TROISIÈME PARTIE
Combattre comme les athlètes , et , à l'exemple des athlètes, courir dans la carrière du salut qui nous est ouverte , en sorte que nous remportions le prix, c'est, dans la pensée de saint Paul, à quoi nous sommes appelés, et ce qu'ont pratiqué les Saints : Sic currite ut comprehendatis 2. Or les athlètes, disait ce grand apôtre, pour être plus libres dans la course et
' Aug., Confess., lih. w, c. 1. — 2 1 Cor., 9.
moins embarrassés dans le combat , se dépouillent de tout, et ils nous apprennent par là que nous devons , comme chrétiens , être détaches de toutes les choses du monde : Omnis antem qui in agone contenait ab omnibus se abstinet1. La différence entre eux et nous, ajoutait-il, c'est que les athlètes n'en usent ainsi, et n'observent les règles sévères qui leur sont prescrites , que pour gagner une couronne corruptible : différence bien essentielle , et bien capable de nous confondre si nous ne les imitons pas : Et Mi qmdcm ut corruptibilem coronam accipiant; nos aatem incorruptam ~. Voilà, mes chers auditeurs , le troisième et le dernier motif qui a inspiré aux Saints, non-seulement tant de force et tant de courage, mais un détachement du monde si parfait dans les combats qu'ils ont eu à soutenir : cette immortalité, cette éternité, et, si je puis user de ce terme, cette incorruptibilité de la couronne qui leur était réservée dans le ciel , comparée à la caducité, à la fragilité , à la courte durée des récompenses de la terre.
En effet, pour ne point sortir d'un parallèle aussi fécond que celui-là, et dont l'Apôtre s'est servi avec tant d'avantage, toutes les récompenses de la terre sont périssables; et, comme telles , non-seulement elles périront, mais elles périssent et disparaissent continuellement à nos yeux. Combien vous et moi en avons-nous vu périr? de combien de fortunes érigées et bâties sur ces prétendues récompenses ne voyons-nous pas aujourd'hui les tristes ruines et les pitoyables débris? et combien de fois, depuis que vous êtes spectateurs et témoins des révolutions du monde et de ce qui s'appelle la scène du monde , n'avez-vous pas pu dire avec le Prophète : J'ai vu cet homme élevé comme les cèdres du Liban : j'ai passé, et il n'était plus: Transivi, et ecce non erat '; je l'ai cherché , et un autre occupait sa place: Qtiœsivi, et non est inventas locus ejus 4. Combien en avons-nous encore tous les jours d'exemples? De ceux qui nous paraissent maintenant les mieux établis, et qui sont les élus du siècle, où est celui qui ose ou qui puisse se promettre un sort plus heureux et une plus durable prospérité ? et qui sait si tel, qui semble être sur le pinacle, du degré de bonheur et d'élévation où il est aujourd'hui , n'est pas tout prêt à tomber , et à confirmer par sa chute que le monde n'a rien de stable , beaucoup moins d'éternel, pour ceux qui le servent? Sans donc attendre la mort, où tout aboutit, à combien de revers et de disgrâces ces faveurs du monde ne sont-elles pas sujettes?
Or cela seul , Chrétiens , me suffirait pour vous en détacher malgré vousmêmes , et , s'il vous reste un degré de foi , pour vous obliger à chercher efficacement la récompense des élus de Dieu. L'instabilité des fortunes du inonde , la peine de les conserver , le danger et la crainte de les perdre , le désespoir et la douleur de s'en voir déchu , les troubles , les révolutions inévitables auxquels sont exposés ceux qui en jouissent, ce serait, dis-je, assez pour persuader à un mondain , tout mondain qu'il est , de chercher des biens plus solides.
En effet, si les hommes faisaient souvent ces réflexions, ils n'auraient plus besoin de remontrances, ni absolument même du remède de la parole
« 1 Cor., 9. — 2 Ibid. — 3 Psal. 3G. — 4 lbid.
de Dieu , pour se guérir du poison de l'ambition mondaine qui les tue. Eux-mêmes, convaincus sur ce point de leur erreur et de leur conduite insensée, s'en diraient bien plus que je ne leur en dirai jamais. Si ceux que nous avons connus les plus avides des récompenses du siècle avaient pu prévoir ce qui devait leur arriver, et dans combien peu de temps ces établissements de fortune qu'ils regardaient comme le fruit de leurs travaux devaient être renversés ; si l'on avait pu leur en marquer distinctement le terme, en leur disant : Vous ne jouirez de tout cela, et tout cela ne durera qu'un très-petit nombre d'années , qui vous reste encore ; non , mes chers auditeurs , jamais le désir de s'élever dans le monde n'aurait été pour eux une passion, ni une tentation si dangereuse. Je dis plus : ils n'auraient jamais pu gagner sur eux de faire tout ce qu'ils ont fait , ni de se donner tant de peines pour si peu de chose. Déplorons leur aveuglement , et profitons-en : ils ne se sont livrés à l'ambition que parce qu'ils n'ont jamais envisagé avec une attention sérieuse les bornes étroites de ces prétendues fortunes ; et ils n'ont recherché avec tant d'ardeur ces récompenses de la terre que parce qu'ils n'ont pas voulu se souvenir que la durée en étai t courte , que parce qu'ils ont tâché de l'oublier , que parce qu'ils se sont étourdis pour n'y pas penser. S'ils en avaient toujours considéré l'issue et la fin , insensibles à ces récompenses , au moins n'en auraient-ils usé que selon la maxime de saint Paul , c'est-à-dire comme n'en usant pas , parce qu'ils auraient toujours été frappés de cette pensée que le monde passe , et que les récompenses du monde passent avec lui : Mundus transit, et concupiscent ici ejas l.
Il n'y a que la récompense des Justes qui ne passe point , parce que les Justes , dit l'Écriture , vivront éternellement , et que leur récompense est en Dieu, qui ne peut changer : Justi autem inperpetuum vivent, et apud Dominum est mer ces eorum 2. Il n'y a que cette récompense des élus qui soit immuable , invariable , inaltérable , parce qu'elle consiste , dit Jésus- Christ , dans le bonheur qu'ils ont de voir Dieu , d'aimer Dieu , déposséder Dieu. Or, éternellement ils le verront, éternellement ils l'aimeront, éternellement ils le posséderont. Comme le tourment des damnés sera d'être à jamais privés de Dieu et d'avoir éternellement à sentir la perte de Dieu, la béatitude des Saints sera de ne pouvoir plus perdre Dieu , de ne pouvoir plus être séparés de Dieu , d'être unis pour jamais à Dieu : Ecce merces sanctorum 3. Voilà, et c'est l'Église elle-même qui le chante , voilà la récompense de ceux qui s'attachent à Dieu et qui le servent. Un royaume leur est préparé , mais un royaume éternel , où il n'y aura ni succession ni révolution ; une couronne les attend , mais une couronne dont le privilège, incommunicable à toutes les couronnes du monde , doit être la perpétuité. Ils régneront ; mais leur règne , aussi bien que celui de Dieu , sera le règne de tous les siècles : éternité de puissance. Ecce merces sanctorum; voilà la récompense de ceux qui souffrent , et qui se mortifient pour Dieu : ils seront comblés de joie , mais d'une joie qui n'aura jamais de fin , d'une joie qui ne sera ni troublée ni interrompue , d'une joie qui durera autant
1 1 Joan., 2. — a Sap., 5. — 30flic. div. Antiph. 3. noct. 3. plur. Mart.
que Dieu , et que personne ne leur ôtera ni n'aura le pouvoir de leur ôter : éternité de bonheur. Ecce merces sanctorum; voilà la récompense de ceux qui sont humbles , et qui , renonçant à eux-mêmes , deviennent par leur humilité grands devant Dieu : ils auront la gloire en partage , mais une gloire qui ne diminuera point , qui ne s'obscurcira point , qui sera toujours nouvelle , et dont la longueur des temps ne fera qu'augmenter l'éclat et le lustre : éternité de gloire.
En voulez -vous voir un rayon ? Ecce merces sanctorum : sans parler de cette gloire essentielle dont jouissent les Saints dans le ciel , voyez les honneurs qu'ils reçoivent dès maintenant sur la terre. Voyez le culte que leur rend l'Église , et que l'on peut , dans un sens , et avec raison , nommer un culte éternel. Jusqu'à la fin des siècles on célébrera dans l'Église de Dieu les victoires et les triomphes de ces glorieux prédestinés ; jusqu'à la fin des siècles l'Église militante les canonisera, en publiant leurs mérites, leurs conversions, leurs vertus, leurs ferveurs, leurs austérités. C'est pour cela que sont instituées leurs fêtes , et que chaque année le souvenir de ce qu'ils ont fait pour Dieu est solennellement renouvelé, afin qu'on ne le perde jamais , et que de siècle en siècle, de génération en génération, ces Saints, ces élus de Dieu soient révérés. Tandis que l'Église de Jésus-Christ subsistera (or elle subsistera toujours, puisque les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle) , ce culte , cet honneur des Saints subsistera. C'est ce que j'appelle un rayon de l'éternité de leur gloire , et comme une anticipation de l'éternité de leur récompense. La gloire des mondains meurt peu à peu , et s'ensevelit avec eux. Ils font pendant leur temps un peu de bruit ; mais parce que leur temps est borné, leur mémoire , dit l'Écriture, périt enfin avec ce bruit : Periit memoria eorum cum sonitu l. Combien de grands , autrefois les héros du monde , de qui l'on ne parle plus , et à qui l'on ne pense plus! leur gloire, qui n'était que pour le temps, s'est évanouie comme une fumée : celle des Saints ne périra jamais : tandis que Dieu sera Dieu , leur mémoire sera en bénédiction et en vénération : In memoria œternâ erit Justus*. Eternellement, ô mon Dieu, vos amis seront honorés , parce qu'ayant été vos amis , et ne pouvant jamais cesser de l'être , ils ne cesseront jamais d'être dignes des honneurs que nous leur rendons et d'en mériter infmement plus que nous ne leur en pouvons rendre : Nimis honorificati sunt amici tui, Deus 8.
Précieuse récompense ! la pouvons - nous assez estimer ! Ecce merces sanctorum. Ce qui doit nous remplir de consolation, si nous sommes chrétiens d'esprit et de cœur, n'est-ce pas de penser que cette récompense nous est réservée dans le ciel? Ecce merces vestra copiosa est in cœlis. Car malheur à nous si notre récompense était seulement pour ce monde , et si nous étions du nombre de ceux dont Jésus-Christ disait dans l'Evangile : Ils ont reçu leur récompense : Receperunt mercedem suam 4. Malheur à nous , si nos noms , au lieu d'être écrits dans le ciel , n'étaient écrits que sur la terre , puisque , selon l'oracle du Saint-Esprit , être écrit sur la terre , c'est un caractère de malédiction ! Domine , omnes qui te derelin-
« Psalm, 9. — a Ibid., 111, — 3 Ibid., 138. — < Mailb., 6.
quunt confundentur : recedentes à te in terra scribentur *. Seigneur, ceux: qui vous abandonnent seront confondus ; et on écrira sur la terre ceux qui se retirent de vous. Au contraire , quand nous serions dans le monde les plus malheureux et les plus disgraciés des hommes , si nous sommes en grâce avec Dieu , réjouissons-nous de ce que nos noms sont écrits dans le ciel , et souvenons-nous qu'une des marques les plus certaines que nous en puissions avoir , c'est d'être éprouvés sur la terre par les afflictions et les tribulations : In hoc gaudete, quod nomma vestra script a sunt in cœlis 2. Dans quelque accablement que nous soyons de souffrances et de peines , consolons-nous par ce qui consolait saint Paul , et appliquons-no, :s le sentiment dont il était pénétré quand il disait : Momentaneum hoc et levé tribulationis nostrœ ceternum gloriœ pondus operatur in nobis 3. Ce moment si court des adversités présentes de cette vie, qui sont si légères , c'est-à-dire cette maladie que Dieu m'envoie , cette injustice que l'on me fait, ce mauvais office que l'on me rend, cette persécution que l'on me suscite , cette perte de biens que le malheur des temps m'attire , cette humiliation qu'il me faut essuyer (car, quelque suite qu'ait tout cela, tout cela, dans l'idée de l'Apôtre, n'est censé qu'un moment court et facile à passer : Momentaneum hoc et levé) , toutes ces afflictions temporelles produiront dans moi le poids éternel d'une souveraine gloire : JEternum gloriœ pondus operatur in nobis. Vous voulez un motif pressant , touchant , convaincant , pour vous animer à la patience chrétienne : ai-je pu vous en donner un qui eût toutes ces qualités dans un plus émincnt degré que celui-ci , je veux dire l'éternité de cette gloire qui doit être la récompense des élus ?
C'est par là que les Saints ont triomphé du monde , c'est par là qu'ils sont devenus inébranlables et invincibles dans les combats; c'est par là, dit le maître des Gentils, qu'ils ont surmonté les tourments, le feu, le fer, tout ce que la mort a de plus effrayant et de plus cruel ; c'est ce qui les soutient encore tous les jours dans les rigoureuses épreuves que Dieu fait de leur constance et de leur fidélité. Ils souffrent tout, dit l'Ecriture, nonseulement avec patience, mais avec joie, parce que leur espérance est pleine de l'immortalité qui leur est promise : Spes illorum immort alitate pi eno, est \ Pourquoi ne les imitons-nous pas? Avons-nous d'aussi rudes combats qu'eux à soutenir? avons-nous résisté comme eux jusqu'à répandre du sang?' Pourquoi donc sommes-nous si lâches ? pourquoi , dégénérant de la vertu de ces glorieux prédestinés , qui sont aujourd'hui nos modèles , faisonsnous paraître tant de faiblesse dans des occasions où, à leur exemple, nous devrions remporter sur nous-mêmes de saintes victoires? C'est que nous n'envisageons pas comme eux cette immortalité où ils aspiraient , et dont l'espérance les piquait , les encourageait , les emportait au travers de tous les obstacles.
Triste et malheureuse différence qui se rencontre entre eux et nous ! Faisons-la cesser, et pour cela, joignant au motif qui les a touchés leur exemple que Dieu nous propose, fortifions-nous comme eux, et sanctifions-nous
' Jerem., 17. — 2 Luc, 10, — 3 2 Cor., 4. — 4Sap., 3.
par l'espérance des biens éternels. Autrement, mes chers auditeurs, en yain célébrons-nous avec l'Eglise les fêtes des Saints; en vain, présumant du crédit qu'ils ont auprès de Dieu, les invoquons-nous. L'abrégé de la religion, dit saint Augustin , est de pratiquer ce que nous solennisons , et de faire de l'objet de notre culte la règle de notre vie : Summa religionis est imitari quod colimus1. La vue de la gloire du ciel les a détachés de la terre; il faut qu'elle opère en nous le même effet. La foi de l'immortalité les a conduits à la sainteté ; il faut que nous y parvenions par la même voie. Et c'est , ô bienheureux prédestinés , vous tous dont nous honorons en ce jour la glorieuse mémoire , ce que nous vous demandons , ou ce que nous vous conjurons de demander à Dieu pour nous. Vous avez été ce que nous sommes , et nous espérons être un jour ce que vous êtes ; vous avez senti nos misères , nous soupirons après votre béatitude. Quoique pécheurs , nous sommes vos frères. Quoique séparés de vous, nous sommes unis à vous par le lien de la plus étroite et de la plus intime société, qui est la communion des Saints. Quoique habitants de la terre, nous ne laissons pas d'être, en qualité de fidèles, vos concitoyens et les domestiques de Dieu : Cives Sanctorum et domestici Dei 2. Quoique pauvres, et gémissant dans cette vallée de larmes, nous ne prétendons pas moins que d'être, comme enfants de Dieu , vos cohéritiers et les cohéritiers de Jésus-Christ : Hœredes quitte ai Dei, cohœrcdes autem Ckristi 8. Regardez-nous donc comme revêtus de ces titres, et par là comme des sujets dignes de votre charité ; regardeznous comme ceux qui doivent remplir avec vous le nombre des élus , e( dont la sanctification est désormais la seule chose que vous puissiez désirer. Ecoutez favorablement nos prières, et présentez-les à celui dont vous environnez le trùne, puisqu'il se plaît même à vous exaucer. Recevez nos hommages et nos vœux, et étendez sur nous votre protection et votre zèle. Soyez nos patrons et nos intercesseurs , comme nous voulons être vos imitateurs. Jouissez de votre félicité , mais souvenez-vous de nos besoins et de notre indigence. Ils s'en souviennent , Chrétiens , et ils y pensent. Autant qu'ils sont tranquilles pour eux-mêmes, autant sont-ils zélés pour nous. Autant qu'ils sont sûrs de leur propre bonheur, autant, dit saint Cyprien, paraissent-ils et témoignent-ils être en peine de notre salut : Frequens nos et copiosa turba desiderat, jam de sua immortalttate secura, et odhuc de mstrâ salut e sollicita *. Comptons donc sur leur protection et sur leur intercession , et ne pensons qu'à suivre leurs exemples , qui sans cela deviendront pour nous le sujet de notre condamnation. Imaginons-nous que chacun d'eux nous dit aujourd'hui du haut de la gloire ce que saint Paul disait aux Corinthiens : Imitatores mei estote, sicut et ego Christi'6. Soyez mes imitateurs, comme j'ai été l'imitateur de Jésus-Christ. En un mot, vivons comme eux, combattons comme eux, souffrons comme eux, si nous voulons régner avec eux et participer à leur gloire.
Voilà, Sire, la gloire qui vous est réservée , et qui doit mettre le comble à votre bonheur. Tout le reste, quoique grand, quoique surprenant, quoi-
1 AugusL — 2 Ephes., 2. — 3 Rom., 8. — 4 Cyprian., de Mortalit., su)) fînem. — 3 lCor., II.
qu'au-dessus de toute louange, ne remplit pas encore la destinée de Votre Majesté. Il faut que la sainteté, et une sainteté glorifiée dans le ciel, en soit le couronnement. On ne me peut soupçonner de flatterie quand je dirai que jamais monarque n'a su si parfaitement, que Votre Majesté ce qui s'appelle l'art de régner. Mais il vous serait, Sire, bien inutile d'être aussi savant que vous l'êtes dans l'art de régner sur les hommes, et d'ignorer celui qui rend les hommes capables de régner un jour avec Dieu. Si le bonheur (l'un prince pouvait consister dans le nombre des conquêtes, s'il était attaché à ces vertus royales et éclatantes qui font les héros , et que le inonde canonise , Votre Majesté , contente d'elle-même , n'aurait plus rien à désirer ; elle n'aurait qu'à jouir tranquillement du fruit de ses glorieux travaux. Mais tout cela, Sire, est encore trop peu pour vous. Il n'en fallait pas tant pour faire un roi accompli selon le inonde; mais Votre Majesté est trop éclairée pour croire que ce qui fait la perfection d'un roi selon le monde suffise pour faire le bonheur et la solide félicité d'un roi chrétien. Régner dans le ciel, sans avoir jamais régné sur la terre, c'est le sort d'un million de Saints , et cela suffit pour être heureux. Régner sur la terre , pour ne jamais régner dans le ciel , c'est le sort d'un million de princes , mais de princes réprouvés , et par conséquent malheureux. Ma confiance , écrivait saint Bernard (et ce qu'il disait à une tête couronnée, je le dis aujourd'hui moi-même à Votre Majesté) , ma confiance est que vous régnerez sur la terre et dans le ciel : Sed et confido quod hic et in œternum régnabitis 1 ; que , malgré tous les dangers , malgré tous les obstacles du salut , auxquels la condition des rois est exposée , Votre Majesté, sanctifiée par la vérité , je dis par la vérité des maximes de sa religion , en gouvernant un royaume temporel, méritera un royaume éternel. C'est dans cette vue, Sire, que j'offre tous les jours à Dieu le sacrifice des autels : trop heureux si, pendant que tout le monde applaudit à Votre Majesté, éloigné que je suis du monde, je pouvais attirer sur elle une de ces grâces qui font les rois grands devant Dieu et selon le cœur de Dieu : car c'est à vous , ô mon Dieu , et à votre grâce, de former des rois de ce caractère, de saints rois ; et ma consolation est que celui à qui j'ai l'honneur de porter votre parole, par la solidité et par la grandeur de son âme, a de quoi accomplir vos plus grands desseins. La sainteté d'un chrétien est comme l'effet ordinaire de la grâce ; la sainteté d'un grand en est le chef-d'œuvre ; la sainteté d'un roi en est le miracle ; celle du plus grand et du plus absolu des rois en sera le prodige ; et vous en serez, Seigneur, la récompense. Puissions-nous tous y parvenir, àcetle récompense immortelle ! Je vous la souhaite , etc.
' Bern., Kpist.