DEUXIÈME PARTIE
Tertullien, parlant de la pénitence, a dit une chose bien glorieuse d'une part à Dieu , mais de l'autre bien capable de rabattre la présomption et l'orgueil de l'homme. De quoi s'agit-il, mon frère? (c'est ainsi qu'il s'adresse à un pécheur) vous êtes en peine de savoir si votre pénitence vous sera utile, ou non, devant Dieu. Qu'importe? Dieu vous commande de la faire : n'est-ce pas assez pour vous obliger à lui obéir? Quand il n'y aurait
* Psalm 87.
que le seul respect dû à son autorité , elle mérite bien que vous y ayez égard préférablement à votre utilité : Bonum tibi est pœnitere : an non, quid rcvolvis? Dais imperat ; prior est auctoritas imperantis, quàm utilitas servientis l. Or ce que ce Père disait en général de la pénitence, je pourrais le dire en particulier de la sévérité de la pénitence. Quand cette sévérité n'aurait rien que de rebutant pour nous , et qu'elle serait telle que notre amour-propre et l'esprit du monde nous la figurent , Dieu l'ordonnant , il n'y aurait point d'autre parti à prendre que celui d'une généreuse soumission , et il serait juste que notre délicatesse cédât à la nécessité et à la force du précepte : Prior est auctoritas imperantis, quàm utilitas servientis.
Mais Dieu , Chrétiens , n'en veut pas user si absolument et si souverainement avec nous, et, par une condescendance digne de sa grandeur, il sait si bien tempérer les choses , que non-seulement le poids ne nous accable pas, mais qu'il nous devient même léger; et s'il veut que nous nous condamnions à toutes les rigueurs de la pénitence , il prend soin en même temps que nous y trouvions toute l'onction qui nous la peut adoucir.
Le même Tertullien ne se trompait donc pas ; et quoiqu'il ait eu du reste sur le sujet de la pénitence des sentiments outrés , il a parlé juste quand il a dit ailleurs que la pénitence était la félicité et la béatitude de l'homme pécheur : Pœnitentia hominis rei félicitas \ A qui ne connaîtrait pas les effets de cette vertu, ou plutôt, à qui n'en connaîtrait qu'une partie, cette proposition semblerait un paradoxe. Car qu'y a-t-il en apparence de moins propre à faire le bonheur de l'homme , que ce qui mortifie son esprit , que ce qui crucifie sa chair , que ce qui combat ses passions , que ce qui l'oblige à se renoncer lui-même? Or ce sont les devoirs essentiels de la pénitence. Il est néanmoins vrai, Chrétiens, qu'après l'innocence perdue, rien ne peut rendre l'homme heureux, je dis même heureux dès cette vie, que la pénitence ; et vous en conviendrez sans peine, quand vous m'aurez entendu. Car j'appelle avec Tertullien la félicité du pécheur dès cette vie, ce qui produit en lui la paix et le calme de la conscience , ce qui le remplit de la joie du Saint-Esprit , ce qui le met dans toute l'assurance où il peut être contre les jugements de Dieu. Or voilà les effets naturels de la pénitence que je vous prêche : première vérité , vérité incontestable et qui est de la foi. J'ajoute qu'il n'y a que la pénitence exacte et sévère qui ait la vertu d'opérer ces divins effets ; c'est-à-dire qui produise dans le pécheur cette tranquillité, qui lui fasse goûter cette joie, qui lui donne cette assurance, ou du moins cette confiance chrétienne : seconde vérité qui s'ensuit infailliblement de l'autre. N'ai-je donc pas droit de conclure que la pénitence , dans sa sévérité même, nous devient douce et aimable? Écoutez-moi : ceci vous édifiera plus que tout ce qu'il y a d'effrayant et de terrible dans la religion.
Oui , c'est la véritable pénitence , et par conséquent celle où le pécheur se flatte moins, où il s'épargne moins, qui produit la paix : et de là vient que le Fils de Dieu ne sépara point ces deux grâces qu'il accorda tout à
1 Tertull.j de Pœnit. — » Tertull.
la fois à la plus généreuse et à la plus fameuse pénitente, Marie-Madeleine, lorsqu'il lui dit au moment de sa conversion : Remittuntur tibi peccata tua; vade inpace l : vos péchés vous sont remis; allez en paix. Cette paix de Dieu, comme l'appelle saint Paul, parce qu'elle est en effet souverainement et par excellence le don de Dieu : Pax Dei 2; cette paix que le monde ne peut donner, parce qu'elle n'est pas de son ressort : Quant mundus dare non potest pacem 3; cette paix qui surpasse tout autre sentiment , tout autre bien , tout autre plaisir , et sans laquelle même il ne peut y avoir ni plaisir ni bien dans la vie : Pax Dei quœ exsuperat omnem scnsum * : cette paix qui met le repos dans un cœur, qui en fait cesser les troubles, qui en apaise les remords; cette paix, dis-je, fut le premier fruit des saintes dispositions avec lesquelles Madeleine vint se présenter à Jésus-Christ. Jusque-là, rebelle à Dieu et livrée à elle-même, elle avait eu de continuels combats à soutenir. Jusque-là, emportée par sa passion , mais au même temps gênée et bourrelée par sa raison , elle avait senti l'aiguillon du péché : c'est-à-dire elle en avait senti la confusion , l'amertume, le repentir, bien plus qu'elle n'en avait goûté la douceur. Jusque-là elle avait vécu dans des inquiétudes mortelles ; mais elle commença à jouir enfin de la paix dès que , par sa pénitence , elle eut trouvé grâce devant Dieu. Car ce fut alors qu'elle entendit cette divine parole, et qu'elle en éprouva l'effet : Vade inpace; allez en paix. Comme si le Sauveur du monde , usant de l'empire absolu qu'il avait sur le cœur de cette pécheresse , lui eût commandé , aussi bien qu'aux vents et à la mer , de se calmer : Imperavit ventis et mari , et facta est tranquillitas magna 8.
Quoi qu'il en soit, je prétends, mes chers auditeurs, qu'autant que nous pratiquons la pénitence avec cet esprit de ferveur et cette exacte sévérité envers nous-mêmes , autant nous y trouvons de consolation ; que ce qu'éprouva Madeleine convertie , Dieu , par sa miséricorde , nous le fait sentir, puisqu'il nous dit comme à elle intérieurement et même sensiblement, par la bouche de ses ministres : Tout vous est pardonné : Remittuntur tibi peccata tua 6; ne soyez plus en peine : Vade inpace.
Mais comment est-il possible qu'une pénitence sévère, qui, selon la maxime de Tertullien , fait en nous la fonction de la justice et de la colère de Dieu, nous donne néanmoins la paix? Ah! Chrétiens, voilà le miracle que je vous prie de remarquer : car c'est par sa sévérité même qu'elle apaise Dieu, qu'elle désarme Dieu, qu'elle nous rend amis de Dieu , que d'un Dieu courroucé et irrité , lequel n'avait pour nous que des rigueurs, et qui ne nous préparait que des châtiments , elle le force, tout Dieu qu'il est , par une sainte violence et par une espèce de conversion qui se fait en lui , à devenir un Dieu de bonté , un Dieu qui met sa gloire à nous pardonner sans réserve tout ce que nous ne nous pardonnons pas , qui ne se souvient de nos offenses que pour en faire le sujet et la matière de ses grâces , qui n'est notre juge que pour nous montrer encore plus authentiquement qu'il est notre père, puisqu'alors il nous juge en père, au lieu qu'à la fin des siècles il nous jugera en maître; enfin, un Dieu qui ,
1 Luc, 7. — 2 Phillpp., 4. — 3 Orat. Eccl. — 4 iPhilipp,, 4. — 5 Matih., 8, — 6 Luc, 7.
SUR LA SÉVÉRITÉ DE LA PÉNITENCE. 9i
déposant toutes pensées, tous sentiments de vengeance, n'a plus désormais, comme il s'en déclare lui-même , que des sentiments de compassion et de charité , que des pensées de réconciliation et de paix : Dicit Dominus : Ego cogito cogitationes pacis , et non afflictionis l.
Voilà, dis-je, le miracle de la pénitence. Elle fait donc, parce qu'elle est sévère (appliquez-vous à cette pensée , qui n'est que la suite de celle de Tertullien) , elle fait donc, parce qu'elle est sévère , la fonction de la colère de Dieu ; mais elle la fait bien plus efficacement que la colère de Dieu même, ou , plutôt, elle fait en nous ce que la colère même de Dieu toute seule n'y peut faire : pourquoi ? c'est qu'au lieu que la colère de Dieu punit en nous le péché sans l'effacer, la pénitence l'efface en le punissant; c'est que la colère de Dieu toute seule , quelque satisfaction qu'elle exige et qu'elle tire du pécheur , ne peut jamais faire que Dieu soit satisfait ; ce qui se voit dans l'enfer, où l'éternité tout entière des peines que souffrent les réprouvés ne satisfait jamais Dieu, parce que dans l'enfer, dit saint Bernard, il n'y a que la colère de Dieu qui agit. Au lieu que la pénitence, par un heureux mélange de la colère et de la miséricorde divine , de la colère divine dont elle fait l'office , et de la miséricorde divine qu'elle attire , est la juste et entière satisfaction que Dieu attend du pécheur. Par conséquent, c'est la pénitence sévère qui nous remet bien avec Dieu , et , par une suite non moins infaillible , qui nous remet bien avec nous-mêmes. Car comment serons-nous en paix avec nous-mêmes , tandis que nous sommes en guerre avec Dieu? Or qu'y a-t-il , que peut-il y avoir pour nous dans la vie de plus avantageux et de plus doux que cette double paix? Quoi qu'il nous en coûte pour l'avoir, la pouvons-nous trop acheter? et quelque austère que nous paraisse et que soit même la pénitence , pouvons-nous ne la pas aimer quand il s'agit de rentrer en grâce avec le maître de qui dépend tout notre bonheur, et de rétablir dans nous-mêmes une paix qui , sur la terre, est le souverain bien, et qui ne peut compatir avec le péché? Avançons.
De cette paix intérieure nait une sainte joie : autre fruit de la sévérité de la pénitence , autre don de l'Esprit de Dieu , qui pour cela même est appelé dans l'Écriture la joie du Saint-Esprit : Gaudlum in Spiritu Sancto 2. Qui peut l'exprimer, Chrétiens, qui peut la connaître sans l'avoir sentie ? qui peut comprendre la consolation dont est remplie une aine criminelle , mais pénitente , quand , par un généreux effort , elle est enfin parvenue à remporter sur elle-même la victoire d'où dépendait sa conversion? quand elle a fait à Dieu le sacrifice de la passion dont elle était auparavant esclave ; quand elle a une fois rompu ses liens ; qu'elle commence à respirer la liberté des enfants de Dieu , et qu'elle peut lui dire comme David : Dvrupisti vincula mea ; tibi sacrificabo hostiam laudisz\ c'est vous qui avez brisé mes chaînes, et qui m'avez tiré de la servitude où mon péché m'avait réduite : je vous bénirai , Seigneur, je vous louerai, je vous rendrai d'éternelles actions de grâces. Elle s'est fait violence pour en venir là ; et la résolution qu'elle a
1 Jcrcm., 29. — 2 Rom., 14. — 3 Psalm. 115.
prise de rompre ce commerce qui la perdait , de s'arracher l'œil qui la scandalisait , de sortir de l'occasion où elle se damnait , cette résolution chrétienne , mais si difficile à prendre , mais encore plus difficile à exécuter, a été pour elle une espèce d'agonie, et c'est sans doute ce qu'il y a de plus sévère dans la pénitence : mais aussi le coup une fois porté , l'ouvrage une fois achevé , de quelle abondance de joie Dieu ne la comble-t-il pas ? C'est un mystère impénétrable pour l'homme charnel et animal. Comme il n'a là-dessus nulle expérience , il ne m'entend pas ; mais c'est justement, dit saint Chrysostome, parce qu'il n'en a nulle expérience , qu'il ne doit ni s'en croire, ni en être cru; c'est parce qu'il ne l'a jamais éprouvé qu'il doit s'en rapporter à ceux qui l'éprouvent.
Or quelle épreuve n'en l'ont pas ceux qui se convertissent de bonne foi, et avec quel épanchement de cœur ne s'en expliquent-ils pas ? Combien tout à coup , disait saint Augustin , surpris du changement miraculeux que la grâce avait fait en lui, et racontant, non plus ses misères, mais les miséricordes du Seigneur , combien tout à coup trouvai-je de plaisir à renoncer aux plaisirs criminels du monde , et combien me fut-il doux de quitter ce que j'avais tant craint de perdre? Car vous, ô mon Dieu, qui êtes le seul vrai et souverain bien capable de remplir une âme, vous me teniez lieu de tous les plaisirs ; et la joie de me voir enfin soumis à vous, la joie de m être surmonté moi-même , était pour moi quelque chose de plus délicieux que toutes mes délices passées. Ainsi la pénitence de saint Augustin vérifiait-elle la promesse du Fils de Dieu : Mundus gaudebit , vos autem contristabimini, sed tristitia vestra vertetur in gaudium * : le monde sera dans la joie , et vous serez dans la tristesse ; mais votre tristesse , c'est-à-dire votre pénitence , qui est proprement et uniquement cette tristesse salutaire dont saint Paul félicitait les Corinthiens, votre tristesse se tournera en joie , et cette joie sera le centuple de toutes les joies du monde , dont vous vous serez privés.
Répondez-moi, dit le mondain, de cette douceur de la'pénitence, et dès aujourd'hui je me convertirai. Assurez-moi que cette joie ne me manquera pas, et je me condamnerai à tout ce que la pénitence a de plus rigoureux. Vous vous trompez, reprend saint Bernard, et vous raisonnez mal. Infidèle et mondain au point que vous l'êtes, j'aurais beau vous en répondre, ce que j'en dirais ne ferait sur vous nul effet, et l'attachement actuel que vous avez à ce qui vous pervertit , vous rendrait inutile l'assurance que je vous donnerais d'un bien dont vous n'auriez qu'une connaissance de spéculation, mais dont vos sens ne seraient pas touchés. Douceurs pour douceurs, vous vous en tiendriez à celles que vous goûtez, parce qu'elles sont présentes , et que les autres ne seraient encore pour vous qu'en idée et en espérance. Il faut commencer par vous vaincre : car cette joie dont je vous parle est la manne cachée qui n'est réservée qu'au vainqueur : Vincenti dabo manna absconditum 2. Il faut exercer sur vous-même et contre vous-même les rigueurs de la pénitence , et alors la pratique vous convaincra , et dans un moment vous en découvrira plus que tous les
1 Joan., IG. — " Apocal., 2.
discours. Qu'est-il même nécessaire d'ailleurs que je parle , et que je renouvelle des promesses que Dieu tant de fois lui-même vous a faites ? Fiezvous-en à votre Dieu ; il n'a jamais trompé personne ; si vous êtes généreux, il sera fidèle.
Mais n'en voyons-nous pas qui , jusque dans leur pénitence, ne trouvent que des sécheresses , et ne parviennent jamais à ce centuple bienheureux d'une joie pure et secrète ? Ne le confessent-ils pas les premiers , et ne se plaignent-ils pas de leur état comme s'ils reprochaient en quelque sorte à Dieu qu'il ne leur a pas tenu parole ? Oui , il y en a ; mais qui sont-ils communément? Ah ! répond saint Bernard , il n'est point vrai qu'à ceux qui , 'généreusement et de bonne foi , se sont condamnés aux exercices d'une pénitence sévère , cette joie solide et spirituelle ait manqué. S'il y a des âmes dans le monde trompées sur ce point , et frustrées de leur attente, grâce à la Providence et à la justice du Dieu que nous servons , ce ne sont pas celles qui pratiquent la pénitence dans toute son austérité, mais celles, au contraire, qui la modèrent autant qu'elles peuvent, et plus qu'elles ne doivent; mais celles qui ne la veulent pratiquer que selon leur gré ; mais celles qui lui ôtent tout ce qu'elle a de pénible et d'incommode, et ne s'en réservent que la cérémonie et la figure; mais celles dont la pénitence peut-être, avec tout son éclat et un certain extérieur de sévérité, ne laisse pas d'être accompagnée de mille relâchements. Que chacun de nous s'examine ; et pour peu que nous ayons de lumières , nous découvrirons dans nous-mêmes le principe du mal , et ce qui nous empêche de sentir au fond de notre cœur cette onction de la pénitence chrétienne : nous reconnaîtrons que nous ne devons souvent nous en prendre qu'à nous-mêmes ; nous nous écrierons avec le Prophète royal : Justus es, Domine , et rectum judicium tuum ' ; vous êtes juste , Seigneur ; et il n'est pas surprenant qu'aussi lâche que je suis dans l'usage de la pénitence, je n'y trouve pas ce qu'y ont trouvé et ce qu'y trouvent encore tous les jours tant d'âmes ferventes. Dès que j'aurai le même courage, le même zèle, la pénitence aura pour moi le même goût.
C'est donc , Chrétiens , un abus , et un étrange abus , quand nous nous faisons de la sévérité de la pénitence un obstacle à la pénitence même : et l'un des artifices les plus ordinaires et les plus dangereux dont se sert l'ennemi de notre salut pour endurcir les hommes dans le péché , et pour les détourner des voies de Dieu , est de leur représenter la pénitence sous des idées affreuses, qui leur en donnent de l'horreur et qui les rebutent. Il semble même qu'on prenne plaisir à se la figurer comme telle , pour avoir droit de s'en dispenser; et parce qu'il se trouve quelquefois, entre les ministres de Jésus-Christ et les pasteurs de son troupeau , des hommes zélés, mais d'un zèle qui n'est pas selon la science, des esprits toujours portés aux extrémités, qui, pour ne pas rendre la pénitence trop facile, la réduisent à l'impossible , qui n'en parlent jamais que dans des termes capables d'effrayer , qui la proposent crûment et d'une manière sèche , sans y mettre jamais ce tempérament d'amour et de confiance qui en doit être
' Plaira, 118.
inséparable , qui croient avoir beaucoup fait quand ils ont , non pas redressé, mais embarrassé et troublé une conscience faible, et qui, manquant dans le principe, ne font jamais envisager Dieu au pécheur que sous une forme terrible , comme s'ils craignaient qu'il n'y eût , pour ainsi dire , du danger pour Dieu à paraître miséricordieux et aimable , et qu'ils souhaitassent eux-mêmes qu'il le fut moins; parce qu'il se trouve, dis-jc, des esprits préoccupés de ces sentiments , et encore plus déterminés à les inspirer aux autres, qu'arrive-t-il ? Le libertin en profite, et le faible s'en scandalise; le libertin en profite, ravi qu'on lui exagère les choses pour être en quelque manière autorisé par là à n'en rien croire ou à n'en rien, faire , et qu'on lui en demande trop , pour avoir un spécieux prétexte de renoncer à tout : c'est-à-dire que de ces caractères outrés de la pénitence , qu'il parait néanmoins estimer , et à quoi il donne de faux éloges , il ne tire point d'autre conclusion que de se confirmer dans son impénitence.
Car voilà , mes chers auditeurs , le raffinement du libertinage de notre siècle : on veut une pénitence extrême , sans adoucissement , sans attrait , parce qu'on n'en veut point du tout. Si je la faisais, dit-on, c'est ainsi que je la voudrais faire ; mais on en demeure là , et l'on se sait bon gré de cette disposition prétendue où l'on est de la bien faire , supposé qu'on la fit , quoiqu'on ne la fasse jamais. Ou tout , ou rien , dit-on ; mais bien entendu qu'on s'en tiendra toujours au rien , et qu'on n'aura garde de se charger jamais du tout.
Ainsi raisonne le libertin; et, d'ailleurs, que conclut le faible? rien autre chose que de se décourager , de s'attrister , de s'abandonner à de secrets désespoirs , de regarder la pénitence comme impraticable , de se persuader qu'il ne la soutiendra jamais , qu'elle l'accablera d'un ennui mortel , et qu'il y succombera ; de dire sans cesse , comme l'Israélite prévaricateur : Quis nostrûm valet ad cœlum ascendere l ? Et quel e^t fliomme sur la terre qui puisse espérer de parvenir là, et de s'y maintenir ? car c'est ainsi que notre lâcheté se prévaut des erreurs du monde pour secouer le joug de Dieu.
Mais faudra-t-il , Seigneur , qu'une illusion aussi grossière que celle-là nous trompe et nous perde , et que notre ignorance sur ce point nous tienne toujours lieu d'excuse ? Non , mon Dieu ; car , tandis que vous me confierez le ministère de votre sainte parole , je prêcherai ces deux vérités sans les séparer jamais : la première , que vous êtes un Dieu terrible dans vos jugements , et la seconde , que vous êtes le père des miséricordes et le Dieu de toute consolation. Je ne serai jamais assez téméraire pour prêcher votre miséricorde sans prêcher votre justice , parce que je sais les conséquences dangereuses qu'en tirerait l'impiété ; mais aussi me ferais-je un crime de prêcher les rigueurs de votre justice sans parler en même temps des douceurs de votre miséricorde , parce que la foi m'apprend , et que c'est vous-même qui me l'avez révélé , que votre miséricorde sauve les pécheurs, au lieu que votre justice seule ne peut que les damner et les réprouver. Je joindrai donc l'un et l'autre ensemble , pour pouvoir
' Deiiter., 30.
toujours dire , comme David : Misericordiam etjudicium cantabo tibi, Domine 1 : Seigneur, je chanterai vos bontés et vos jugements ; et quand les pécheurs du siècle devraient abuser de cette inépuisable miséricorde que je leur annoncerai pour votre justification , Seigneur , je ne cesserai point de la publier hautement , afin que vous soyez reconnu pour ce que vous êtes , c'est-à-dire pour un Dieu également juste et bon ; et qu'à l'égard des impies mêmes , vous soyez à couvert de tout reproche , quand l'excès de leurs désordres vous forcera un jour à les condamner : Ut justi/îceris in sermonibus tuis, et vincas clim judi caris 2. Je dirai à votre peuple , que par le péché nous contractons une dette infinie ; mais je ne manquerai pas aussitôt de l'avertir que , par le secours de votre grâce , il nous est aisé de nous acquitter , parce que vous nous donnez vous-même de quoi vous payer. Je lui dirai que la pénitence doit être sévère , afin qu'il ne se perde pas'par une malheureuse présomption ; mais aussi, afin qu'il ne tombe pas dans un funeste désespoir , je le consolerai en lui disant que la plus sévère pénitence devient la plus douce, par l'onction qui y est attachée : et vos promesses , ô mon Dieu , les oracles de votre Écriture , sont les preuves touchantes et convaincantes que je lui en apporterai. Je lui dirai , pour ne le pas tromper , que cette sévérité de la pénitence est un joug ; mais je n'oublierai pas de lui dire , pour l'animer à le porter, que c'est votre joug, et que vous vous êtes obligé à le porter vousmême avec nous ; que , selon l'expression de votre Apôtre , c'est votre esprit qui pleure en nous, qui s'afflige en nous, qui fait, si j'ose parler ainsi , pénitence en nous , parce que c'est par lui que nous la faisons , et que c'est lui qui , pour nous mettre en état de la faire , nous élève audessus de nous-mêmes.
Gardant ces règles , mon Dieu, je ne craindrai rien, et jusqu'en présence des rois de la terre , je parlerai sans confusion , aussi bien que David , des obligations de votre loi : Loquebar de testimoniis tuis in eonspectu regnm , et non confandebar 3. Je parle ici, Seigneur, devant le premier roi du monde : et jamais ministre de l'Évangile eut-il l'honneur de porter votre parole à un aussi grand prince ? Non-seulement c'est le plus grand roi du monde , mais , ce qui me rend sa personne encore bien plus auguste , c'est le plus chrétien des rois ; c'est le protecteur le plus puissant de votre Église ; c'est un roi zélé pour sa religion , ennemi de l'impiété , et qui ne souffrira jamais que le libertinage s'élève impunément contre vous; un roi qui aime la vérité, et dont je puis bien dire ce que saint Ambroise disait de Théodose , qu'il approuve plus celui qui reprend les vices, que celui qui les flatte : Qui magis arguentem probat, quàm adulantem 4. Éloge qui ne convient qu'aux grandes âmes, et qui les distingue des autres. Tel est le monarque devant qui je parle : mais quand je parlerais devant les rois du inonde les plus infidèles et les plus ennemis de votre nom, je leur dirais avec une confiance respectueuse ce que vous voulez qu'ils sachent : que vous êtes leur Dieu , qu'ils doivent se soumettre à vous , et que , puisqu'ils sont pécheurs comme le reste des hommes , la
1 Psam. 100. ■— 2 Ibid., 50. — 3 Ibid., 118. — 4 Ambros.
pénitence est un devoir pour eux aussi bien que pour le reste des hommes : Loquebar de testimoniis tuis in conspectu regum.
Voilà ce que Jean-Baptiste prêchait dans la Judée. A qui? non-seulement au simple peuple , mais aux grands du monde et de la cour , qui venaient l'écouter, et à ceux-ci encore plus qu'aux autres , parce qu'il savait que la pénitence leur était encore plus nécessaire. Comme les grands de la cour, selon le rapport de l'Évangile, l'allaient chercher dans le désert, il ne sortait point de son désert pour leur annoncer ces vérités. Maintenant que les prédicateurs sont obligés de quitter leur solitude pour venir les faire entendre à la cour, voilà ce que je vous prêche, mes chers auditeurs, avec un mérite bien inférieur à celui de Jean-Baptiste, mais de la part du même Dieu: Pœnitentiam agite; appropinquavit enim regnum cceloram l : faites pénitence, parce que le royaume du ciel est proche. Il est proche, Chrétiens, puisque nous touchons de près au grand mystère de notre rédemption. Mais dans un autre sens, il est peut-être encore plus proche que vous ne le pensez. Le terme de notre vie , l'instant de la mort, le jugement qui la suit, c'est ce que l'Ecriture en mille endroits veut nous marquer par cette proximité du royaume de Dieu. Or, à l'entendre de la sorte , combien y en a-t-il dans cette assemblée pour qui il est proche , et combien de ceux même qui s'en croient les plus éloignés ? Si Dieu , au moment que je parle, me les désignait en particulier, et que, m'adressant à chacun d'eux, je leur disse de cette chaire : C'est vous, mon cher auditeur, qui n'y pensez pas, c'est vous qui devez mettre ordre à votre conscience , car vous mourrez dès demain, et voici le dernier avertissement que Dieu vous donne : si je leur parlais ainsi, et qu'ils fussent certains de la révélation que j'en aurais eue de Dieu, il n'y en aurait pas un qui ne se convertît, pas un qui ne renonçât dès aujourd'hui à tous ses engagements , pas un qui n'acceptât la pénitence la plus sévère que je pourrais lui imposer : pourquoi ? parce qu'ils seraient assurés que leur dernier jour approche , et qu'ils ne voudraient pas perdre le temps qui leur resterait. Ah! Chrétiens, pourquoi ne faites-vous pas ce que feraient ceux-ci , et pourquoi ne fontils pas eux-mêmes dès maintenant ce qu'ils feraient alors? Avons-nous une caution contre l'inconstance de la vie et l'incertitude de la mort ? Ce que nous ne voulons pas faire présentement, et ce que nous pouvons néanmoins faire utilement , sommes-nous certains que nous aurons dans la suite le temps de le faire, et les moyens de le bien faire? Qui vous répond de Dieu ? qui vous répond de vous-mêmes ? Les exemples de tant d'autres qui ont été surpris , et des exemples présents , des exemples domestiques , ne doivent-ils pas vous faire trembler ? Les avez-vous déjà oubliés? Pour un pécheur qui trouve encore à la mort le temps de faire pénitence après l'avoir perdu pendant la vie , ne peut-on pas dire qu'il y en a cent qui ne le trouvent pas? Et de cent qui l'ont, n'est-il pas vrai et ne puis-je pas ajouter qu'il n'y en a presque pas un qui fasse une bonne pénitence ? Pœnitentiam agite. Faisons-la donc , Chrétiens , et faisons-la promptement, et faisons-la sans, ménagement , afin
1 Matth., 3.
qu'elle nous obtienne grâce devant Dieu , et qu'elle nous mérite la gloire que je vous souhaite , etc.
Et subilù facto, est cum angelo multitudo militiœ cœlestis laudantktm Deutn, et dicentium î Gloria in allissimis Deo , et in terra pax hominibus.
Au même instant que l'ange annonça aux pasteurs la naissance de Jésus-Christ, une troupe de la milice céleste se joignit à lui, et se mit à louer Dieu, en disant : Gloire à Dieu au plus haut des cieux , et paix aux hommes sur la terre ! Saint Luc, ch. 2.
Sire ,
En deux paroles, voilà les deux fruits de la naissance du Sauveur : la gloire à Dieu , et la paix aux hommes. La gloire à Dieu, à qui elle est due par justice, et la paix aux hommes, à qui Dieu la donne par grâce. La gloire à Dieu , qui la possède comme un bien propre, et la paix aux hommes, qui la désirent , comme le plus digne objet de leurs vœux. La gloire à Dieu , qui seul la mérite , parce qu'il est seul grand par lui-même ; et la paix aux hommes , qui doivent se mettre en état de l'obtenir , jusqu'à sacrifier tout pour l'avoir. C'est, dit saint Bernard, le partage le plus raisonnable, et même pour les hommes le plus favorable qui fut jamais.
Cependant, ajoute ce Père, on voit dans le monde des hommes qui ont peine à le goûter : et tel est l'ambitieux et le superbe. En effet, parce qu'il est superbe et ambitieux , ce partage fait par les anges , quoique favorable pour lui , ne le contente pas : Non placet ei angelica distributio, dans gloriam Deo, et pacem hominibus i. C'est-à-dire qu'aveuglé d'un injuste désir de s'élever au-dessus des autres, il ne se contente pas d'avoir la paix, mais qu'il veut encore avoir la gloire. Et quoique Dieu dans l'Écriture se soit si hautement déclaré qu'il ne donnera sa gloire à personne : Gloriam meam alterinon dabo 2, il est assez téméraire pour répondre à Dieu dans son cœur : Et moi , sans attendre que vous me la donniez , je me l'attribuerai, et je l'usurperai : Et ego, inquit superbus, mi ht illam, licet non dederis, usurpabo ;\
Ayons , mes chers auditeurs , ce sentiment en horreur. Mieux instruits de nos véritables intérêts, tenons-nous-en au partage qui nous est offert dans l'Évangile : il nous est trop avantageux pour en souhaiter un autre. Disons à Dieu, comme David : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam 4 : ne nous donnez pas la gloire, Seigneur ; la gloire ne nous appartient pas. Réservez-la pour vous tout entière, parce qu'elle est tout entière pour vous et pour votre saint nom. Mais donnez-nous cette paix salutaire que vos anges nous font espérer , et que Jésus-Christ votre Fils vient lui-même nous apporter. Parlant de la sorte , nous parlerons en chrétiens. Ainsi , l'auguste mystère que nous célébrons étant pour nous,
1 Bernard. — 3 Jsaï., 42. — 3 Bernard. — 4 Psalm. 113.
dans le dessein de Dieu , le mystère de la paix , considérons-le uniquement sous cette idée. Rapportons là toutes nos vues, et attachons-nous aux divines instructions que nous fournit sur ce point important la naissance d'un Dieu fait homme. Mais d'abord rendons nos devoirs à la plus pure des vierges, à cette vierge incomparable, qui, par un prodige inouï, toujours vierge, est devenue la mère de son Dieu, et félicitons-la avec l'Église de cette glorieuse maternité, qui a été le principe de notre salut. Ave, Maria.
Un enfant nous est né , disait Isaïe , parlant en prophète et annonçant par avance ce qui devait arriver dans la plénitude des temps : Parvulus natus est nobis i. Et cet enfant , ajoutait le prophète, sera appelé l'admirable , le Dieu fort , le père du siècle futur , mais surtout le prince de la paix : Et vocabitur admirabilis, Deusfortis, pater futuri sœculi, princeps pacis 2. C'est aujourd'hui, Chrétiens, que nous voyons à la lettre l'oracle accompli. C'est aujourd'hui que l'enfant Jésus a vérifié dans sa personne cette prédiction , qui ne pouvait convenir qu'à lui , et que , dès son berceau , il a fait voir qu'il était souverainement et par excellence le prince de la paix : Princeps pacis : comment cela? parce que dans le mystère de ce jour il a commencé à faire l'office de médiateur et d'arbitre de la paix ; qu'il a paru dans le monde pour y établir les vrais principes de la paix ; qu'il s'est servi du ministère des esprits célestes pour annoncer à ses élus l'Évangile de la paix : car, selon la parole de l'Apôtre, la paix à été le bienheureux terme et la fin principale de sa mission : Veniens evangelizavit pacem 3.
Comme il naissait pour faire régner la paix (appliquez-vous à cette pensée; elle est de saint Chrysostome, et elle va éclaircir ma proposition), comme il naissait pour faire régner la paix , tout devait concourir à son dessein ; et en effet , par une singulière providence , tout y concourut. Et voilà pourquoi ce divin enfant voulut naitre sous le règne d'Auguste , qui fut de tous les règnes le plus tranquille ; tout l'univers , c'est-à-dire tout l'empire romain , se trouvant , par une espèce de miracle , dans une paix profonde, pour confirmer par cette circonstance ce qui était écrit du Messie, que l'abondance de la paix naîtrait avec lui : Orietur in diebus ejus justitia et abundantia pacis k.
Mais, après tout , Chrétiens, cette paix extérieure et temporelle dont le monde jouissait alors n'était encore que pour servir de disposition à une autre paix bien plus avantageuse et bien plus sainte, que le Fils unique de Dieu nous apportait du ciel ; et c'est ici que j'entre dans le fond de notre mystère, et que je vous prie d'y entrer avec moi. Je m'explique. Maintenir la paix des nations, éteindre le feu des guerres et des dissensions qui les consument, pacifier les royaumes et les états, c'était, il est vrai, l'ouvrage de cette Providence générale qui préside au gouvernement du monde : mais rétablir la paix entre l'homme et Dieu , mais enseigner à l'homme le secret de conserver la paix avec soi-même , mais donner à l'homme des moyens
■ Isaï., 9. — 2 Ibid. — 3 Ephes., 2. — 4 Psalirt. 71.
sûrs et infaillibles pour entretenir une paix éternelle avec le prochain, c'était et ce devait être l'effet particulier, l'effet miraculeux de la sagesse de Dieu incarné, je veux dire de la naissance de Jésus-Christ et de sa venue au monde.
C'est donc lui, mes chers auditeurs, qui, par sa sainte nativité, et par toutes les circonstances qui l'accompagnent , nous procure aujourd'hui la paix avec Dieu , la paix avec nous-mêmes , et la paix avec nos frères : la paix avec Dieu, par la pénitence qu'il fait déjà pour nous dans l'étable de Bethléem : c'est la première partie ; la paix avec nous-mêmes, par l'humilité et par le détachement des biens de la terre, qu'il nous prêche déjà si hautement , en choisissant une crèche pour son berceau : c'est la seconde partie ; la paix avec nos frères par la douceur , ou , pour mieux dire , par la tendre charité dont il est lui-même en naissant une leçon si vivante et si touchante, et dont il nous donne le plus parfait modèle : ce sera la conclusion : Veniens evangelizavit pacem : venant au monde , il nous a annoncé la paix : mais avec qui ? je le répète , avec Dieu , en se faisant notre victime par la réparation entière du péché; avec nous-mêmes, en détruisant les deux principes de tous nos troubles intérieurs, l'orgueil et la cupidité ; avec nos frères , en amollissant la dureté qui nous est si naturelle , ou du moins si ordinaire à leur égard , et en nous inspirant à son exemple la bénignité : Evangelizavit pacem. Oui , il a été , dès son entrée au monde , l'évangéliste et le prédicateur de cette triple paix , si désirable et si nécessaire pour nous ; de la paix avec Dieu, en nous apprenant à apaiser Dieu ; de la paix avec nous-mêmes , en nous apprenant à être humbles et pauvres de cœur; de la paix avec le prochain, en nous apprenant à être doux et humains : c'est tout le sujet et le partage de ce discours. Je vous demande une favorable attention.