‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 31 sur 164 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est un principe de religion qui ne peut être contesté , et dont tout le monde convient : comme pécheurs , nous étions enfants de colère , et , en cette qualité , non-seulement ennemis de Dieu , mais incapables par nousmêmes de nous réconcilier avec Dieu. Il nous fallait donc un médiateur qui , venant au monde avec un pouvoir légitime , négociât et conclût entre Dieu et nous cette importante réconciliation ; c'est-à-dire qu'il nous fallait un médiateur qui , tout ensemble zélé pour nos intérêts et chargé des intérêts de Dieu , accordât l'homme et Dieu dans sa personne ; un médiateur en qui Dieu trouvât la plénitude de la satisfaction qui lui était due , et en qui l'homme trouvât la plénitude de la' rémission et de la miséricorde dont nous avions besoin ; un médiateur qui, réunissant ces deux choses, pacifiât, comme dit saint Paul , le ciel et la terre, et qui , aux dépens de luimême, sans aucun préjudice des droits de Dieu, nous remît en grâce avec Dieu. Or voilà , Chrétiens , ce que la foi nous découvre , et ce qui s'est heureusement accompli dans le mystère de ce jour ; car que voyons-nous dans l'étable de Bethléem ? comprenez bien cette vérité, sur quoi roule toute notre religion. Nous y vovons , dans la personne d'un enfant-Dieu, la miséricorde

BIDLJOTHECA

100 SUR LA NATIVITE HË JESUS-CHRIST.

de Dieu incarnée et humanisée , et au même temps, par le plus surprenant de tous les miracles, la justice de Dieu satisfaite dans la rigueur et authentiquement vengée. Miséricorde de Dieu , justice de Dieu : deux attributs dont la parfaite alliance devait produire la paix entre Dieu et l'homme , mais qui ne pouvaient être unis de la manière intime dont ils l'ont été, que dans le Verbe fait chair. Écoutez-moi , et vous en allez être convaincus.

Nous voyons , dis-je , dans cet enfant , la miséricorde de Dieu incarnée et humanisée. C'est ce qui nous parait d'abord dans son adorable naissance, dont saint Paul comprend en un mot tout le mystère, quand il dit que ce fut alors que se fit la première apparition du Dieu Sauveur, et que la grâce du Dieu Sauveur, qui auparavant était quelque chose d'impénétrable et d'incompréhensible, se rendit palpable et sensible : Apparut t gratta Dei Salvatoris nostri1. Prenez garde, mes Frères, dit saint Ghrysostome expliquant ce passage de l'Apùtre : il y avait des siècles entiers que Dieu, quoique offensé, las d'être en guerre avec les hommes , méditait de faire avec eux un traité de paix pour lequel il avait réservé tous les trésors de sa miséricorde et de sa grâce. Il y avait des siècles entiers que ce Dieu de gloire disait aux hommes , par un de ses prophètes : Ego cogito super vos cogitationes pacis, et non afflictionis 2 : j'ai sur vous des pensées de paix, et non de colère et de vengeance. Mais ces pensées de paix , ajoute saint Ghrysostome , étaient alors toutes renfermées dans le cœur de Dieu. Ce n'étaient que des pensées, des vues, <lcs projets, qui , ne sortant point hors de Dieu , demeuraient sans exécution. Dieu était plein de ces pensées, mais le temps n'était pas encore venu où il avait résolu de les manifester et de les produire. Comme Dieu de miséricorde, il avait des pensées de paix, et cependant on ne voyait partout que des effets de sa justice, et d'une justice rigoureuse. Aujourd'hui ces pensées de paix , suspendues depuis tant de siècles , et cachées dans le sein de Dieu , commencent à éclater aux yeux des hommes : pourquoi ? parce que Jésus-Christ , Dieu et homme , c'est-à-dire la grâce même et la miséricorde même, se fait voir à eux : Appariai gratta Dei. Ce ne sont plus des pensées de paix, mais des chefs-d'œuvre consommés, mais des miracles, mais des prodiges de paix ; et Dieu ne dit plus simplement, Je conçois, je anédite : Ego cogito; mais, J'accomplis, j'exécute ce que j'avais promis aux pécheurs. Ainsi nous l'a-t-il fait entendre quand il a fait paraître, *lans le mystère que célèbre aujourd'hui l'Église, son Verbe revêtu de notre chair, et quand il a donné au monde un rédempteur.

Mais en le donnant au monde , ce rédempteur, Dieu n'a-t-il point ouîiilié ses propres intérêts? en choisissant un moyen si extraordinaire et si «'tonnant pour mettre au jour ces pensées de paix qu'il avait éternellement «conçues , n'a-t-il point fait avec nous une paix désavantageuse et peu honorable pour lui ? Ah ! Chrétiens, voilà ce que nous ne pouvons assez admirer; et c'est ici qu'il est juste qu'éclairés, comme nous le sommes, des lumières de la foi , nous rendions hommage à la sagesse de notre Dieu. Non , poursuit saint Ghrysostome , Dieu , en choisissant ce moyen , n'a

1 Ti»., 2. — 2 Jtocem., 29.

point oublié ce qu'il se devait à lui-même , et la preuve en est évidente. Car, tandis que je vois, dans le divin enfant qui vient de naître, la miséricorde de Dieu incarnée et humanisée , je vois dans la même personne de cet enfant la justice de Dieu pleinement vengée. Tandis que j'y vois la grâce et la rémission du péché offerte à l'homme , j'y vois une victime de propitiation offerte à Dieu pour l'expiation du péché. Comme le péché est la seule cause de la guerre qui met entre Dieu et nous une si fatale division , je vois dans la crèche un sauveur déjà sacrifié comme une hostie vivante pour abolir le péché qui nous a séparés de Dieu. Comme la pénitence est le capital et le plus essentiel article de notre paix avec Dieu, j'y vois un Homme-Dieu commençant déjà à faire pénitence pour nous , et nous apprenant à la faire nous-mêmes pour nous-mêmes.

Mystère adorable de paix que David , par un esprit de prophétie , avait prétendu nous marquer quand il avait dit : Misericordîa et veritas obviaver unt sibi l : la miséricorde et la vérité , c'est-à-dire , dans le sens littéral du psaume, la miséricorde et la justice, se sont rencontrées; et où, demandait saint Bernard, se sont-elles rencontrées? Dans l'étable ouest né Jésus-Christ ; disons plutôt , dans Jésus- Christ. Jusque-là elles avaient tenu des routes toutes différentes et tout opposées , et rien n'était plus éloigné de la miséricorde que la justice. Aujourd'hui elles se rapprochent, et l'une vient heureusement à la rencontre de l'autre : Obviaverunt sibi. Jusque-là, l'une avait paru absolument contraire à l'autre, car le propre de la justice était de punir, et le propre de la miséricorde de pardonner. Ici le pardon et la punition se joignent ensemble : la punition qui tombe sur l'innocent , les souffrances de Jésus-Christ dans la crèche méritant le pardon aux hommes coupables , et le pardon qu'obtiennent les hommes coupables n'étant fondé, conformément aux. décrets éternels de Dieu, que sur les souffrances de Jésus-Christ et sur la punition que subit l'innocent, et à laquelle il veut bien se soumettre. D'où il s'ensuit, ce qu'ajoute le texte sacré , dans une autre expression encore plus forte , que la justice et la paix se sont mutuellement baisées comme deux sœurs : Justifia et pax osculatœ sunt 2. Paroles que le même saint Bernard appliquait, et avec raison , à la naissance du Fils de Dieu , puisqu'il est certain que le fondement de notre paix avec Dieu a été cette justice vindicative que Dieu, usant de tous ses droits , a exercée contre le péché , en livrant son Fils pour nous. Or n'est-ce pas dès ce jour qu'il a commencé à le livrer, et pouvait-il le livrer d'une manière plus sensible qu'en le faisant naître dans l'état où la crèche nous le représente ?

Quelle est donc l'idée naturelle que nous devons avoir de ce mystère ? la voici , mes chers auditeurs , telle que l'a eue le grand Apôtre , et dans les mêmes termes qu'il l'exprimait : Deus erat in Christo, mundum reconcilians sibi 3 : Jésus-Christ était dans la crèche , et Dieu était dans Jésus-Christ réconciliant le monde avec soi. Pensée sublime, digne de saint Paul , et qui , pour être bien développée , demanderait un discours entier. Dieu était dans Jésus-Christ, réconciliant le monde avec soi et se

' Psalra. 84. — 2 lbid. — 3 2 Cor., 5.

réconciliant lui-même avec le monde : c'est-à-dire , Dieu était dans Jésus- Christ, recevant les satisfactions que Jésus-Christ lui faisait de tous les crimes du monde, et, en vue de ces satisfactions qu'il recevait de Jésus- Christ, oubliant, pardonnant, effaçant, abolissant tous les crimes du monde. Méditons ces paroles : Deus erat in Christo, mundum reconcilians sibi; Jésus-Christ était dans la crèche, offrant à Dieu, comme souverain prêtre de la loi de grâce , le sacrifice de son humanité sainte , et Dieu était dans Jésus-Christ, acceptant ce sacrifice pour réparation de toutes les impiétés, de tous les blasphèmes, de tous les sacrilèges, de tous les scandales , de toutes les profanations qui devaient se commettre dans le monde , à la honte du nom chrétien : Deus erat in Christo; Jésus-Christ était dans la crèche, humilié et anéanti, et Dieu était dans Jésus-Christ, se dédommageant par là de tous les attentats que l'orgueil des hommes avait formés ou devait former contre sa gloire , de tout ce que leur ambition démesurée , de tout ce que leur extravagante vanité , de tout ce que leur maligne jalousie devait produire dans le monde d'injustice et de désordres : Deus erat in Christo; Jésus-Christ était dans la crèche, rendant à son Père les premiers hommages de cette obéissance sans bornes qui devait bientôt s'étendre jusques à la mort, et jusques à la mort de la croix; et Dieu était dans Jésus-Christ, vengé par là, mais hautement, de tous les mépris que les hommes devaient faire de sa loi , de tout ce que l'esprit d'indépendance, de tout ce que l'insolence du libertinage , de tout ce que la présomption du relâchement devait leur inspirer contre ses ordres, et au préjudice de la soumission qui lui est due : Deus erat in Christo; Jésus-Christ était dans la crèche immolant sa chair virginale par les misères d'une extrême pauvreté , et Dieu était dans Jésus-Christ , se faisant justice par là de tout ce que la sensualité et la mollesse , de tout ce que l'excès du luxe, de tout ce que l'amour du plaisir, de tout ce que l'abus des commodités et des délices de la vie devait causer de dérèglement et de corruption dans les mœurs : je veux dire , de toutes les impudicités , de tous ces vices abominables que saint Paul défend de nommer, de tous ces monstres de péchés qui déshonorent l'homme , et qui le dégradent jusqu'à le mettre au rang des bêtes : Deus erat in Christo; en un mot, Jésus-Christ était dans la crèche faisant pénitence pour nous, et Dieu était dans Jésus-Christ, agréant cette pénitence, mais en même temps nous la proposant pour modèle , comme s'il nous eût dit à tous : Voyez , et faites de même : Inspice, et fac secundùm exemplar i.

C'est, dis-je, à cette condition que Dieu était dans Jésus-Christ, nous réconciliant avec soi , et , par un effet réciproque de son amour, se réconciliant avec nous : Deus erat in Christo, mundum reconcilians sibi. Car, tout irrité qu'il était par la grièveté de nos offenses , comment aurait-il pu , reprend saint Bernard , n'être pas fléchi par la pénitence de ce Fils bien-aimé , dont il put bien dire dès lors ce qu'il devait déclarer solennellement dans la suite : Hic est Filius meus dilectus, in quo mihi complacui**? de ce Fils qui, quoique naissant avec l'apparence de pécheur, était

« Exod.; 25. — ? Matih,, 8.

non-seulement le Saint des Saints, mais la sainteté même? de ce Fils qui, quoiqu' anéanti dans une crèche, était aussi puissant que lui, égal à lui, et , sans usurpation , Dieu comme lui ? Comment , encore une fois , auraitil pu ne l'accepter pas, cette pénitence d'un Dieu? et, satisfait par la pénitence d'un Dieu, comment aurait-il pu rejeter la nôtre?

Tel est donc d'abord, mes chers auditeurs, le fruit précieux de la naissance d'un Dieu sauveur, notre paix avec Dieu par la pénitence. Mais du reste , ne nous y trompons pas , et , pour approfondir par rapport à nous cette même vérité, quand je dis par la pénitence, j'entends par une pénitence sincère, solide, efficace; j'entends par une pénitence fervente, exacte, sévère : car il n'y a que celle-là seule qui soit capable de nous réconcilier avec Dieu et de pacifier nos consciences devant Dieu , parce qu'il n'y a que celle-là seule qui ait de la conformité avec la pénitence de l' Homme-Dieu. Une pénitence imparfaite, tiède, languissante; une pénitence lâche, où le pécheur s'écoute , se flatte , se ménage ; une pénitence commode , et que l'on veut accorder avec toutes les douceurs de la vie ; une pénitence qui ne crucifie point la chair, qui n'humilie point l'esprit ; une pénitence stérile et sans œuvres, c'est une pénitence vaine, et une pénitence vaine, bien loin d'apaiser Dieu , outrage Dieu ; bien loin de calmer nos consciences, les déchire de mille remords ; bien loin d'en faire cesser les inquiétudes , est elle-même le sujet des reproches intérieurs les plus piquants et des plus cruelles alarmes. Il nous faut, dit saint Chrysostome, une pénitence qui puisse être unie à celle de Jesus-Christ, une pénitence qui puisse être le supplément de celle de Jésus-Christ , une pénitence dont le pécheur puisse croire et se rendre témoignage qu'elle accomplit, comme parle l'Apôtre , ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ : or, pour cela, il faut qu'elle ait tous les caractères que je viens de marquer, sincérité, solidité, intégrité, sévérité, et qu'ainsi elle participe à toutes les qualités de la pénitence de Jésus-Christ.

Si telle a été la vôtre , et si , dans l'esprit de cette véritable pénitence , vous avez eu le bonheur d'approcher dignement des saints mystères, c'est, mes chers auditeurs , ce qui doit aujourd'hui vous consoler, et de quoi je dois vous féliciter. Vous êtes en paix avec Dieu ; vous avez trouvé grâce devant Dieu. Dieu a ratifié dans le ciel la sentence d'absolution que le ministre de son sacrement a prononcée sur la terre en votre faveur. On vous a dit , comme à ce paralytique de l'Évangile : Allez , ne péchez plus : Ecce sanus factus es, jam noli peccare l; mais aussi vivez en repos sur tout le passé; il vous est remis. Heureux état! état préférable à toutes les fortunes du monde! je suis en paix avec Dieu. Dieu était mon ennemi, et j'étais ennemi de Dieu; mais enfin voilà Dieu réconcilié avec moi, et me voilà réconcilié avec Dieu. Paix de Dieu, que le Saint-Esprit compare à un repas somptueux , à un repas délicieux , tant elle remplit l'âme d'une onction abondante et consolante. Paix de Dieu, souverainement désirable au pécheur, puisque par elle le pécheur rentre auprès de Dieu dans tous les droits de l'innocence et de la justice.

1 Joau., 5.

Que si néanmoins, mon cher auditeur, vous êtes assez malheureux pour n'avoir fait qu'une pénitence défectueuse, et pour être encore, malgré votre pénitence, dans le désordre du péché , écoutez ce que je vous annonce ; et , tout malheureux que vous êtes, ce que je vous annonce doit vous inspirer une humble et une généreuse confiance : Converteread Dominum Deum tunm i : convertissez-vous à votre Dieu. Faites pénitence , et, en la faisant, conformez votre pénitence à la pénitence de l'enfant Jésus; unissez votre pénitence à la pénitence de l'enfant Jésus. Touché de ce que lui ont coûté vos péchés , ressentez-les comme lui ; pleurez-les comme lui ; joignez vos larmes à ses larmes , votre douleur à sa douleur, et je vous réponds de la part de Dieu d'une prompte et d'une parfaite réconciliation. Telle est la grâce qui vous est offerte. Serez-vous assez aveugles, assez insensés , assez réprouvés pour la refuser ? Cependant , outre la paix où nous rentrons avec Dieu , le mystère de Jésus-Christ naissant nous apprend encore à conserver la paix avec nous-mêmes; et c'est le sujet de la seconde partie.

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