PREFACE. V
pas la moindre négligence en célébrant les sacrés mystères , ou en récitant l'office divin.
Avec cette piété qui fait l'homme chrétien et l'homme religieux , que lui manquait-il d'ailleurs de ce qui fait, même selon le monde, l'honnête homme? Il en avait toutes les qualités ; la probité, la droiture, la franchise, la bonne foi : ne disant jamais les choses autrement qu'il les pensait , ou, si par sagesse il ne les pouvait dire telles qu'il les pensait, ne disant rien. Beaucoup de prudence et de pénétration dans les affaires : mais au même temps beaucoup de retenue , pour ne s'y point ingérer de son mouvement propre; n'y entrant qu'autant qu'on l'y faisait entrer ; proposant ses vues comme un ami , sans entreprendre de décider en maître ; cherchant à se rendre utile et à servir, et non à se faire valoir et à dominer. Bien de l'agrément dans la conversation, un air engageant , des manières aisées, quoique respectueuses et graves ; une douceur qui lui devait coûter, du tempérament dont il était, mais , par-dessus tout, une modestie qui lui attirait d'autant plus d'éloges qu'il avait plus de peine à les entendre ; les fuyant, bien loin de les rechercher, élevant volontiers les autres, et ne parlant jamais de lui-même.
Ce caractère , dans un homme aussi distingué que le P. Bourdaloue , ne le faisait pas moins honorer et respecter que tous ses talents. Après l'avoir admiré dans la chaire , on l'admirait dans l'usage de la vie. Où n'était-il pas reçu avec plaisir? et depuis les premiers rangs jusqu'aux conditions les plus communes, qui ne se faisait pas , non-seulement un plaisir de le recevoir, mais comme un mérite de le connaître et d'être en commerce avec lui?
Il fallait un cœur aussi détaché que le sien pour former, au milieu des applaudissements du monde , le dessein qu'il prit dans les dernières années de sa vie. Touché d'un saint désir de la retraite , et voulant se préparer à la mort , il résolut de quiler Paris, et de finir ses jours en quelque maison de la province, où il pût se recueillir davantage et vaquer uniquement à sa perfection. Il jugea bien qu'il aurait sur cela des obstacles à surmonter de la part de ses supérieurs en France; et, pour lever toutes les difficultés, il s'adressa au général de la Compagnie. Mais cette première tentative ne réussit pas. On le remit à une autre année, et on le pria de faire encore de nouvelles réflexions sur le parti qu'il voulait prendre. Il y pensa ; et sans se rebuter, dès l'année suivante il redoubla ses instances auprès du Père général. La lettre qu'il lui écrivit est si remplie de l'esprit de Dieu, que le public sera bien aise d'en voir un extrait. Le voici , traduit du latin.
Mon très-révérend Père , Dieu m'inspire et me presse même d'avoir recours à Votre Paternité pour la supplier très-humblement , mais très-instamment , de m} 'accorder ce que je n 'ai pu, malgré tous mes efforts, obtenir du révérend Père provincial. Il y a cinquante-deux ans que je vis dans la Compagnie , non pour moi, mais pour les autres; du moins plus pour les autres que pour moi. Mille affaires me détournent et m'empêchent de travailler, autant que je le voudrais, à ma perfection, qui néanmoins est la seule chose nécessaire. Je souhaite de me retirer et de mener désormais une vie plus tranquille : je dis plus tranquille, afin qu'elle soit plus régulière et plus sainte. Je sens que mon corps s'affaiblit et tend vers sa fin. J'ai achevé ma course; et plût à Dieu que je pusse ajouter, J'ai été fidèle! Je suis dans un âge où je ne me trouve plus guère en état de prêcher. Qu'il me soit permis, je vous en conjure, d'employer uniquement pour Dieu et pour moi-même ce qui me reste de vie , et de me disposer par là à mourir en religieux. La Flèche , ou quelque autre maison qu'il plaira aux supérieurs (car je n'en demande aucune en particulier, pourvu que je sois