SERMON POUR LE TROISIÈME DIMANCHE DE L'AVENT
Ego vox clamanlis in deserto : Dirigite viatn Dominl.
Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droite !a voie du Seigneur, Saint Jean, cli. |.
Sire,
Cette voie du Seigneur est sans doute , selon la pensée de tous les Pères de l'Eglise, et même dans le sens littéral, la voie étroite du salut ; et Jean- Baptiste est le premier qui, comme précurseur de Jésus- Christ, fut envoyé au monde pour la faire connaître , pour la préparer dans les cœurs , pour l'aplanir sans l'élargir , mais surtout pour la rendre droite par les saintes règles qu'il nous a tracées , en nous exhortant à y entrer et à la suivre : Dirigite viam Domini, rectas facile semitas ejus. Voie étroite , voie unique, qui puisse désormais nous conduire à la vie , je dis à la vie éternelle : Arcta via est quœ durit ad vitam1. Car depuis le péché, dit saint Jérôme , il n'y a plus d'autre voie pour aller à Dieu que la voie de la mortification.
Mais , par une suite funeste de l'état malheureux où le péché nous a réduits, combien ignorent cette voie et ne la savent pas dicerner? combien d'entre ceux même qui la cherchent et qui croient l'avoir trouvée , s'y égarent néanmoins et s'y perdent? En effet, nous apprenons de l'Ecriture qu'il y a une voie dont, les apparences sont trompeuses , que les hommes regardent comme une voie droite, mais dont les issues aboutissent à la mort: Est via quœ videtur homini recta; novissima autem ejus ducunt ad rnortem*. Il est donc aujourd'hui question, mes chers auditeurs, do vous préserver d'une illusion si dangereuse : il s'agit de vous donner une juste idée de la sévérité chrétienne, et c'est ce que j'entreprends dans ce discours. Ne prenons point d'autre modèle que Jean-Baptiste; et parce que c'est par l'opposition des ténèbres que la lumière parait plus éclatante, opposons la vraie sévérité de saint Jean à cette fausse sévérité des pharisiens, que le Fils de Dieu, dans l'Evangile, a si souvent et si hautement réprouvée. Qui jamais lit profession d'une vie plus austère que le divin précurseur? qui jamais fut plus sévère dans ses mœurs ? Mais dans sa sévérité môme , remarquez ceci , ce fut un homme désintéressé , ce fut un homme humble , et ce fut un homme charitable. Désintéressement le plus parfait : il ne tient qu'à lui d'être reconnu dans toute la Judée pour le Messie ; des prêtres, des lévites , députés de la Synagogue , sont prêts à le saluer en cette qualité : mais sans se laisser prendre à l'éclat d'une dignité si auguste et si éminente, il proteste, non-seulement qu'il n'est pas le Messie, mais qu'il n'est
« Maltb., 7. — "Prov., 16.
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pas même prophète : Elias es tu,? Non sum. Propheta es tu? Non sum x. Humilité la plus héroïque; hien loin d'accepter l'offre qu'on lui fait, il confesse qu il n'est pas digne de rendre à ce Messie que Ton cherche les plus vils services, ni de dénouer les cordons de ses souliers : Vujus non sum dignus ut solvam corrigiam calceamenti ejus ~. Enfin, charité la plus pure et la plus solide : s'il a de la dureté , c'est pour lui-même ; et du reste , il emploie toute l'ardeur de son zèle à instruire les peuples , à toucher et à gagner les cœurs pour les gagner à Jésus-Christ: Ego vox clamant is: Dirigite viam Domini.
Voilà ce que j'appelle une sévérité vraiment évangélique; voilà ce qui manquait aux pharisiens, et qui manque encore à tant d'autres qui, selon le reproche de saint Jérôme, ont hérité, par une malheureuse succession , de tous les vices de ces prétendus dévots : Va? vobis, ad quos pharisœorum vitia transierunt 3/ lisse piquaient d'une piété sévère; mais quel en était le fond? Un esprit d'intérêt : Malheur à vous, leur disait le Sauveur du monde , qui faites de longues prières et qui cherchez à vous enrichir du patrimoine des veuves ! Un orgueil secret : Malheur à vous , poursuivait le Fils de Dieu, qui voulez partout dominer et tenir les premiers rangs! Une dureté impitoyahîe pour le prochain: Malheur à vous, qui chargez vos frères de fardeaux pesants, dont ils sont accablés et qu'ils ne peuvent porter ! De là , mes chers auditeurs , tirons trois règles pour bien juger de la sévérité chrétienne , et concluons qu'elle doit surtout consister dans un plein désintéressement: c'est la première partie; dans une sincère humilité : c'est la seconde ; et dans une charité patiente et compatisantc : c'est la troisième. On dira que cette matière ne convient pas à la cour, et moi je disque c'est spécialement à la cour qu'elle convient. Car à la cour, comme partout ailleurs , on ne peut se sauver que par la voie étroite : et n'est-ce pas à la cour, plus que partout ailleurs, qu'on a, dans cette voie étroite, à se défendre de l'intérêt, de l'orgueil, des aversions , des animosités, des envies , de tout ce qui peut envenimer un coeur et l'endurcir? Je n'y persuaderai pas, mais au moins j'instruirai. La sévérité que j'y prêche n'y sera pas pratiquée , mais au moins elle y sera connue : et n'y eût-il que quelques âmes fidèles qui dussent profiter de cette instruction, ce sera assez pour mdi. Dieu aura la gloire d'avoir trouvé jusque dans la cour, ou, plutôt, d'y avoir formé de parfaits adorateurs. Demandons, etc. Ave, Maria.