LE LUNDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE
Sujet. Or les disciples se souvinrent de ce qui est écrit : Le zèle de votre maison me dévore.
Puisqu'il s'agissait de la maison de Dieu , il ne faut pas s'étonner que le Sauveur du monde marquât tant de zèle contre les profanateurs du temple de Jérusalem. C'est à ce premier tempie que nos églises ont succédé; et ce qui les distingue particulièrement, c'est l'adorable sacrifice que nous y offrons. Sacrifice de la messe, dont je veux, autant qu'il est possible, vous faire connaître dans ce discours l'excellence cl le prix , afin de vous apprendre par là même avec quel esprit vous y devez assister.
Division. Sacrifice de la messe , sacrifice souverainement respectable : pourquoi ? parce que c'est à Dieu qu'il est offert ; première partie : parce que c'est un Dieu qui y est offert ; deuxième partie.
Première partie. Sacrifice de la messe , sacrifice souverainement respectable, parce que c'est à Dieu qu'il est offert. Y assister, c'est assister, 1° à la plus grande action du christianisme ; 2° à une action dont la fin immédiate est d'honorer Dieu ; 5° à une action qui , prise dans son fond , consiste surtout à humilier la créature devant Dieu; 4° à une action qui, désormais, est l'unique par où ce culte d'adoration , je dis d'une adoration suprême , puisse être extérieurement et authentiquement rendu à Dieu ; 5° c'est y assister en toutes les manières qui peuvent nous inspirer le respect et la révérence due à Dieu.
1. C'est assister à la plus grande action du christianisme. D'où vient que dans les anciennes liturgies le sacrifice est appelé action par excellence ; et c'est ainsi que nous l'appelons encore aujourd'hui. Toutefois, nous nous y présentons comme si c'était l'action la moins sérieuse, et qui pût être plus impunément négligée.
2. C'est assister à une action dont la fin immédiate est d'honorer Dieu. Chaque action de piété a sa fin particulière, et la fin particulière du sacrifice est l'honneur de Dieu. Dans tous les autres devoirs , on peut presque dire que l'homme agit plutôt pour lui-même et pour son intérêt, que pour l'intérêt de Dieu : car si je prie, par exemple , c'est pour m 'attirer les grâces de Dieu. Mais quand je vais au sacrifice, qu'est-ce que j'envisage? d'honorer Dieu. Que serait-ce donc de faire servir à le déshonorer ce qui doit spécialement servir à le glorifier ?
3. C'est assister à une action qui , prise dans son fond , consiste surtout à humilier la créature devant Dieu. Car qu'est-ce que le sacrifice? une protestation que nous faisons à Dieu de noire dépendance et de notre néant. L'oraison , en élevant nos esprits à Dieu , nous éiève au-dessus de nous-mêmes ; mais le sacrifice nous rabaisse au-dessous de nous-mêmes , en nous anéantissant devant Dieu. Comme donc je ne puis mieux m'humilier devant Dieu qu'en lui offrant le sacrifice , aussi ne puis-je autrement avoir part au sacrifice qu'en m'humiliant devant Dieu. De là , quel désordre lorsque des chrétiens viennent au sacrifice du vrai
Dieu, non-seulement sans cette humilité religieuse, mais avec tout l'orgueil du libertinage et tout le faste du monde?
4?. C'est assister à une action qui , désormais , est l'unique par où ce culte d'adoration , je dis d'une adoration suprême, puisse être exiérieurieurement et authentiquernent rendu à Dieu. Dans toutes les autres actions, je ne fais point cette protestation publique et solennelle de ma dépendance et de mon néant. Le seul sacrifice est l'aveu juridique de ce que je suis , et de ce que je dois à Dieu. Mais, par un renversement bien déplorable, quel sujet ne donnons-nous pas aux païens et aux infidèles de nous faire la môme demande que les ennemis du Seigneur faisaient à David : Ubi est Deus tuus ? Où est votre Dieu?
5. C'est y assister en toutes les manières qui peuvent nous inspirer le respect et la révérence due a Dieu , 1° comme témoins; honneur que l'Eglise ne fait qu'aux fidèles : mais au lieu de nous occuper de Dieu , qui nous est présent et à qui nous sommes présents , nous ne nous occupons que de vains objets , ou qui repaissent notre curiosité, ou qui servent d'amusement à notre oisiveté. 2° Comme ministres ; car nous oifrons tous le sacrifice avec le prêtre , sans être néanmoins revêtus du même caractère que le prêtre : fonction si sainte , que quelques-uns même ont conclu de là qu'un pécheur ne pouvait assister au sacrifice de la messe dans l'état de son péché. Conséquence erronée que je rejette : mais m'en tenant au principe sur quoi elle est établie , ne dois-je pas conclure que , puisque nous assistons au sacrifice en qualité de ministres , tant de crimes que l'on y commet sont autant de profanations? Qui le croirait , qu'un chrétien choisi de Dieu pour lui offrir un sacrifice tout divin voulût faire du temple même un lieu de plaisir, et du plus infâme plaisir ? Désordre que Tertullien , et après lui saint Jérôme et saint Chrysostome , reprochaient à leurs siècles, mais qui maintenant est plus commun qu'il ne l'a jamais été. 5° Comme victimes : et en effet, puisque nous ne faisons avec Jésus-Christ qu'un même corps , il s'ensuit , dit saint Thomas, que nous sommes immolés avec lui. Par conséquent, nous devons nous mettre dans l'état de ces anciennes victimes qu'on sacrifiait au Seigneur. Elles étaient liées, elles étaient privées de l'usage des sens, elles étaient brûlées par le feu. Ainsi, il faut que la religion nous lie, et nous tienne respectueusement appliqués au sacrifice. H faut qu'elle nous couvre les yeux , et qu'elle les ferme à tous les objets de la terre. Il faut qu'elle nous consume par le feu de la charité.
Mais n'est-il pas surprenant, comme l'a remarqué Pic de la Mirande, que de tant de religions qui se sont répandues dans le monde , il n'y ait eu que la religion du vrai Dieu dont les temples et les sacrifices aient été profanés par ses propres sujets? La raison de cette différence est que l'ennemi o\î notre salut ne va point tenter les pains, ni les troubler dans leurs sacrifices, parce que ce sont de faux sacrifices : au lieu qu'il emploie toutes ses forces à nous détourner du sacrifice de nos autels , parce que c'est un sacrifice également glorieux à Dieu et salutaire pour nous.
Deuxième partie. Sacrifice de la messe, sacrifice souverainement respectable, parce que c'est un Dieu qui y est offert. Quand nous aurions vécu sous l'ancienne loi, et que nous n'aurions point eu d'autres sacrifices que ces sacrifices imparfaits dont Dieu avait établi l'usage par le ministère de Moïse , il faudrait toujours y assister avec crainte et avec tremblement. Aussi avec quelle révérence Dieu voulait-il que les Juifs entrassent dans le sanctuaire pour lui oftrir leurs sacrifices et le sang des animaux ; et avec quel zèle et quelle fidélité ce peuple, d'ailleurs si indocile, s'acquiltait-il de ce devoir? Qu'eussent-ils donc pensé, et qu'eussent-ils fait, s'ils eussent eu comme nous à offrir le sacrifice d'un Dieu ; et que devons-nous penser, que devons-nous faire nous-mêmes? Sur cela, je me contente de trois considérations.
Première considération. Quand je vais au sacrifice que célèbre l'Eglise , je vais au sacrifice de la mort d'un Dieu ; à un sacrifice dont réellement et sans ligure la victime est le Dieu même que j'adore. Si donc par de sensibles outrages j'ose encore lui insulter comme les Juifs qui le crucifièrent, ne suis-je pas digue de ses plus rigoureuses vengeances ?
Seconde considération. Pourquoi ce Dieu de miséricorde s'immole-t-il dans le sacrifice de nos autels? pour nous apprendre et pour nous aider à l'aire ce que nous ne pouvons faire sans lui et que par lui , je veux dire , à honorer Dieu autant que Dieu le mérite et qu'il le demande. Car pour cela , dit saint Thomas, il a fallu un sujet d'un prix infini , et offert d'une manière inlinie. Mais tandis que Jésus-Christ, dans cet état de victime, honore son Père, Ego lionorifico Patrem, il semble que nous prenions à lâche de détruire par nos scandales tout l'honneur qu'il lui rend par ses anéantissements. Faisons par proportion cft cru'il fait , si nous voulons par proportion glorifier Dieu comme il le glorifie.
Troisième considération. Que fait encore Jésus-Christ dans ce sacrifice? nonseulement il apprend aux hommes à honorer Dieu, mais il y traite de leur réconciliation avec Dieu. Comme médiateur, il plaide leur cause, et il offre le prix de la rédemption : Ego pro eis sanctifico meipsum. Or, reprend saint Bernard , si je voyais le fils unique d'un prince de la terre mourir pour moi, m'arrêterais-je , tandis qu'il meurt , à de vains amusements? Et lorsque le Fils unique de Dieu se sacrifie pour mes intérêts, serais-je assez insensé pour faire un jeu du sacrifice même de mon Sauveur? Pensée touchante que saint Jean de Jérusalem exprimait en des termes moins figurés, mais non moins énergiques ni moins pressants. De là, jugeons quels sentiments nous doivent occuper dans ce sacrifice d'expiation. Ne sont-ce pas ceux d'un pécheur contrit et d'un pécheur reconnaissant ?
Je n'ai en finissant ce discours qu'un seul raisonnement à vous opposer. Ou vous croyez ce que la foi nous enseigne du sacrifice de notre religion , ou vous ne le croyez pas. Si vous le croyez , comment osez-vous profaner cet adorable sacrifice ; et en cela même n'êtes vous pas plus criminels que les Juifs et que les hérétiques? Si vous ne le croyez pas, pourquoi y assistez-vous? Que dis-je? et veux-je vous en éloigner ! non , Chrétiens : allons-y , mais pour y honorer Dieu , pour y édifier l'Eglise , et pour nous y sanctifier nous-mêmes.