‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 2 sur 164 · H PREFACE · texte numérisé non relu

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dont la pénétration et le discernement, aussi bien que la grandeur d'âme, égalaient la grandeur de la naissance, l'entendit à la ville d'Eu, le goûta, l'honora non-seulement de sa bienveillance, mais de sa confiance, et lui en a donné le plus sensible témoignage, en le faisant appeler pour la soutenir dans les derniers moments de sa vie, et pour l'aider à mourir chrétiennement.

Le P. Bourdaloue continua quelques années à prêcher en province : mais on ne tarda pas à l'en retirer, dès qu'on le crut en état de paraître dans Paris. Il y vint , et ce fut là que la Providence ouvrit à son zèle le plus vaste et le plus beau champ. Quoique Ton attendît beaucoup de lui, il est vrai qu'il surpassa encore toutes les espérances qu'on en avait conçues. Il y a des succès si extraordinaires et des mérites si universellement reconnus, qu'il est permis à quiconque d'en parler, sans craindre ni d'aller au delà de l'idée commune ni de blesser certaines bienséances. A peine eut-il paru dans l'église de la maison professe des j ésuites, que de tout Paris et de la cour même une foule prodigieuse d'auditeurs y accourut. Une réputation si prompte est quelquefois sujette à dégénérer : celle du P. Bourdaloue crût toujours d'un sermon à l'autre; et plus on l'entendit, plus on eut de goût pour l'entendre.

Aussi avait-il dans un éminent degré tout ce qui peut former un parfait prédicateur. Il reçut de la nature un fend de raison qui, joint à une imagination vive et pénétrante, lui taisait trouver d'abord dans chaque chose le solide et le vrai. C'était là proprement son caractère, et ce fut, avec les lumières de la foi, cette raison droite qui le dirigea dans tous les sujets de la morale chrétienne, et dans les mystères de la religion qu'il eut à traiter. C'est aussi ce qui donne à ses sermons une force toujours égale. Leur beauté ne consiste point précisément en quelques endroits bien amenés , où l'orateur épuise tout son art et tout son feu, mais dans un corps de discours où tout se soutient, parce que tout est lié et bien assorti. Ses divisions justes, ses raisonnements suivis et convaincants, ses mouvements pathétiques, ses réflexions judicieuses et d'un sens exquis, tout va à son but ; et, malgré l'abondance des choses que lui fournissait une admirable fécondité, et qu'il savait si bien enfermer dans un même dessein, il ne s'écarte pas un moment de sa proposition. Qu'une pensée soit commune, il ne la rejette point : c'est assez qu'elle soit vraie et qu'elle lui serve de preuve. Il l'approfondit et il la creuse, et par là même la met dans un tel jour, que, de commune qu'elle était, elle lui devient particulière : de sorte qu'en pensant ce que les autres ont pensé avant lui, il pense néanmoins tout autrement que les autres. Qu'il s'oppose une difficulté, il y fait une réponse à laquelle il n'y a point de réplique ; et quelquefois il tire de l'objection même de quoi la résoudre, et il convainc l'auditeur par ses propres sentiments. S'il cite l'Écriture ou les Pères, il les cite en maître, jusqu'à faire le précis de tout un traité pour l'appliquer à la vérité qu'il prêche. Du reste, ce ne sont point tant les paroles des Pères qu'il rapporte, que leur doctrine et leurs raisons. Il les développe , et surtout il les p'ace si à propos et les fait tellement entrer dans son sujet, qu'on dirait que les Pères n'ont parlé que pour lui. Des auteurs sacrés, il eut, à ce qu'il paraît, plus assidûment devant les yeux Isaïe et saint Paul ; et des Pères, Tertullien, saint Augustin et saint Jean Chrysostome, parce qu'il y trouvait plus d'énergie et plus de grandeur.

Son expression répond parfaitement à ses pensées : elle est noble et naturelle tout ensemble. Il parle bien, et ne fait point voir qu'il veut bien parler. Quand il s'élève, ce n'est point avec emphase ; c'est , pour user d'un terme consacré par le Saint-Esprit, avec une certaine magnilicence, où sans qu'il y ait rien d'outré, tout est majestueux et grand. Et quand il se communique, c'est toujours avec la

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môme dignité; et dans les plus petits détails , il n'a rien de petit, ni de rampant. On trouvera peut-être quelques expressions moins usitées et un peu hardies; mais l'image qu'elles font à l'esprit les justifie assez ; et il faut dire alors que, si ce n'est pas communément ainsi qu'on s'exprime, c'est ainsi qu'il a dû et qu'on devrait , ce semble, s'exprimer.

Ce qu'il y eut encore de plus singulier dans le P. Bourdaloue, c'est la manière dont il traite la morale. Nul autre prédicateur ne lui avait en cela servi de modèle, et l'on peut dire qu'il en a servi lui-môme à tous ceux qui sont venus après lui. Persuadé que le prédicateur ne touche qu'autant qu'il intéresse et qu'il applique, et que rien n'intéresse davantage et n'attire plus l'attention qu'une peinture sensible des mœurs, où chacun se voit lui-même et se reconnaît, il tournait là tout son discours. Non qu'il négligeât d'expliquer les plus hauts mystères et les plus difficiles questions de la foi, il en parlait avec habileté, et même avec d'autant plus d'autorité, qu'il possédait parfaitement ces sortes de matières, et qu'il croyait devoir prendre alors plus d'ascendant sur les esprits, pour confondre le libertinage et pour faire respecter la religion; mais après avoir donné aux points les plus obscurs tout l'éclaircissement nécessaire, il passait à ce qu'ils ont d'instructif et de moral; et c'est là que lui servait infiniment la connaissance qu'il avait du monde et du cœur de l'homme, car il ne disait rien qu'il ne connût, ni qui portât à faux. C'est de là même que ses expositions sont si vraies et ses portraits si ressemblants. Pour peu qu'on ait d'usage du monde, et qu'on sache commment vivent les hommes, on les y voit peints sous les traits les plu? marqués. Aussi avec quelle attention se faisait-il écouler, et combien de fois s'est-on écrié dans l'auditoire qu'il avait raison, et que c'était là en effet l'homme et le monde? Certains sentiments, certains tours élevés, touchants et nouveaux, le feu dont il animait son action, sa rapidité en prononçant, sa voix pleine, résonnante, douce et harmonieuse, tout était orateur en lui, et tout servait à son talent.

Yoilà par où cet excellent prédicateur s'acquit une si haute réputation. Il l'a conservée jusqu'à sa mort : et comme il n'y en eut peut-être jamais de plus juste ni de plus universelle, il n'y en a point eu de plus constante. Il a prêché durant trente-quatre ans soit à la cour ou dans Paris ; et pendant ces trentequatre années, il a eu l'avantage assez peu commun d'être toujours également goûté des grands, des savants et du peuple. On n'en doit point être surpris, dès qu'on fait réflexion au caractère de son éloquence. Ce qui est naturel et fondé sur la raison plaît partout , et est de tous les goûts et de tous les temps.

Quoique le P. Bourdaloue eût abondamment de quoi s'occuper, et de quoi glorifier Dieu dans le saint ministère qu'il exerçait, il n'y renferma pas tout son zèle. Tant de personnes touchées de ses prédications s'adressèrent à lui, et lui confièrent leur âme , qu'il ne crut pas pouvoir leur refuser son secours : et même il comprit que rien ne convenait mieux à un prédicateur que de cultiver, selon le langage de l'Écriture, ce qu'il avait planté, et de perfectionner dans le tribunal de la pénitence ce qu'il n'avait proprement encore qu'ébauché dans la chaire. C'est pour cela que le P. Bourdaloue se chargea d'une fonction aussi importante et aussi pénible que la direction des consciences. Plein de l'Évangile, et jugeant de tout par les grands principes de la foi, solide dans ses conseils, juste dans ses décisions, droit et désintéressé dans ses vues, il n'était ni rigoureux à l'excès, ni trop indulgent ; mais il était sage, et d'une sagesse chrétienne. C'est-à-dire qu'il savait distinguer les conditions et prescrire à chaque condition ses devoirs; qu'il était ferme, sans égard ni à la qualité, ni au rang, quand il fallait l'être; mais qu'il l'était aussi comme il fallait l'être, et toujours selon les règles de la discrétion ; qu'ennemi des singularités , il voulait qu'on allât à

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Dieu avec simplicité et de bonne foi, par les voies communes el sans affectation ; mais, du reste, avec une régularité exemplaire, et une fidélité parfaite à remplir toutes ses obligations.

Son zèle ne fut pas moins ardent ni moins agissant que sage. On sait quelle était son assiduité à entendre les confessions. Il y passait les cinq et les six heures de suite : et quiconque Ta connu jugera aisément que la vue seule de Dieu et du salut des âmes pouvait accorder une telle patience avec sa vivacité naturelle. Soit qu'on l'appelât dans les maisons religieuses, soit qu'on vînt le consulter et prendre ses avis, soit qu'il y eût des malades à visiter, il ne s'épargnait en rien, également prêt pour qui que ce fût, et se faisant tout à tous. Dans ce grand nombre de personnes de la première distinction dont il avait la conduite, bien loin de négliger les pauvres et les petits, il les recevait avec bonté; il descendait avec eux, dans le compte qu'ils lui rendaient de leur vie, jusques aux moindres particularités; il entrait dans leurs besoins, et plus sa réputation et son nom leur inspirait de timidité en l'approchant, plus il s'étudiait à gagner leur confiance et à leur faciliter l'accès auprès de lui. Il ne se contentait pas de ce bon accueil. Il les allait trouver, s'ils étaient hors d'état de venir eux-mêmes ; il adoucissait leurs maux par sa présence, et les laissait remplis de consolation, et charmés tout ensemble de son humilité et de sa charité.

Mais où il redoublait sa vigilance et ses soins, c'était auprès des mourants. On avait souvent recours a lui pour leur annoncer leur dernière heure, et pour les y disposer; et se croyant alors responsable de leur salut, il leur parlait en homme vraiment apostolique. Ce n'était pas sans réflexion et sans étude. II savait trop de quelle conséquence il est de ménager des moments si précieux, et de ne les pas perdre en des discours vagues et peu utiles. Outre le long usage qui l'avait formé à ce saint exercice, outre la méthode particulière qu'il s'en était lui-même tracée, il prévoyait ce qu'il avait à dire; et s'abandonnant ensuite à l'esprit de Dieu, il disait tout ce qui peut porter une âme à la pénitence el à la confiance. C'est ainsi qu'il s'est acquitté des derniers devoirs d'une amitié solide et chrétienne envers tant d'amis que leur naissance, leur nom, leur mérite personnel et une liaison de plusieurs années lui rendaient également respectables et chers, et à qui il a été fidèle jusqu'à la mort.

Cependant le l\ Bourdaloue , en pensant aux autres , ne s'oubliait pas luimême : au contraire, ce fut par de fréquents retours sur lui-même qu'il se mit en état de servir si utilement les autres. Cette attention lui était nécessaire parmi de continuelles occupations au dehors et de grands succès. Ses succès ne l'éblouirent point, et ses occupations ne l'empêchèrent point de veiller rigoureusement sur sa conduite. D'autant plus en garde qu'il était plus connu et dans une plus haute considération, il ne compta jamais sur le crédit où il était pour agir avec moins de réserve. Étroitement resserré dans les bornes de sa profession, il joignait aux talents de la prédication et de la direction des âmes le véritable esprit d'un religieux et les vertus que demandait de lui sa Compagnie; surtout un parfait mépris du monde et de ses grandeurs, sans manquer à rien néanmoins de ce qu'il devait aux grands ; un dévouement inviolable au service de l'Église, et une soumission entière aux puissances ecclésiastiques ; une estime de sa vocation dont il se déclarait partout, et un attachement à son état capable de l'affermir contre les offres les plus avantageuses; un zèle sincère et vif pour le bon ordre, et un soin exact de s'y conformer lui-même et de le suivre.

Entre ses devoirs , il s'en fit un particulier de la prière. C'est en présence des autels qu'il rappelait ces grandes idées de religion dont il était rempli ; et , pénétré de la majesté de Dieu et de la sainteté de son culte, il ne se permettait

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