LE VENDREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE
Sujet. Jésus lui repondit : Si vous connaissiez le don de Dieu!
Ce don de Dieu que ne connaissait pas encore la femme samaritaine , c'est la grâce. Don précieux que nous ne connaissons pas assez nous-mêmes, et que nous ne prenons pas soin de connaître : d'où vient que souvent nous le recevons en vain. Il est donc important de vous en donner une juste idée, et c'est à quoi je vais travailler dans ce discours.
Division. Disposer tout avec douceur et tout exécuter avec force , ce sont les deux excellentes propriétés que l'Ecriture attribue à la sagesse. Or ce que l'Ecriture nous dit de la sagesse de Dieu , je puis le dire également de la grâce , puisque la grâce dont je parle n'agit en nous que comme l'instrument de cette sagesse souveraine, qui est en Dieu la cause principale de notre salut. Douceur de la grâce : première partie. Force de la grâce : deuxième partie. L'une et l'autre paraît dans la conversion de la Samaritaine.
Première partie. Douceur de la grâce. C'est par là que la grâce touche le pécheur, et qu'elle devient victorieuse. Or cette douceur consiste : 1° en ce que la grâce nous attend ; 2° en ce qu'elle prend les temps et les occasions favorables pour nous gagner; 5° en ce qu'elle est toujours la première à nous prévenir; 4° en ce qu'elle nous demande ce qu'elle veut obtenir, et qu'au lieu de le demander avec empire, elle ne l'obtient que par voie de sollicitation et
d'invitation; 5° en ce qu'elle s'accommode à nos inclinations et aux qualités de noire esprit; 0° en ce qu'elle ne nous engage à rien de difficile où elle ne nous fasse trouver de l'aurait, et dont, malgré nos répugnances , elle n'excite en nous le désir. C'est ainsi que le Fils de Dieu convertit la Samaritaine.
1. La grâce nous attend. Voyez Jésus-Christ fatigué, et assis sur le bord d'une fontaine. Qu'allend-il ? une pécheresse. De quoi est-il fatigué? non seulement du chemin qu'il a l'ait , mais d'avoir si longtemps supporté cette âme criminelle dans ses dérèglements. Cependant il ne se rebute point , et il est encore résolu de l'attendre. Or combien y a-t-il de pécheur que Dieu attend de la sorte ? Il n'y a que la patience d'un Dieu qui puisse aller jusque là. Celle des hommes, qui n'a pas plus d'étendue que la petitesse de leur cœur , et bientôt à bout ; mais Dieu est patient, dit saint Augustin , parce qu'il est éternel, parce qu'il est fort , parce qu'il est Dieu. Du reste , le pécheur doit-il se faire de la patience de Dieu une raison pour différer sa pénitence? A Dieu ne plaise ! Car est-il rien de plus impie que de se prévaloir de la grâce de Dieu contre Dieu môme? D'ailleurs , il y en a que Dieu n'attend pas , ou du moins qu'il n'attend que jusques à un certain terme qui nous est inconnu ; et rien ne doit plus l'engager à ne nous pas attendre, que l'espérance présomptueuse dont nous nous (laitons qu'il nous attendra.
2. La grâce prend les temps et les occasions favorables pour nous gagner. Ainsi le Sauveur du monde, pour traiter avec la Samaritaine , prend le temps où elle doit venir selon sa coutume puiser de l'eau. Non pas que Dieu ail besoin de ces ménagements; mais c'est dans ces ménagements que nous devons admirer sa bonté. C'est en cela même aussi que de savants théologiens ont fait consister l'efficace de la grâce, fondés sur ces paroles de l'Ecriture : Tempore accepto exaudivi te, et in die salutis adjuvite. Y a-l-il un pécheur converti qui n'atiribue en partie sa conversion à certains rencontres, et qui ne se souvienne que ce fut là que Dieu lui ouvrit les yeux et lui parla au cœur? Exemple de saint Augustin. Il est donc de notre sagesse d'observer ces occasions, et de ne les pas manquer. Mais si telle occasion , dites-vous, est une occasion de salut, et que Dieu y ait attaché la grâce de ma conversion, il est sûr que je me convertirai. Je le veux ; mais il n'est pas moins sûr que vous ne vous convertirez jamais sans un bon usage de cette grâce et de l'occasion où elle vous est préparée.
3. La grâce est la première à nous prévenir. C'est dans la doctrine des Pères ce qu'elle a de plus essentiel : car si je la pouvais prévenir , dès là elle ne serait plus grâce, puisqu'elle supposerait en moi le mérile de l'avoir prévenue. Ainsi le Fils de Dieu prévient cette femme de Samarie : il l'aborde , il lui parle. Ainsi veut-il bien encore prévenir tous les jours de viles créatures, et les rechercher lors même qu'elles s'éloignent de lui. Mais du moins, Seigneur, puisque vous voulez bien commencer, ne répondrai je point à votre amour? Oui, mon Dieu, cette bonté prévenante sera désormais pour moi le plus puissant motif d'une reconnaissance et d'une fidélilé inviolable.
4. Ce que veut obtenir la grâce, elle nous le demande ; et au lieu de le demander avec empire , elle ne l'obtient que par voie de sollicitation et d'invitation. Le Sauveur du monde pouvait obliger la Samaritaine à lui rendre d'abord une obéissance forcée : mais il la prie de l'écouter et de le croire : Mulier , crede milri. Je dis plus : Dieu par sa grâce nous demande peu , pour nous donner beaucoup. Que demande Jésus-Christ à la Samaritaine? un peu d'eau. Que lui promet-il? une eau salutaire et vivifiante , qui rejaillira jusque dans la vie éternelle. Que nous demande la grâce? souvent presque rien. Mais ce peu qu'elle nous demande , cette petite victoire , nous met en état de recevoir la plénitude des dons célestes et d'éprouver toutes les miséricordes du Seigneur.
5. La grâce même s'accommode à nos inclinations et aux qualités de notre esprit. La Samaritaine était curieuse, et se piquait d'être savante : Jésus-Christ ne dédaigne point de s'entretenir avec elle sur les plus hauts mystères de la religion. Sommes-nous ardents et agissants, la grâce nous sanctifie par le zèle. Sommes-nous tendres et affectueux, elle nous" sanctifie par un amour sensible pour Dieu. Sommes-nous d'une humeur facile et condescendante , elle rectifie
cette facilité d'humeur , et la convertit en charité pour le prochain : Muliiformis graliœ Dei.
(>. La grâce ne nous engage à rien de difficile, où elle ne nous fasse trouver de l'attrait, et dont, malgré' nos répugnances, elle n'excite en nous le désir. Il est vrai que Dieu , par cette grâce nous oblige à renoncer au monde; mais c'est après nous en avoir fait connaître par sa grâce même la vanité et le danger. Il est vrai que celte grâce m'oblige à faire pour Dieu des choses contraires à fa nature, et quelquefois très-pénibles; mais elle m'y porte par la grandeur des motifs qu'elle me propose, et par l'espérance des biens inestimables qu'elle me promet. Si vous saviez , dit Jésus-Christ à cette femme de notre évangile , quel est celui qui vous parle, et ce que vous pouvez attendre de lui !
Telle est la conduite de la grâce. Telle doit être par proportion la nôtre , prêtres du Seigneur , dans le saint ministère que nous exerçons pour la conversion et le salut des âmes. Ce ne sera point par Pautorité, ni même par l'habileté, mais par notre douceur, que nous les gagnerons. Je ne dis pas qu'il ne faille point user de sévérité; mais je dis que ce doit être une sévérité discrète , une sévérité compatissante, une sévérité qui se fasse aimer, et qui rende le joug de Dieu supportable.
Deuxième partie. Force de la grâce. Il m'a toujours paru , et il me paraît encore qu'une des preuves les plus convaincantes de la vérité de notre foi , est de voir ce que la grâce opère quelquefois en certaines âmes : et quand je n'envisagerais que la conversion de la Samaritaine , je conclurais sans hésiter qu'il y a un principe surnaturel qui agit en nous : Digitus Dei est lue. Double miracle de la vertu toute-puissante de la grâce dans cette conversion , l'un par rapport à l'esprit , l'autre par rapport au cœur : 1° miracle de la grâce dans la victoire qu'elle remporte sur l'esprit de la Samaritaine; 2° miracle de la grâce dans le changement qu'elle fait du cœur de la Samaritaine ; 5° l'un et l'autre , miracles de la grâce opérés d'une manière toute miraculeuse.
1. Miracle de la grâce et de sa force dans la victoire qu'elle remporte sur l'esprit de la Samaritaine. C'était tout ensemble une infidèle et une hérétique. Or vous savez l'extrême difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité morale, de réduire un esprit, surtout l'esprit d'une femme , quand elle est de ce caractère. C'est néanmoins ce que la grâce opère aujourd'hui. Jésus-Christ ramène d'abord celte femme de Satnarie à la pureté du cuîle juif ; et il en fait ensuite une chrétienne. Hœc mutatio dexterœ Excelsi.
2. Miracle de la grâce et de sa force dans le changement du cœur de la Samaritaine. Elle était impudique et déréglée dans ses mœurs. Elle vivait dans un concubinage public. Elle y était depuis longtemps , et elle en avait contracté l'habitude. Or s'il y a une maladie difficile à guérir, c'est celle-là. Mais celte pécheresse, celte prostituée, cette femme esclave des plus sales passions , est enfin purifiée et sanctifiée. Hœc mutaiio dexterœ Excelsi.
3. Miracles opérés d'une manière toute miraculeuse. Ils ne coûtent au Sauveur du monde qu'un moment. Il ne dit qu'une parole à la Samaritaine : Ego sum, C'est moi : et tout à coup la voilà convaincue, la voilà touchée, la voilà pénétrée des plus saints et des plus vifs sentiments de pénitence. Elle ne voit point faire de miracles à Jésus-Christ; et cette conversion sans miracles n'est-elle pas le plus grand miracle? Elle ne se convertit point à lui comme la Chananéenne , parce qu'il a délivré sa fille du démon ; ni comme l'hémorroïsse , parce qu'il lui a rendu la santé : mais elle se convertit , elle s'attache à lui pour lui seul. Enfin elle ne se contente pas de le connaître , elle le fait connaître aux autres ; et de pécheresse qu'elle était , dit saint Grégoire pape , elle se trouve transformée en apôtre. Hœc mutatio dexterœ Excelsi.
Quelle conclusion ? Espérons tout de la grâce ; et , quelques efforts qu'il y ait à faire pour retourner à Dieu , prenons confiance. Si Dieu par sa miséricorde vous a relire de l'état du péché, imitez le zèle de la Samaritaine, et travaillez comme elle à ramener autant de pécheurs que votre exemple est capable d'en attirer, mais surtout ceux qui furent les complices de votre désordre. Dites-leur, comme David pénitent : Venile, audite, et narrabo quanta fecit animai meœ :
Venez, écoutez , et je vous raconterai ce que le Seigneur a fait pour moi , et ce qu'il veut faire pour vous. Inspirez-nous ce zèle, ô mon Dieu, et remplisseznous pour cela de votre esprit , de cet esprit de douceur, de cet esprit de force.