'ouvrage de Dieu et le don de Dieu. Avoir du mérite ou en avoir trop, c'est souvent dans le monde une exclusion pour les emplois et pour les places , qui y tiennent lieu de récompenses. Devant Dieu , plus on a de mérite , plus on est aimé. Or, être aimé d'un Dieu dont l'amour fait les bienheureux , les prédestinés , les Saints , c'est être déjà récompensé.
Enfin, quelque justes et quelque reconnaissants que soient les hommes; je dis plus, quelque libéraux et quelque magnifiques qu'ils puissent être, il y a des mérites qu'ils né récompensent pas , parce qu'ils ne le peuvent pas ; des mérites dont ils conviennent, et dont ils sont même touchés, mais qui, excédant , ou par leur qualité , ou par leur nombre , le nombre des grâces dont ils sont les dispensateurs, leur deviennent malgré eux des mérites onéreux , des mérites incommodes, et même des mérites importuns. Il n'y en a point de tels auprès de vous, mon Dieu, et l'on ne court point avec vous de semblables risques. Comme la magnificence de Dieu n'a point de bornes,
• Dcut., 32. — 2 Psal. 49. — 3 Act., 10.
parce qu'elle est inséparable de sa toute-puissance , nos mérites ont beau croître et se multiplier, elle ne s'épuise jamais. Plus nous en.avons , plus il a, dit saint Chrysostome, de trésors de grâce et de gloire à répandre sur nous. Plus il nous doit , dans le sens catholique et orthodoxe qu'il nous peut devoir, plus il est riche pour s'acquitter envers nous : riche, dit le texte sacré, pour tous ceux qui l'invoquent et qui le prient : Dives in omnes qui invocant illum l; mais encore bien plus riche, reprend saint Bernard, pour tous ceux qui le servent fidèlement. Comme jamais il ne se tient importuné de nos prières, aussi nos mérites acquis par sa grâce ne lui sont-ils jamais à charge.
Nous sommes donc sûrs de lui ; et quand nous travaillons pour lui, dans l'espérance de la gloire dont jouissent les Saints , tout pécheurs que nous sommes, [nous avons la consolation de pouvoir dire comme saint Paul . Spes autem non confondit 2. Cette espérance ne me confond point : toute autre espérance est trompeuse, mais celle-là ne me trompera jamais. Cent fois j'ai pu me repentir d'avoir trop compté sur les hommes et d'avoir trop espéré d'eux , mais je n'oserais dire ni me plaindre que jamais Dieu m'ait manqué; et si j'étais assez ingrat pour le penser, non-seulement sa justice, mais sa miséricorde même, s'élèverait pour lui contre moi.
Je suis sûr de mon Dieu : principe adorable d'où David tirait ces saintes et édifiantes conclusion? , qu'un chrétien , surtout à la cour, devrait méditer tous les jours de sa vie : Bonum est confidere in Domino, quàm confidere in homine 3; il vaut bien mieux se confier dans le Seigneur que de se confier dans l'homme : Bonum est sperare in Domino, quàm sperare inprincipibus 4; il vaut bien mieux mettre son espérance dans le Seigneur que de la mettre dans les princes de la terre. C'est un roi qui l'a dit : et celui devant qui je parle a trop de religion pour ne pas souscrire lui-même à un témoignage si divin. Je suis sûr du Dieu que je sers : principe touchant, seul capable de sanctifier ma vie. Mon espérance du côté de Dieu ne me peut confondre. Je puis bien de mon côté abuser de cette espérance par ma présomption; je puis bien, par ma lâcheté, me rendre cette espérance vaine et inutile : mais au moins cette espérance est-elle infaillible pour moi de la part de Dieu ; et pourvu que je m'assure de moi, j'ai droit de me promettre tout de lui.
Après cela, Chrétiens , sommes-nous excusables , que dis-je? ne sommesnous pas bien indignes de notre Dieu , si nous usons de réserve avec lui , si nous craignons d'en trop faire pour lui, si nous ne le servons pas en Dieu? Je ne blâme point, à Dieu ne plaise! au contraire, je ne puis assez exalter, assez exciter le zèle que vous pouvez avoir, et que vous avez de mériter les grâces du glorieux monarque à qui le ciel nous a soumis, et que Dieu nous a donné pour maître. Ce que je souhaiterais, c'est qu'en le servant, vos services fussent plus saints et plus dignes de l'esprit chrétien. C'est de lui que dépend votre destinée et votre fortune selon le monde; je veux bien que votre intérêt, joint à votre devoir, vous attache à lui; il est l'image de Dieu ; votre confiance après Dieu ne peut être mieux placée. Mais si vous
' Rom., 10. — 2 Ibid., 5. — 3 Psalm., 117. — « Ibid.
avez tant d'empressement et d'ardeur pour des récompenses qui par tant de raisons peuvent vous manquer, comment pouvez-vous soutenir le profond et affreux oubli dans lequel vous vivez à l'égard de cette récompense souveraine qu'un Dieu vous assure? Et que répondrez-vous à Dieu, quand il vous reprochera dans son jugement un oubli si monstrueux et si criminel? c'est là toutefois votre désordre; et si vous n'en gémissiez pas, j'aurais droit d'ajouter ici le terrible anathème de Jérémie : Maledictus qui confiait in homine, et ponit carnem brachium suumi; maudit celui qui met sa confiance dans l'homme, et qui s'appuie sur un bras de chair ; mais plus maudit celui qui , pour avoir mis sa confiance dans l'homme , ne peut se résoudre à la mettre en Dieu. Vous l'allez voir encore bien mieux par la seconde qualité de la récompense des Saints , qui n'est pas seulement sûre et immanquable, mais pleine et abondante : Ecce merces vestra copiosa est. C'est le sujet du second point.