‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 162 sur 164 · LE JEUDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE · texte numérisé non relu

LE JEUDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE

Sujet. Lorsque Jésus-Christ était près de la porte de la ville, on portait en terre un mort ' fils unique d'une femme veuve; et celte femme était accompagnée d'une grande quantité de personpes de la ville. Jésus-Christ l'ayant vue, il en fut touché, et il lui dit : JNe pleures point.

Il y avait là sans doute de quoi toucher le Sauveur des hommes : mais après tout , dit saint Chrysostome , un autre objet le touchait encore bien plus sensiblement; et ce tut surtout le malheur de ce jeune homme surpris, par un accident imprévu , et mort sans préparation. Or n'est-ce pas ainsi que meurent lous les jours tant de chrétiens, je veux dire sans avoir pensé à la mort, sans s'être disposés à la mort? Il est donc d'une extrême conséquence de vous apprendre à prévenir un danger si affreux , et c'est pour cela que je viens vous entretenir de la préparation à la mort.

Division. Saint Chrysostome fait particulièrement consister l'exercice de la préparation à la mort en trois choses ; savoir : la persuasion de la mort , la vigilance contre la mort, et la science pratique de la mort. Nous craignons de mourir ; et cependant, quelque certaine et quelque prochaine même que soit la mort , nous ne sommes presque jamais persuadés qu'il faut mourir : première partie. Nous craignons de mourir; et cependant, quelque incertaine d'ailleurs (jue so t la mort, nous prenons aussi peu de précautions que si nous étions pleinement instruits et du temps et de l'état où nous devons mourir : deuxième partie. Enfin nous craignons de mourir ; et cependant , malgré l'expérience journalière et si sensible que nous avons de la mort , nous n'apprenons jamais, dans l'usage de la vie, à mourir : troisième partie. Ces trois points demandent à être éciaircis : je vais m'expliquer.

Première partie. Persuasion de la mort. Il est difficile que je me prépare à une chose dont je ne suis pas encore persuadé ; et quand elle doit avoir des suites aussi irréparables et aussi terribles que celles de la mort, il n'est pas moins difficile, si j'en suis fortement persuadé , que je ne m'applique pas de tout mon pouvoir à m'y disposer. Or rien , ou presque rien, dont nous soyons moins persuadés que de la mort. Voici ma pensée. Nous savons bien en général que nous mourrons un jour ; mais nous nous consolons dans l'espérance que ce ne sera pas encore si tôt, que ce ne sera pas encore de cette maladie, que ce ne sera ni aujourd'hui ni demain. Cependant observez avec moi que ce qui nous dispose à une bonne mort, n'ett pas de savoir en spéculation qu'il faut mourir; mais d'être actuellement touché de ce sentiment intérieur : Je mourrai, et mon heure approche; je mourrai, et ce sera dans quelques-unes de ces années que je me promets en vain ; je mourrai , et ce sera dans l'âge et de la manière que j'aurai le moins prévu.

Que fait donc l'ennemi de noire salut? Il ne nous persuade pas que nous ne mourrons jamais: mais il nous persuade que nous ne mourrons ni celte semaine, ni ce mois, ni ceite année : ISequaquam moriemini. Il semble que nous soyons même en cela d'intelligence avec lui. Car non-seu'ement nous ne sommes jamùs bien persuadés de la mort , dans le sens que je l'entends ; mais nous ne voulons pas l'être, et nous éloignons toutes les pensées qui pourraient nous servir à fètre. De là vient, remarque saint Chrysostome, que la plupart des hommes meurent sans croire mourir, et presque toujours avec une assurance présomptueuse de ne pas mourir, De là vient que ceux-là mêmes à qui constamment et visiblement , dans l'état , dans Tàgc où ils sont , il reste moins de jours à vivre , ioi)i toutefois ceux qui travaillent plus pour la vie. De là vient que les grands du monde ne savent jamais, où ils en sont , quand ils sont presque au moment

de la mort; et cela parce qu'on est prévenu qu'ils ne le veulent pas savoir, et que chacun conspire à les tromper. Ni confesseur, ni médecin, n'osent entreprendre de porter une parole qui contristerait le mourant : ou si Ton se déclare enfin , ce n'est qu'en prenant de vaines précautions et en usant de détours. Ce ne fut point'ainsi que le Prophète parla au roi Ezéchias. Vous mourrez, lut dit-il, Morieris lu. Mais où trouve-ton maintenant des prophètes qui s'expliquent aven cette sainte liberté? Je ne m'étonne point que, dans des accidents subits et inopinés, on meure sans être persuadé qu'on va mourir : mais que des mourants à qui Dieu laisse tout le temps et toute la connaissance nécessaire , meurent sans être instruits de la nécessité actuelle et de la proximité de la mort , et que ce défaut de persuasion les fasse mourir sans préparation , c'est sur quoi je ne puis assez gémir.

Qiiel remède? trois maximes de saint Grégoire pape : 1° Penser souvent à la mon; 2° avoir un ami sincère et droit, qui vienne de bonne heure nous avertir dans le danger. Mais où le chercherons-nous cet ami? parmi les ministres de Jésus-Christ ; 3° s'affermir contre la crainte de la mort, parce que c'est la crainte immodérée de la mort qui nous en rend la pensée si o Jieuse et la persuasion si d.fïicib*. La combattre, cette crainte, par les armes de la loi, par les motifs de l'espérance ch étienne, par les saintes ardeurs de la charité clviue.

Deuxième paiitie. Mgilance contre la mort. Tout inceriaine qu'est la mort et qu'elle sera toujours dans ces circonstances, je puis faire en sorte qu'elle ne me surprenne j «m;»is : comment cela? en veilhnt sur moi-même : Vigilate. C'est ce qui lit la d lïérence des vierges sages et des vierges toiles.

Or c'est ici que nous devons atorer Ja providence de notre Dieu , qui nous cache et l'heure , et le lieu , et le genre de noue mort , pour nous obliger à nous tenir toujours en garde et à sanctifier toute noire vie. Etre un moment hors de cette disposi ion, je veux dire hors de cette vigilance chrétienne, c'est agir contie tous les principes de la sagesse, parce que c'est commettre à un seul moment l'éternité tout entière.

Mais il s'ensuit donc que la plupart des hommes , et même des plus clairvoyants et des plus sages dans l'opinion commune, ne sont néanmoins que des aveugles et des insensés? la conséquence n'est que trop juste. Où est aujourd'hui, selon l'expression de Jésus-Christ , le serviteur prudent et fidèle, qui veille pour être toujours en disposition de recevoir le mai re qu'il attend , et dont il craint d'être surpris? Est-ce veiller que de remettre au temps de la mort à s'acquitter de cet tains devoirs d'une obligation indispensable? ptr exemple, a payer des dettes, à faire des restitutions, à satisfaire des domestiquas, à disculer des articles embarrassants, à voir un ennemi, et à se réconcilier avec lui? Est-ce veiller que de pratiquer si peu de bonnes œ ivres, que de commettre si aisément le péché , et d'y demeurer habituellement?

C:aignons la mort, mais que celte crainte nous serve de défense contre la mort même. On n'attend pas à équiper un vaisseau quand il est en pleine mer, battu des flots et de la tempête : n'attendons donc pas à nous disposer quand, aux approches de la mort , nos sens seront troublés , et que nous en aurons perdu l'usage. Jésus-Christ ne nous dit pas de nous préparer alors , mais d'être prêts : Estote parmi. D'où je tire celte terrible conclusion, qu'il y a un temps où l'on peut se préparer à la mort et être réprouvé de Dieu.

Tenons-nous donc prêts , et toujours prêts. Il est vrai que Dieu nous a donné des pasteurs qui veillent sur nous : mais après tout nous sommes nos premiers pasteurs, et en bien des rencontres nos uniques pasteurs. Mais quelle est la pratique de cette vigilance si nécessaire? 1° Se tenir toujours dans l'état où l'on voudrait mourir : du moins n'êtr e jamais dans un état où l'on aurait horreur de mourir. Suivant celte règle , si je vous demandais, Etesvous prêts, qu'auriez vous à me répondre ? c'est ce que vous devez vous demander à vous-mêmes ; 2° faire touies ses actions en vue de la mort , c'est-à-dire agir en tout comme l'on voudra l'avoir fait à la mort; 5° rentrer en soi-même pour se bien con-

naître , c'est connaître toutes ses obligations , tout le bien qu'on doit pratiquer, et qu'on ne pratique pas ; tout le mal qu'on doit éviter, et qu'on n'évite pas ; les

dangers de sa condition , et les moyens qu'on doit prendre pour s'en préserver. C'est ainsi que not e crainte devient notre plus t^rme appui, parce qu'elle sert à exciter notre vigilance : Posuisti firmamentum ejus formidinem. Troisième partie. Science pratique de la mort. Il y a un apprentissage pour

nous appliquer à nous-mêmes. 1° Nous mourons tous les jours, il nius est donc aisé d'apprendre à mourir ; 2° toutes les créatures qui nous environnent nous forment à mourir : notre ignorance est donc sans excuse, si nous ne savons pas mourir; 3° la vie chrétienne où Dieu nous a appelés est une continuelle pratique de la mort : nous sommes donc bien coupables de n'élre pas plus versés dans l'art de mourir.

1. Nous mourons tous les jours. L'arrêt de mort porté contre le premier homme s'exécuta , selon la remarque de saint Irénée, dès le moment de sa désobéissance. Car dès ce moment il devint sujet à toutes sortes d'infirmités, et son corps commençi à déchoir, et par conséquent à mourir. Or c'est ainsi que chaque jour nous mourons. Les païens mêmes l'ont bien reconnu, et saint Paul l'a dit encore plus expressément : Quotidiè morior. Il est vrai , a.oute saint Augustin, que no< yeux sont comme enchantés par la vue des choses présentes : mais le remède est rie bien comprendre que ce corps qui nous paraît vivant est en effet un corps qui se détruit et un corps mourant : Vides viventem : cogita morientem.

2. Toutes les créatures qui nous environnent nous forment à mourir. Comment? en nous quittant, en se séparant de nous, en cessant d'être à nous; ce qui déjà est comme une mort anticipée.

3. La vie chrétienne où Dieu nous a appelés est une continuelle pratique de la mort. De là ces leçons que faisait l'Apôtre aux premiers fidèles : Mortui estis, Vous êtes morts ; Consepulii estis, Vous êtes ensevelis. Car à quoi vont, toutes les maximes de la vie chrétienne? à détacher Pâme du corps, c'est-à-dire des plaisirs du corps, de la servitude et de l'esclavage du corps.

Détachons-nous doue dès à présent d ; ce corps de péché. Vous demandez des pratiques pour bien mourir : en voici une , sans laquelle j'ose dire que toutes les autres sont vaines »:t chimériques. Détachez votre âme de tout ce que vous aimez hors de Dieu. Prévenez ;iar une mortification et par un renoncement volontaire ce que la mort fera par violence : voilà en deux mots la science de la mort. Et ne me répondez point qu'une telle vie est bien triste; ctr je dis, 1° qu'une mort sainte dont elle est suivie est un avantage qui ne peut être actieté trop cher; 2° que, tout compensé, la vie d'un chrétien mort au monde et milie fois plus plus tranquille que celle de ces mondains si vifs pour le monde. Mais vivre de la sorte , c'est vivre comme si l'on ne vivait pas. Et n'est-ce pas aussi ce que demandait l'Apôtre aux premiers chrétiens , et ce que je dois vous demander à vousmêmes? Religuum est ut qui utuntur hoc mundo tanguant non utantur.

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