‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 157 sur 164 · LE JEUDI DE LA TROISIÈME SEMAINE · texte numérisé non relu

LE JEUDI DE LA TROISIÈME SEMAINE

SUJET. Tous ceux qui avaient des malades de diverses maladies les amenaient à Jésus, et il les guérissait tous en les touchant. Or les démons sortaient de plusieurs possédés, criant et disant : Vous êtes le Fils de Dieu. Mais il les reprenait, et ne leur permettait pas de parler, parce qu'ils savaient qu'il était le Messie.

C'est le témoignage que rendaient les démons au Fils de Dieu : mais témoignage que ce Dieu-Homme méprise et qu'il rejette , parce que ce n'était qu'un témoignage forcé, et que tandis qu'ils semblaient l'honorer d'une part, ils le blasphémaient de l'autre et le renonçaient. En vain donc rendons-nous à Dieu un culte apparent , si dans la pratique nous démentons par nos mœurs ce que nous confessons de bouche , et si nous n'en devenons pas plus fidèles à nos devoirs. Je dis même aux devoirs les plus communs de la société , et les plus ordinaires dans l'usage de la vie et le commerce du monde. C'est ce qui m'emgage à vous faire voir dans ce discours le rapport nécessaire qu'il y a entre la religion et la probité.

Division. Quoique la probité, selon le monde, et la religion, soient trèsdifférentes, et dans leurs principes, et dans leur objet, et dans les fins qu'elles se proposent, la liaison néanmoins est si étroite entre l'une et l'autre, qu'à les prendre dans toute l'étendue qu'elles doivent avoir , on peut dire absolument qu'elles sont inséparables. Point de probité sans religion : première partie. Point tic religion sans probité : deuxième partie.

Première partie. Point de probité sans religion : pourquoi? 1° parce qu'il n'y a que la religion qui puisse cire un principe universel et un fondement solide de tous les devoirs de la probité. 2° Parce que tout autre motif que celui de la religion n'est pointa l'épreuve de certaines tentations, où la vraie probité se trouve sans cesse exposée. 5° Parce que quiconque a secoué le joug de la religion , n'a plus de peine à s'émanciper de toutes les autres lois qui pouvaient le retenir dans l'ordre, ni à se défaire de tous les engagements qu'il a dans la société humaine , et sans lesquels la probité ne peut subsister.

1. La religion est le seul principe sur quoi tous les devoirs qui font la vraie probité peuvent être solidement établis. Car c'est la religion, dit saint Thomas, qui nous lie à Dieu ; et c'est en Dieu , comme dans leur centre , que sont réunis tous les devoirs qui lient les hommes entre eux par le commerce d'une étroite société. Ainsi, en vertu de la loi que j'ai reçue et que je me fais de servir Dieu , je rends à chacun , par une conséquence nécessaire , tout ce qui lui est dû , parce qu'en Dieu seul je trouve ce qui m'oblige à tout cela.

En effet , c'est cette vue de Dieu et de sa loi , celte vue de conscience , qui fait que je me soumets et que je ne manque à rien. Et voilà la preuve dont se servait Terlullien pour convaincre les païens qu'ils devaient regarder notre religion comme une religion utile à la sûreté et au bien commun. Car c'est celle religion , leur disait-il , qui nous apprend à prier pour vos Césars , à servir fidèlement dans vos armées, à payer exactement et sans fraude les tributs et les

impôts publics. Et certes, si dons un état toutes choses se traitaient selon les lois du christianisme , quel ordre n'y verrait-on pas et quelle paix?

Mais que le principe de la religion , ce premier mobile , vienne une fois à être détruit ou altéré dans un esprit , plus de règle ni de conduite , plus d'honnêteté de mœurs, du moins constante et générale. Car sur quoi serait-elle fondée? Sur la raison? Mais qu'est-ce que Ja raison corrompue par le péché et affaiblie par les passions? et quels scandales arriveraient, si chacun, selon son caprice et selon son sens, se faisait l'arbitre de ce qu'il peut, de ce qu'il doit, de ce qui lui appartient , de ce qui lui est permis? C'est pour cela que dans les affaires du inonde, dans les traités, on exige des serments, qui sont des protestations publiques et solennelles de religion : preuve, dit saint Chrysostoiae , que sans le sceau de la religion , on ne croit pas pouvoir compter sur ta raison des hommes.

J'en appelle à votre propre sentiment. Qui de vous voudrait que sa vie et sa fortune fussent entre les mains d'un homme sans religion? Un athée même se confiera plutôt à un homme qui a de la religion , qu'à un impie comme lui.

Vous me direz qu'indépendamment de la religion , il y a un certain amour de la justice que la nauire nous a inspiré. Mais sans examiner quel serait cet amour de la justice , y aurait-il beaucoup d'hommes dans le monde qui s'en piquassent, s'ils étaient persuadés qu'il n'y a ni Dieu ni religion? Je me regarderais alors moi-même comme ma fin, et, par une conséquence nécessaire, je rapporterais tout à moi , et je croirais avoir droit de sacrilier tout pour moi. Et c'est ici que je dois vous faire remarquer l'extravagance de cette politique malheureuse dont un faux sage de ces derniers siècles s'est glorifié d'être l'auteur. Politique qui ne reçoit point de religion, qu'autant qu'il en faut pour bien faire son personnage selon le monde , et qui n'en retient que l'apparence et la figure. Sans employer bien d'autres preuves contre une si détestable maxime, je me contente de dire que cette damnable politique se détruit par elle-même. Car elle reconnaît au moins la nécessité d'une religion apparente pour contenir les peuples dans le devoir , et par là même elle convient que la raison seule n'est pas capable d'entretenir dans le monde celle probité qui le doit régler. D'où je conclus , moi , la nécessité d'une vraie religion , puisque la vraie probité ne peut être fondée sur le mensonge.

2. Tout autre motif que celui de la religion n'est point à l'épreuve de certaines tentations délicates où le devoir et la probité se trouvent sans cesse exposés. J'appelle tentations délicates , lorsque l'intérêt et la justice sont en compromis, et qu'on peut aux dépens de l'une ménager l'autre. N'est-ce pas là que nous voyons tous les jours la raison succomber, si elle n'est soutenue par la religion? et de là tant de désordres dans tous les états et toutes les conditions de la vie , parce que dans tous les états et toutes les conditions il y a peu de religion.

Aussi quand le démon vint tenter Jésus-Christ, par où ce Dieu-Homme surmonla-t-il la tentation? par la religion : Dominum Deum tuurn adorabis. Au contraire, manquons de religion, il n'y aura point de tentation, point d'intérêt qui ne nous surmonte. Et cela est encore plus vrai d'un déserteur de la foi , lequel , après avoir eu autrefois de fa religion , n'en a plus maintenant. Car que ne peut-on pas craindre d'un homme qui s'est défait de la crainte de son Dieu?

3. Un homme sans religion n'a donc plus de peine à s'émanciper de toutes les autres lois qui pouvaient le retenir dans l'ordre, ni à renoncer aux engagements les plus inviolables qu'il a dans la société humaine , et sans quoi la probité ne peut subsister. Engagements de dépendance , engagements de justice , engagements de fidélité, engagements même du sang et de la nature. Ce qui apprend aux rois et à tous les maîtres du siècle à ne point souffrir auprès d'eux de libertins. Ce qui nous apprend à les combattre nous-mêmes, ou à les fuir. Honorons notre religion. Tandis qu'elle subsistera dans nous , Dieu sera avec nous; ou si le péché nous le fait perdre , nous aurons toujours une voie pour le retrouver. Mais si nous laissons éteindre celte lumière, quelle sera notre ressource ?

Deuxième partie. Point de religion sans probité , je dis de vraie religion.

Car toute notre religion sans la probité n'est 1° qu'un fantôme de religion , 2° qu'un scandale de religion.

i. Fantôme de religion. Si quelqu'un de vous, disait saint Jacques, croit avoir de la religion , et, que néanmoins il ne réprime pas sa langue , qu'il sache que sa religion est vaine : Hnjus varia est reiigio. Or, si l'Apôtre a pu parler ainsi de la médisance, que sera-ce de mille désordres encore plus essentiels qui détruisent entièrement la probité dans le commerce des hommes, et que certains hommes prétendraient néanmoins pouvoir accorder avec la religion ?

Comme la grâce suppose la nature, et que la foi est entée pour ainsi dire sur la raison , aussi la religion a-t-elle pour base la probité. Car elle veut , dit saint Jérôme , un sujet digne d'elle et digne de Dieu. Etre juste, être fidèle , être désintéressé , être sans reproche dans l'estime du monde ; et pour soutenir, pour sanctifier toutes ces vertus , avoir de la religion et être chrétien , voilà l'ordre invariable, et auquel il faut que la religion se conforme. Sans cela Dieu réprouve votre culte; et comment agréerait-i! ce qui même devant les hommes est condamnable? Mais nous renversons cet ordre , et nous nous formons de grandes idées de religion qui ne sont appuyées sur rien , parce qu'en même temps nous négligeons les premiers devoirs de la fidélité et de la justice. Qu'est-ce que cela , sinon un fantôme?

2. Scandale de religion. Car c'est ce qui expose la religion au mépris et à la censure, ce qui donne au libertinage une espèce de supériorité et d'ascendant sur elle. Je sais qu'il faudrait distinguer la religion, de ceux qui la professent ; mais le monde est-il assez équitable pour faire cette distinction? Quand donc on voit des chrétiens sans probité , c'est-à-dire intéressés , colères , violents , vindicatifs, impitoyables, dissimulés, artificieux, fourbes, imposteurs , quel avantage l'impiété n'en tire-t-elle pas?

Mais ayons de la probité, soyons bienfaisants, doux, affables, prévenants, humbles , intègres, modestes, patients, sans détours, sans artifices, sans ostentation , sans hauteur , c'est ce qui édiliera plus le monde que toutes nos ferveurs et toutes nos pénitences. Tel est, Seigneur, le témoignage que vous attendez de nous : et quelle honîe pour un chrétien de ne pas faire au moins en partie, parla pureté de ses mœurs , ce quêtant de martyrs ont fait par leur inébranlable constance au milieu des plus rigoureux tourments !

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