DEUXIÈME PARTIE
îl n'y a point d'homme dans le monde qui , par la loi commune de la charité, ne doive au prochain le bon exemple; et quand saint Paul établissait cette grande maxime qu'il donnait pour règle aux Romains : Unusquisque proximo suo placeat in bonum ad œdificationern i : que chacun de vous fasse paraître son zèle pour le prochain en contribuant à son édification , il est évident qu'il parlait en général , et sans nulle exception , ni de conditions, ni de rangs, ni de personnes. Mais il faut néanmoins avouer qu'il y a sur cela même des engagements et des devoirs particuliers , et que , selon les divers rapports par où les hommes peuvent être considérés dans la société humaine et dans la liaison qu'ils ont entre eux , les uns sont plus obligés que les autres à l'accomplissement de cette loi. Ainsi, dans l'ordre de la nature, un père, en conséquence de ce qu'il est père, doit-il donner l'exemple à ses enfants. Ainsi, dans l'ordre de la Providence, un maître, et quiconque a le pouvoir en main, doit-il , par sa conduite et par ses mœurs, édifier ceux qui lui doivent obéir. Ainsi, dans l'ordre de la grâce , les prêtres et les ministres des autels doivent-ils , comme dit saint Pierre, par la sainteté de leur vie, être les modèles et la forme du troupeau de Jésus-Christ: Forma facii gregis ex animo*. Ainsi, dans la doctrine de l'apôtre saint Paul, les serviteurs de Dieu par profession, en pratiquant les bonnes œuvres, doivent-ils prendre singulièrement garde à être sincères dans leur piété, et même, s'il se peut, exempts de tout reproche, pour fermer la bouche aux impies, ou pour les attirer à Dieu, du moins pour ne les pas scandaliser et ne les pas détourner des voies de Dieu : Sinccri, et sine offensa 3. Ainsi les forts dans la foi, je veux dire les catholiques, doiventils vivre parmi les faibles, c'est-à-dire parmi leurs frères, ou séparés encore ou nouvellement réunis, avec plus d'attention sur eux-mêmes, et plus de vigilance et de précaution ; tout cela fondé sur les principes les plus solides et les plus incontestables du christianisme.
Si donc, au préjudice de ses devoirs, le scandale vient de la même source •d'où l'édification et le bon exemple auraient dû venir; ou pour m'expliquer plus clairement, si celui qui, dans l'ordre de Dieu, a une obligation spé-
' Rom,, 15. — a 1 Petr., 5. -~ 3 Pliilipp., 1.
r>0 SIR LE SCANDALE.
eialé d'édifier les autres est le premier à les scandaliser, ah ! Chrétiens . c'est ce qui met le comble à la malédiction du Fils de Dieu, et c'est alors qu'il faut doublement s'écrier avec lui : Vœ autem hùmini Mi: malheur à cet homme ! Pourquoi? parce que c'est alors, dit saint Ghrysostome, que le scandale est plus contagieux, et qu'il fait dans les âmes de plus promptes et de plus profondes impressions ; parce que c'est alors qu'il est plus difficile de s'en préserver; parce que c'est alors que l'impiété en tire un plus grand avantage , et que la licence et le relâchement s'en font un titre plus spécieux, non-seulement de possession, mais de prescription. Appliquez-vous à cette seconde vérité, et n'en attendez point d'autre preuve que l'induction simple, mais vive et touchante, que j'en vais faire, en me réduisant à ces espèces de scandale que je viens de vous proposer.
Car quel est, mes chers auditeurs, le crime d'un père, qui déshonorant sa qualité de chrétien, et non moins indigne du nom de père qu'il porte, scandalise lui-môme ses enfants et les corrompt par ses exemples? C'était à lui, comme père , à les former aux exercices de la religion , et c'est lui au contraire qui par ses discours impies, par ses railleries au moins imprudentes sur nos mystères, par son éloignement des choses saintes, par son opposition affectée à tout ce qui s'appelle œuvres de piété, en un mot, par sa vie toute païenne, leur communique son libertinage et son esprit d'irréligion. C'était à lui, par son devoir de père, à corriger les emportements de leur jeunesse, et à réprimer les saillies de leurs passions; et c'est lui-même (fui les autorise par des emportements encore plus honteux dans un âge» aussi avancé que le sien, et par des passions encore plus folles et plus insensées. C'était à lui à régler leurs mœurs, et c'est lui-môme qui , par des débauches dont ils ne sont que trop instruits, et qu'il n'a pas même soin de leur cacher, semhle avoir entrepris de les entraîner et de les plonger dans les plus infâmes dérèglements. A combien de pères dans le christianisme, et peut-être à combien de ceux qui m'écoutent, ce caractère ne convient-il pas? On ne se contente pas d'être libertin, on fait de ses enfants, par l'éducation qu'on leur donne, une succession et une génération de libertins : on n'a sur eux de l'autorité que pour contribuer plus efficacement à leur perte; on n'est leur père que pour leur transmettre ses vices, que pour leur inspirer son ambition, que pour leur faire sucer avec le lait le fiel de ses inimitiés , que pour les engager dans ses injustices, en leur laissant pour héritage des biens mal acquis. Ne vaudrait-il pas mieux, dit saint Chrysostome, les avoir étouffés dès le berceau? Et si nous avons horreur de ces peuples infidèles qui, par une superstition barbare, immolaient leurs enfants à leurs idoles, en devons-nous moins avoir de ceux qui, au mépris du vrai Dieu, à qui ils savent que leurs enfants sont consacrés par la grâce du baptême, les sacrifient au démon du siècle, dont ils sont eux-mêmes possédés?
Tel est , par la même raison , le désordre d'une mère mondaine, qui, chargée de l'obligation d'élever, dans la personne de ses filles, des servantes de Dieu et des épouses de Jésus-Christ , est assez aveugle (disons mieux , et souffrez ces expressions), est assez cruelle pour en faire des victimes de Satan et des esclaves de la vanité du monde; qui. sous ombre de leur ap-
prendre la science du monde , leur apprend celle de se damner, qui leur en montre le chemin , et, qui détruit par ses exemples toutes les leçons de vertu qu'elle sait si bien d'ailleurs leur taire par ses paroles. Car, malgré les scandales qu'on leur donne, on prétend encore avoir droit de leur faire des leçons ; à quelque liberté que l'on se porte , et quelque commerce , ou suspect, ou môme déclaré, que l'on entretienne en vertu du titre de mère , on ne laisse pas de prêcher à une fille la régularité , et d'exiger d'elle la modestie et la retenue; on veut qu'elle soit souple et docile, tandis que l'on s'émancipe et que l'on secoue le joug de ses devoirs les plus essentiels. Mais c'est en cela môme que consiste l'espèce de scandale que je combats; car quelle force peut avoir ce zèle, quoique maternel, quand l'exemple ne le soutient pas, ou plutôt quand l'exemple l'anéantit? et de quel effet peuvent être les instructions et les remontrances d'une mère dont la réputation est ou décriée ou douteuse , à une fille qui n'a plus la simplicité de la colombe, et qui, à force d'ouvrir les yeux, est peut-être devenue aussi clairvoyante et aussi pénétrante que le serpent?
Quel est le crime d'un maître, d'un chef de famille, qui sans se souvenir de ce qu'il est, et s'oubliant lui-même, ou qui, abusant de son pouvoir, et renversant tout l'ordre de la Providence divine, devient le corrupteur de ceux dont il devait être le guide et le sauveur? Saint Paul ne croyait point outrer les choses, et en effet ne les outrait pas, quand il disait que quiconque n'a pas soin du salut des siens, et particulièrement de ses domestiques, a renoncé la foi, et est pire qu'un infidèle. Parole courte, mais énergique, dont je me promettrais bien plus pour la réformation et la sanctification de vos mœurs que de tous les discours, si vous vouliez , mon cher auditeur, vous appliquer sérieusement à la méditer : Si qui» siiorum, et maxime domesticontm, curamnon habet, fîdem negavit, et est infidell deteriorK Mais si saint Paul parlait ainsi des maîtres peu soigneux et peu vigilants, comment aurait-il parlé des maîtres scandaleux? et s'il traitait d'apostasie la simple négligence ou le simple oubli de ce que doit un maître , comme chrétien, à ceux de sa maison, quel nom aurait-il donné à celui qui, bien loin de veiller sur eux et de s'intéresser pour leur salut, dont il est, comme maître, responsable à Dieu, les pervertit lui-même, et est une des causes les plus prochaines de leur réprobation?
C'est néanmoins ce que nous voyons tous les jours, et ce que nous voyons avec douleur et avec gémissement. Car il faut , homme du siècle qui m'écoutez (supportez-moi, parce que j'ai pour vous un zèle de Dieu qui me presse et qui m'oblige à m expliquer), il faut que ce domestique , qui vous est attaché et qui craint peu de se damner pourvu qu'il vous plaise, et que par là il fasse avec vous une misérable fortune, il faut qu'il soit l'instrument et le complice de votre iniquité, quand vous l'employez à des ministères que le respect du à cet auditoire, et à la chaire où je parle, m'empêche de vous représenter dans toute leur indignité. Scandale abominable , et pour lequel j'aurais droit cent fois de me récrier sur vous : Vœ autem homini itli : malheur à ce grand, malheur à ce maître! ïl faut, femme chrétienne^ si
' 1 Timoih., 5.
T)2 sur le scandale.
toutefois, dans la vie que vous menez, vous vous piquez encore de l'être : il faut que cette lille qui vous sert , que cette fille , sans vice et sans reproche lorsqu'elle s'est donnée à vous, apprenne de vous à connaître ce qu'elle devait éternellement ignorer ; il faut qu'elle soit la confidente de vos intrigues, et qu'elle y participe malgré elle, quand vous exigez d'elle des services où son obéissance fait son crime. Dieu, en vous la confiant, vous avait établie la tutrice de son innocence, et c'est avec vous qu'elle la perd. Votre maison lui devait être une école de sagesse et d'honneur, et c'est là que vous lui enseignez à déposer toute pudeur. C'était une àme vertueuse et bien née ; et bientôt , par le malheureux engagement de sa conscience avec la vôtre, toutes ses bonnes inclinations sont étouffées, et tous ses principes de vertu détruits. Qu'aurez-vous à répondre à Dieu, quand il vous la produira dans son jugement, couverte de vos péchés, et quand vous la verrez dans l'enfer compagne inséparable de votre peine? Ne vous offensez pas de la véhémence avec laquelle il vous parait que j'en parle; peut-être ne fut-elle jamais plus nécessaire. Mais, sans rien dire davantage de ces scandales, qui vont jusqu'à rendre ceux qui vous servent les complices de vos désordres, que ne peut point et que ne fait point sur eux votre seul exemple, lors môme que vous y pensez le moins et que vous le voulez moins ? Car de croire que votre conduite leur soit inconnue et qu'elle demeure secrète pour eux: abus, Chrétiens ; cela ne peut être, et ne fut jamais. Autant de domestiques que vous avez, ce sont autant de témoins de votre vie ; et non-seulement autant de témoins, mais autant de censeurs qui vous éclairent , qui vous observent, et qui vous rendent toute la justice que vous méritez.
Quel est le crime de ces ministres du Seigneur, qui, honorés du plus sacré caractère , et engagés dans les plus saintes fonctions du sacerdoce , les profanent par une vie séculière et mondaine , pour ne pas dire impure et licencieuse, et en font rejaillir le scandale jusque sur leur état et sur leur ministère? Ils devaient être, selon Jésus-Christ, le sel de la terre ; et c'est par eux, dit saint Grégoire pape, que la terre se corrompt; ils devaient être la lumière du monde, et ils ne luisent que pour exposer au monde avec plus d'évidence les taches qu'on remarque en eux , et dont on rougit pour eux ; ils devaient être et ils sont en effet cette ville située sur la montagne, et ils semblent n'être élevés que pour faire voir de plus haut des dérèglements qui jettent les peuples clans la surprise et dans le trouble , et qui les «ouvrent eux-mêmes d'ignominie et d'opprobre. C'est ce qui excitait contre eux l'indignation de Dieu, et ce qui l'obligeait à leur dire par un de ses prophètes ce que je n'oserais pas leur appliquer, si je ne parlais après Dieu et de la part de Dieu, à qui seul il appartenait de leur faire des reproches si pressants , et en des termes si forts. Mais puisqu' étant ce que je suis, ce langage de Dieu me touche moi-même, et que je dois y prendre part; puisque c'est une leçon que je me fais à moi-même et qui me convient, je ne craindrai pas de leur faire entendre aujourd'hui la voix du Seigneur , en leur adressant ces paroles de Malachie : Et nunc ad vos mandatum hoc, 6 wcerdotes ': maintenant donc, leur disait le Dieu d'Israël, "prêtres et mi—
1 Malach., 2.
nistres de mes autels, écoutez-moi, et jugez-vous. Je vous avais établis dans mon Eglise pour l'édifier et pour la sanctifier ; je vous avais donné le soin du troupeau , afin que vous en fussiez les pasteurs ; comme vos lèvres étaient les dépositaires de la science, vos oeuvres devaient être la règle des mœurs et de la vraie piété. Cependant, infidèles aux obligations les plus étroites et les plus indispensables que je vous avais imposées, vous vous êtes écartés de la droite voie que vous enseigniez et que vous deviez enseigner aux autres ; vous vous êtes volontairement égarés, et, en vous égarant, vous en avez égaré plusieurs avec vous : Vos autem recessistis de via, et scandalizastis plurimos in lege l. De là quelle suite? Ah! Chrétiens, c'est ce que j'oserais encore moins penser et leur déclarer, si Dieu ne l'ajoutait pas : Propter quod et ego dedi vos contemptibiles, et humiles omnibus populis % : c'est pourquoi, concluait le Seigneur, tout pasteurs des âmes et tout ministres que vous êtes de mes autels, je vous ai rendus vils et méprisables aux yeux de tous les peuples ; votre vie, ou plutôt les scandales de votre vie, vous ont dégradés dans leur estime, et vous êtes devenus l'objet de leur censure. N'est-ce pas ainsi que tant de ministres du Dieu vivant éprouvent à la lettre la malheureuse destinée de ce sel de la terre , à quoi Jésus-Christ les a comparés? Car qu'en fait-on de ce sel, reprenait le Sauveur du monde, quand il est une fois corrompu? on le foule aux pieds: Quod si scd evanuerit ad nihilum valet, nisi ut conculcetur ab hominibus 3. En effet, par une juste punition de Dieu, qui ne veut pas que cette métaphore de l'Evangile ne soit qu'une vaine figure, et qui permet que la prédiction de Malachie s'accomplisse visiblement, qu'y a-t-il clans le monde de plus méprisé qu'un prêtre scandaleux? A Dieu ne plaise, mes chers auditeurs, que je prétende par là justifier le mépris que vous en faites, ni que je veuille autoriser les conséquences que vous avez coutume d'en tirer ! Quand je parle des scandales causés par les ministres du Seigneur, je vous en parle pour votre instruction, et non pas pour leur confusion ; je vous en parle pour en arrêter les pernicieux effets ; je vous en parle afin que ces scandales ne soient pas pour vous des tentations dangereuses , que vous n'en soyez pas troublés, que le fondement même de votre foi n'en soit pas ébranlé, et que le libertinage ne s'en prévale pas. Car je sais jusqu'à quel point il s'en prévaut tous les jours ; je sais quelle impression la vie des ecclésiastiques scandaleux fait sur vos esprits ; je sais combien elle contribue à endurcir vos cœurs, et que leurs mauvais exemples, ou, pour mieux dire, que vos raisonnements encore plus mauvais sur leurs mœurs et sur leurs exemples, sont un des plus grands obstacles du salut que vous ayez à surmonter. Mais , pour finir cet article important par la morale de notre évangile , malheur à vous, si vous vous faites un sujet de scandale , non plus absolument de Jésus-Christ, mais de Jésus-Christ dans la personne de ses ministres , tout indignes qu'ils peuvent être de leur ministère , puisqu'en ce sens il est encore vrai qu'heureux est l'homme qui ne sera point scandalisé de lui : Et beatus qui non fuerit scandalizatus in rue! Malheur, si vous vous laissez entraîner à ce scandale, et si, tout contagieux qu'il est, vous
' Malach., 2. — 2 Ibicl. — ^ Matth., 5.
ne savez pas vous garantir de sa malignité et de sa contagion ! Pourquoi? parce que le Sauveur du inonde, qui a si bien su prévoir tout et pourvoir à tout, vous a donné, pour le combattre et pour le vaincre, des préservatifs qui vous rendront éternellement inexcusables , si vous n'en usez pas. Car premièrement , il vous a avertis que ce scandale arriverait , afin que vous n'en fussiez pas surpris. Secondement, il vous a lui-même marqué la conduite que vous avez à tenir, quand ces ministres assis sur la chaire de Moïse manqueraient à vous donner l'édification qu'ils vous doivent. Il vous a dit qu'alors il fallait vous attacher à la pureté de leur doctrine, et non pas à la corruption de leurs mœurs ; que vous seriez jugés sur les vérités qu'ils vous auraient annoncées, et non pas sur la vie qu'ils auraient menée : que vous deviez les écouter, et non pas les imiter; obéir à leurs ordres, et non pas faire selon leurs œuvres ; et qu'étant au reste ses ministres , qu'exerçant en son nom une puissance et une autorité légitime, malgré leurs désordres, ou vrais, ou prétendus, il ne vous était point permis de les mépriser, parce que vos mépris retomberaient sur le maître qui les a envoyés : Qui vos spernit me spernit x .
Que dirai -je maintenant de ceux que j'ai appelés les forts dans la foi , parce qu'ils sont nés et qu'ils ont été élevés dans le sein de l'Eglise catholique? Sont-ils excusables, lorsqu'au lieu de seconder le zèle de tant de saints ouvriers , et de contribuer à ramener ceux de nos frères qui se trouvent encore malheureusement engagés dans l'erreur, ou à confirmer ceux dont la foi , même après leur conversion , est encore chancelante , ils ne servent, au contraire, par leurs exemples, ou qu'à les éloigner davantage de nous, ou qu'à les replonger dans leur premier aveuglement? Car ce sont , mes chers auditeurs , avouons-le à notre honte , et profitons enfin une fois de la vue que Dieu nous en donne , ce sont nos mauvais exemples qui empêchent le parfait retour de tant de personnes que le malheur de leur naissance a séparées de notre communion , ou qui s'y sont nouvellement réunies. S'ils ont tant de peine, ou à revenir, ou à demeurer parmi nous, n'en cherchons point d'autres raisons que nos relâchements , que nos désordres , que nos impiétés dans l'exercice même du culte que nous professons. S'ils nous voyaient aussi sincères et aussi fervents catholiques que notre devoir et le nom que nous portons nous oblige à l'être , ils le deviendraient eux-mêmes comme nous. Ce qui les fortifie dans leurs préjugés , c'est la monstrueuse opposition que nous leur donnons lieu d'observer entre nos actions et notre créance. Que pensent-ils et que peuvent-ils penser, quand ils sont témoins de la manière dont nous assistons à l'auguste sacrifice du corps de Jésus-Christ? Cela seul n'est-il pas capable de détruire dans leurs esprits et dans leurs cœurs toutes les bonnes dispositions qu'ils pourraient avoir à en croire la réalité? Cela seul (car c'est ainsi qu'ils s'en expliquent) ne les fait-il pas douter si nous la croyons bien nous-mêmes, et s'il ne leur est pas plus avantageux de ne la point croire du tout , que de se rendre coupables de telles profanations? Quelque zèle que nous fassions paraître pour l'entière extinction du schisme, ils ne sauraient se persuader
' Luc, 10.
que nous soyons bien convaincus de la présence de notre Dieu dans son adorable sacrement, tandis qu'ils voient eux-mêmes les scandaleuses irrévérences qui se commettent dans nos églises et à la face de nos autels. Ils tirent de là des preuves contre nous, dont ils sont d'autant plus touchés qu'elles sont plus sensibles.
C'est donc à nous de faire cesser ce scandale, comme bien d'autres que l'hérésie, si vous voulez, avec malignité, mais peut-être avec vérité, nous a de tout temps reprochés; et voilà le grand secret pour achever dans nos frères l'œuvre de Dieu ; voilà l'aimable violence que l'Evangile nous permet de leur faire, pour les forcer, si je l'ose dire, à rentrer promptement dans la maison de Dieu. Edifions-les par nos exemples : sans tant de discours , nous les convertirons. Montrons-leur, par notre conduite, qu'il y a entre ce que nous croyons et ce que nous pratiquons , une pleine conformité : ils ne nous résisteront pas. Honorons notre foi par nos mœurs; honorons par notre modestie et notre piété le grand sacrifice de notre religion. Le seul motif que nous propose David doit nous y engager : Nequando dicant gentes : Ubi est Deus eorum *? de peur que les nations ne demandent ou qu'elles n'aient sujet de demander : Où est leur Dieu? et s'il est là où ils font profession de le reconnaître , comment ne l'y adorent-ils? ou même comment vont-ils tous les jours l'y déshonorer, l'y insulter, l'y outrager?
Enfin , que dirai-je de ceux qui , déclarés pour la piété et fidèles à en pratiquer les œuvres , y laissent d'ailleurs glisser et apercevoir des défauts dont les libertins se prévalent contre la piété même? Car le inonde, quoiqu'impie et libertin , veut que les serviteurs de Dieu soient irréprochables ; il veut que leur vie soit à l'épreuve de la censure, et qu'il n'y ait rien dans leur conduite qui démente leur profession. S'ils ne répondent pas là-dessus à l'attente du monde; s'ils deviennent hommes comme les autres, et que leur piété ne soit pas exempte des faiblesses ordinaires; s'ils mêlent avec la dévotion le dérèglement de leurs passions , le raffinement de leurs vengeances , le faux zèle de leurs intérêts, les vues et les intrigues de leur ambition , la vivacité de leur humeur, l'intempérance de leur langue; si l'on voit un dévot délicat sur le point d'honneur, jaloux, avare, injuste, médisant, double et de mauvaise foi, n'est-ce pas un triomphe pour le libertinage, et comme un droit qui l'autorise? Je sais que le monde, en censurant la dévotion, lui fait souvent injustice : mais c'est pour cela même, reprend saint Chrysostomc, que ceux qui veulent servir Dieu en esprit et en vérité doivent se rendre plus exacts et plus réguliers; qu'ils doivent se préserver avec plus de soin des moindres fautes; que, selon l'avertissement de saint Paul, ils doivent par là fermer la bouche aux impies. En sorte, disait cet apôtre aux premiers chrétiens, que nos ennemis n'aient rien à dire de nous ; en sorte que le nom du Seigneur ne soit point blasphémé , ni son culte avili ; en sorte que notre religion, ou que Dieu dans notre religion, soit glorifié : Ut is qui ex adverso est vereatur, nihil habens malum dicere de nobis 2.
Concluons, mes chers auditeurs, et pour recueillir en deux mots tout le
' Psalm. U3. — *Tîu, 2.
fruit de ces grandes vérités, mettons-nous en garde contre les scandales qu'on peut nous donner ; mais ayons encore plus de soin nous-mêmes de ne scandaliser jamais les autres. Disons tous les jours à Dieu, comme David: Custodi me à scandalis operantium iniquitatem x : préservez-moi , Seigneur, des hommes scandaleux , de ces pécheurs qui commettent ouvertement l'iniquité ; mais ne soyons pas aussi nous-mêmes de ce nombre. Si notre prochain est pour nous une occasion de chute , observons les saintes règles que Jésus-Christ nous a prescrites; et, n'épargnant ni l'œil, ni la main qui nous scandalise, arrachons l'un et coupons l'autre; c'est-à-dire, quelque violence qu'il nous en coûte , séparons-nous de ce que nous avons de plus cher, plutôt que de perdre notre âme ; mais gardons-nous aussi d'engager le prochain dans la voie de perdition , parce qu'en le perdant avec nous, nous sommes doublement coupables, et doublement enfants de colère. Et vous surtout que Dieu a distingués, qu'il a élevés dans le monde, appliquez-vous cette morale , et souvenez-vous que votre élévation même vous impose un devoir particulier, et une obligation d'autant plus étroite d'édifier le monde , qu'il y a plus à craindre que vos exemples n'entraînent les faibles. Car qui peut y résister, et où sont les âmes solides qui se roidissent et qui tiennent ferme contre ce torrent? Souvenez-vous de cette parole de Jésus-Christ: Sic luceat lux vestra coràm hominibus, ut videant opéra vcstra bona 2; faites que votre lumière brille aux yeux des hommes , afin que les hommes, édifiés de votre conduite et accoutumés à vous suivre, se trouvent réduits à l'heureuse nécessité de fuir le mal, et à la nécessité encore plus heureuse de faire le bien. N'oubliez jamais que c'est à vous de purge? le monde des scandales qui y régnent, et que Dieu pour cela vous a choisis et placés sur la tête des autres. Ah! Seigneur , que ne puis-je faire aujourd'hui dans cet auditoire et dans cette cour ce que feront les anges dans le dernier jugement! Une des commissions que vous leur donnerez sera de ramasser et de jeter hors de votre royaume tous les scandales qui s'y trouveront : Et mittet angelos suos, et colligent de regno ejus omnia scandala*. Que ne puis-je les prévenir! que ne puis-je par avance exécuter l'ordre qu'ils recevront alors de vous ! que ne puis-je dès maintenant, pour bannir tous les scandales , délivrer votre Eglise de tous les scandaleux , non pas comme vos anges exterminateurs , en les réprouvant de votre part , mais comme prédicateur de votre Evangile , en les convertissant , en les sanctifiant ! Il ne tient qu'à vous , mes chers auditeurs , que mes vœux ne soient accomplis. Il y va de votre intérêt, et de votre plus grand intérêt, puisqu'il y va de votre salut, et du bonheur éternel que je vous souhaite, etc.
« l'salm. 140, — 7 Matlh., 5. — * Ibiil, 13.