SERMON POUR LE PREMIER DIMANCHE DE L'AVENT
Tune videlntnt Fïliwrn Hontinis venienlem in nube , cum poteslate magna et majestate.
Alors ils verront le Fils de l'Homme venir sur une nuée , avec une grande puissance et une grande majesté. Saint Luc, ch. 21.
SlRE,
C'est une réflexion bien judicieuse de saint Grégoire de Nazianze, que jamais le terme de majesté n'est attribué à Jésus-Christ dans l'Evangile que lorsqu'il s'agit du jugement universel , où la foi nous enseigne qu'il doit présider ; et il est bien remarquable, dit saint Jérôme, que cet Homme- Dieu , qui par tant de titres était roi , n'a pris néanmoins cette qualité qu'en deux occasions. Premièrement , devant Pilate , c'est-à-dire dans le temps de sa passion, parce que c'était là que le jugement du monde commençait , ainsi qu'il l'avait déclaré à ses disciples : Nunc judicium est mundi i. Secondement, dans la description qu'il nous a fait du jugement même au chapitre vingt-cinquième de saint Matthieu , où il ne se désigne point autrement que sous le nom de roi, parce que c'est alors qu'il exercera pleinement la juridiction que son Père lui a donnée sur tous les hommes : Tune dicet rex his qui à dextris erunt "i.
Aussi est-ce proprement aux monarques et aux souverains qu'il appartient de juger ; et jamais la majesté d'un roi n'est plus auguste que quand il tient son lit de justice, et qu'il paraît sur le tribunal. Encore plus vénérable quand c'est un roi qui ajoute à l'éclat de la couronne les lumières d'une sagesse toute royale , un roi qui sait faire le discernement de ses sujets , et peser le mérite dans une juste balance , qui n'a pour le crime que des châtiments , tandis que toutes ses récompenses sont pour la vertu ; qui non-seulement fait état de venger les injustices et les violences , mais qui s'applique à réformer la justice même ; qui en corrige les abus , qui en rétablit le bon ordre ; qui , sans éloigner personne de son trône , prête l'oreille aux humbles supplications des petits , écoute les plaintes des particuliers , et par là tient les juges et les magistrats dans le devoir ; enlin qui , se voyant au-dessus de tous , n'a rien plus à cœur que d'être équitable envers tous. Car qu'y a-t-il qui nous représente mieux sur la terre le jugement de Dieu , et qui en soit une image plus sensible et une preuve plus authentique?
Mais , Sire , si c'est le propre des rois de juger les peuples , il n'est pas moins vrai que c'est le propre de Dieu de juger les rois ; et comme le grand privilège de la souveraineté est de ne pouvoir être jugé que de Dieu seul , on peut dire que la grande marque de l'autorité suprême de Dieu est d'être lui seul le juge de tous les souverains. Il nous l'a lui-même marqué en cent endroits de l'Ecriture ; et si son jugement doit être terrible pour toutes
1 Joan.. 12. — 2 Mattli., 25.
les conditions des hommes , il semble néanmoins qu'il affecte de le faire paraître plus redoutable pour les grands et pour les rois de la terre : Terribilis apud reges terrœ l.
C'est de ce jugement , Sire, où les rois seront appelés aussi bien que les peuples , que j'ai à parler aujourd'hui. Autrefois saint Paul, prêchant cette matière en présence des infidèles même et des païens , la traitait avec tant de force et tant d'énergie , qu'ils en étaient émus , saisis , effrayés : Disputante autem Mo de justifia et castitate, et de judicio futuro, tremefactus Félix 2. Je n'ai ni le zèle, ni l'éloquence de saint Paul; mais aussi j 'ai l'avantage de parler devant un roi chrétien et très-chrétien , devant un roi docile aux vérités de la religion , et disposé , non-seulement à les écouter, mais à en profiter. Ainsi j'ai droit d'espérer de mon ministère, tout indigne que j'en suis, un succès beaucoup plus heureux. J'ai besoin pour cela des lumières du Saint-Esprit , et je les demande par l'intercession de Marie. Ave, Maria.
De toutes les expressions dont les Pères de l'Eglise se sont servis pour nous donner quelque idée de la justice de Dieu , je n'en trouve point qui me paraisse plus belle , plus solide , et remplie d'un plus grand sens que celle de Tertullien , que vous avez souvent entendue , et qui ne peut être assez méditée , savoir : que Dieu est miséricordieux de son propre fond , et qu'il est juste du nôtre : Deus de suo optimus, de nostro justus 3. C'est à cette parole que je veux m'attacher dans ce discours; et, quoique le sujet que j'ai à traiter soit d'une étendue presque infinie, je me borne à cette pensée , parce qu'elle suffira pour vous faire entrer dans le mystère adorable , mais redoutable , du jugement de Dieu. Je veux vous montrer que le fond de la justice de Dieu est en effet dans nous-mêmes ; que si Dieu est sévère et rigoureux dans ses jugements , comme l'Eglise nous le dit , c'est de nous-mêmes que procède cette sévérité ; que c'est nous-mêmes qui le faisons tel pour nous ; en un mot , que quand il nous jugera il ne nous jugera que par nous-mêmes : Deus de suo optimus, de nostro justus.
Pour établir ma proposition , et pour y observer quelque ordre , je remarque qu'il y a dans nous deux choses qui ont un rapport nécessaire au jugement de Dieu : l'une est notre foi , et l'autre est notre raison. En qualité de chrétiens , nous avons la foi ; et en qualité d'hommes , nous avons la raison. La foi est une lumière surnaturelle que nous avons reçue de Dieu depuis notre naissance , et la raison est une lumière naturelle que nous avons apportée avec nous en naissant. Or , c'est par ces deux grandes règles, qui doivent nous diriger dans toute la conduite de notre vie , c'est par cesdeux lumières, par ces deux connaissances, que Dieu nous jugera : comme chrétiens, il nous jugera par notre foi ; et comme hommes, il nous jugera par notre raison. Si donc , dans le jugement qu'il fera de nous , il use de sévérité, c'est uniquement sur ces deux principes qu'elle sera fondée. Comprenez , s'il vous plaît , mon dessein , et le partage de ce discours. Sévérité du jugement de Dieu fondée sur la foi du chrétien, ce sera la pre-
1 Psalm. 75. — 2 Act., 24. — 3 Terlull., de Resurrecf., c. 14.
mière partie ; sévérité du jugement de Dieu fondée sur la raison de l'homme criminel et libertin , ce sera la seconde partie. Deux points de religion et de morale que toute l'éloquence des prédicateurs de l'Evangile ne peut épuiser. N'en mesurez pas l'importance par ce que je vous en dirai ; mais de ce que je vous en dirai, vous pourrez toujours apprendre ce que vous en devez craindre. Voilà tout le sujet de votre attention.