‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 45 sur 164 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est parle retranchement de l'intérêt, ou plutôt de la cupidité qui s'attache à la poursuite de l'iutérêt , que doit commencer cette circoncision du cœur dont parle si souvent l'Apôtre , et sans laquelle il est impossible d'entrer dans cette voie étroite de l'Evangile , qui conduit à la vie , et qui est le principe du salut: Omnis ex vobis qui non renuntiat omnibus quœ possidet, non potest meus esse discipulus 4 : Quiconque ne renonce pas d'esprit et de cœur à tout ce qu'il a, beaucoup plus à tout ce qu'il n'a pas

' Joan., 1. — » Act., 13. — 3 Hieron. — 4 Luc, 14.

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et qu'il ne peut avoir sans injustice ou sans forcer l'ordre de Dieu, est incapable d'être mon disciple. Voilà le premier axiome de la morale de Jésus-Christ, qui, pour n'être que le plus bas degré de la perfection évangêlique , ne laisse pas d'abord d'élever Fliomme au-dessus de tout ce qui n'est point Dieu, et qui fait déjà réellement et solidement en lui ce que la philosophie païenne n'a jamais pu faire qu'en apparence dans ses plus parfaits et ses plus zélés sectateurs. D'où je conclus qu'un chrétien , quelque idée de sainteté qu'il se propose, n'aura jamais cet esprit de sévérité, propre de la loi de grâce, qu'autant qu'il aura cet esprit de désintéressement par où notre divin maître a voulu que ses disciples fussent distingués.

Car pour vous en développer le mystère, prenez garde, s'il vous plaît, aux propositions que j'avance, et qui vpnt vous désabuser d'autant d'erreurs dont je craindrais avec sujet que vous ne fussiez prévenus. S'il faut mesurer la sévérité chrétienne par quelque règle , à parler exactement, ce ne doit point être , ni par la difficulté des choses que l'on entreprend ou que l'on est prêt à souifrir, ni par l'éclat d'une vie extérieurement austère et mortifiée, ni par un certain zèle de réforme dont on se pique dans les discours et dans les conversations du monde , ni par un abandon même effectif de quelques intérêts particuliers dont on consent à se dépouiller : pourquoi? parce que tout cela précisément considéré, bien loin d'être ce que Jésus-Christ a prétendu, en nous obligeant à être sévères envers nous-mêmes , peut subsister , et subsiste en effet tous les jours avec les plus honteux relâchements du christianisme. Quelle est donc la marque sûre et infaillible de la sévérité que nous professons dans notre religion ? je le répète , un désintéressement général , absolu , sincère : trois qualités aussi rares dans le monde qu'elles sont estimables , et par où nous devons juger si nous sommes en effet devant Dieu ce que peut-être nous nous flattons bien injustement d'être devant les hommes. Ceci mérite toute l'attention de vos esprits ; ne perdez rien d'une si importante matière.

Non, Chrétiens, ce n'est point par la règle, ni de la difficulté des choses, ni du courage à les entreprendre ou à les souffrir , qu'il faut discerner la vraie sévérité d'avec la fausse. Et la preuve en est évidente: parce que, comme raisonne fort bien saint Chrysostome, les choses même les plus fâcheuses, et celles dont la nature a le plus d'horreur, nous deviennent supportables , et même faciles et agréables , dans la vue d'un intérêt humain ; et quand nous agissons par le motif de cet intérêt, bien loin que nous nous fassions violence en nous abstenant , en nous surmontant, en nous captivant , on peut dire , et il est vrai , que nous nous la ferions tout entière en ne nous abstenant pas , en ne nous surmontant pas , et en ne nous captivant pas.

Ce que nous prenons alors sur nous, nous nous l'accordons à nousmêmes. Nous mortifions une passion, mais c'est pour suivre le mouvement et l'attrait d'une autre. Il nous en coûte , mais d'une manière qui ne choque point notre amour-propre , puisqu'au contraire c'est notre amourpropre qui nous fait porter lui-même la pesanteur du joug, et qui cherche

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en cela ù se satisfaire. Or, ce qui satisfait en nous l'amour-propre ne peut pas être l'objet de la sévérité évangélique.

En effet , on ne dira pas que la vie pénible et laborieuse d'un avare qui s'épuise pour amasser, soit une vie austère selon l'Evangile, ni que la servitude d'un courtisan qui, pour établir sa fortune, essuie tout et dévore tout, lui doive être comptée pour un exercice de cette abnégation qui fait le souverain mérite des Justes. Au contraire, plus l'un et l'autre est déterminé , dans cette vue , à prendra sur soi-même, plus il est censé amateur de soimême , et plus il est éloigné de cette sainte haine que le Fils de Dieu veut que nous ayons de nous-mêmes: pourquoi? parce que l'intérêt qui le domine, et dont il s'est rendu esclave, n'est rien autre chose qu'un amour déréglé de soi-même qui le fait souffrir. Sa véritable abnégation (je parle de l'homme mondain) serait donc, plutôt de ne pas souffrir de la sorte , et de renoncer à cet intérêt pour lequel il renonce à tout le reste. Car voilà ce qui lui coûterait ; mais c'est justement ce qu'il ne gagne jamais sur lui , parce que, selon la pensée de saint Ambroise, s'il se resserre, ce n'est point dans cette voie étroite et salutaire que Jésus-Christ nous a enseignée, mais, par un aveuglement bien déplorable , dans le chemin large et spacieux qui mène à la perdition.

Je dis plus, et je vous prie d'écouter ceci. Une vie exacte et extérieurement mortifiée n'est point toute seule un témoignage convaincant de la sévérité que nous cherchons , et qui est celle que l'Évangile nous recommande. En voici la raison , c'est que dans cet extérieur de mortification et de régularité, il peut encore y avoir un intérêt caché où la nature se trouve. Quel intérêt, me direz-vous? un intérêt, Chrétiens, d'autant plus difficile à vaincre, et plus dangereux, qu'il est plus déguisé et plus raffiné, c'està-dire un intérêt où la piété se mêle, et qui c;-t revêtu de ce qu'il y a de plus spécieux et de plus éclatant dans la religion.

Car si la piété est utile à tout , comme disait saint Paul, quoiqu'il l'ait dit dans un sens bien différent de celui-ci , beaucoup plus la piété qui se pique d'exactitude et d'austérité. Or, telle est surtout celle de certains esprits dont saint Augustin nous a si bien donné l'idée; qui se font, dit-il, un intérêt d'être sévères, et dont il semble que la politique soit d'être regardés dans le monde et tenus pour tels : et moi je soutiens que du moment qu'ils se font un intérêt de l'être , dès là ils cessent de l'être , et qu'il est impossible qu'ils le soient , parce qu'il n'y a point de contradiction plus positive dans la morale chrétienne que celle qui se rencontre entre ces deux termes, la recherche de l'intérêt, et la sévérité.

Un exemple plausible , et d'autant plus touchant pour nous , que Jésus- Christ, notre souverain maître, à force de nous le mettre devant les yeux, l'a consacré , pour ainsi dire , à notre instruction , c'est celui des pharisiens. Qu'y avait-il de plus régulier en apparence , et de plus détaché par profession de toutes les douceurs de la vie , que les pharisiens parmi les Juifs? C'était l'esprit de leur secte. Cependant le Sauveur du monde ne put jamais les supporter; et la remarque de saint Jérôme est bien étonnante, que cet Homme-Dieu, qui était d'un côté la sagesse même, et de l'autre la

douceur et la bonté même, fit toujours paraître plus d'indignation et un zèle plus amer contre cette prétendue sévérité pharisaïque , que contre les désordres les plus énormes des publicains et des femmes prostituées de Jérusalem.

Que manquait-il aux pharisiens pour être sévères ? Ah ! mes Frères , répond saint Bernard, que ne leur manquait-il pas? Ils avaient l'ombre de la sévérité, mais ils n'en avaient pas le corps , bien loin qu'ils en eussent l'esprit : pourquoi? parce qu'ils n'en affectaient les pratiques que pour s'en attirer les prolits et les émoluments ; c'est-à-dire parce que c'était des hommes mercenaires qui ne s'attachaient à la rigueur des observances de la loi que pour se maintenir dans la possession d'un misérable intérêt qui les aveuglait , et dont ils étaient jaloux ; que pour parvenir à leurs fins ; que pour contenter leur cupidité ; que pour se rendre maîtres des esprits ; que pour exercer un empire plus absolu , non-seulement sur les personnes, mais , comme Jésus-Christ leur reprochait , sur les revenus et les biens , et en particulier sur les biens de certaines veuves qui , préoccupées de l'opinion de leur sainteté , s'épuisaient pour fournir à leur entretien : Vœ vobis, quia comeditis domos viduarwn * ! Car tout cela , ce sont les points marqués par les évangélistes , sur quoi le Fils de Dieu avait coutume de s'étendre pour confondre ces sages du judaïsme, ne les épargnant jamais, et jugeant qu'il était nécessaire de découvrir l'abus de leur conduite, parce qu'il ne concevait rien de plus opposé à la pureté de ses maximes , que cet intérêt couvert du voile de la sévérité.

Si donc , Chrétiens , pour nous appliquer cette divine morale , il arrivait , malheureusement pour nous , que nous prissions les mêmes voies , et qu'au milieu du christianisme dont nous professons la créance et le culte ,' nous fussions pharisiens d'action et de mœurs ( ce n'est point une supposition chimérique; et saint Paul, qui prévoyait les malheurs dont l'Église était menacée , avertissait son disciple Timothée qu'il viendrait un temps où ce trafic de piété régnerait, même entre les fidèles, et qu'il y en aurait parmi eux dont la corruption de l'esprit et du cœur irait jusqu'à s'imaginer que la religion leur doit être un moyen pour réussir dans le monde : Hominum mente corruptorum, existirnantium quœstum esse pietatem 2; il l'a prédit, Chrétiens, et Dieu veuille que notre siècle ne soit point un de ceux qu'il a désignés par ces paroles ! c'est à vous et à moi de nous préserver d'un tel désordre ) : s'il arrivait , dis-je , qu'abusant d'une chose aussi sainte qu'est la sévérité évangélique, le scandale qu'a déploré saint Paul vint à se vérifier en nous , que n'ayant rien peut-être d'ailleurs par où nous pousser dans le monde et y faire quelque figure , nous entreprissions d'en venir à bout par les apparences d'une vie plus réformée , que par là l'on cherchât à s'établir , par là l'on se fit des amis , par là l'on se ménageât des patrons, par là, ou plutôt en cela, l'on eût des desseins, des espérances , des vues qui se produiraient dans leur temps , en sorte que tout cet éclat de piété, et de piété sévère, n'aboutit qu'à conduire une intrigue, qu'à soutenir une entreprise, quà engager celui-ci , qu'à ga-

» Matili., 23. — * 1 Tàn., 6.

gner celle-là , en un mot , qu'à entretenir cette société , ce commerce indigne qui a été un sujet d' horreur pour Y Apôtre : Existimantium quœstum esse pietatem ; pourrait-on dire alors qu'il y eût là le moindre vestige de cette sévérité chrétienne, qui doit non-seulement nous rendre parfaits, mais parfaits comme notre Père céleste ? Ah ! mes chers auditeurs , ce serait bien renverser les idées des choses, et prendre plaisir à nous séduire nous-mêmes, que d'en juger ainsi. Non, non , si nous en sommes réduits là , Jésus-Christ ne nous reconnaît point pour ses disciples. Cette sévérité intéressée est un des plus pernicieux relâchements où nous puissions tomber, et tout le fruit que nous en devons attendre, c'est qu'après nous en être servis pour faire quelque temps une figure odieuse ou ridicule devant les hommes, elle serve, un jour, à faire notre confusion et notre honte devant Dieu.

Mais on a du zèle pour maintenir la discipline , et Ton ne craint pas de le faire hautement valoir , et de l'opposer à la licence et aux dérèglements du siècle. Autre erreur, dit saint Augustin : car ce zèle de la discipline, si louable d'ailleurs , et si nécessaire , ne coûte rien dans les entretiens , dans les cercles , dans les livres , dans les chaires même et dans les discours publics ; le bornant là , on n'en est point incommodé ; au contraire , on s'en fait honneur, et l'abus en vient jusques à ce point , que le libertinage même s'accoutume à tenir ce langage , parce que c'est le langage à la mode, et qu'on a trouvé le secret de faire impunément toutes choses, pourvu qu'on parle sévèrement.

N'a-t-on pas vu des hypocrites se soutenir par cet artifice , et imposer au genre humain? et n'entend-on pas tous les jours des gens perdus de •conscience, et chargés de crimes, s'exprimer éloqucminent sur le chapitre de la réforme et sur la censure des mœurs? L'imposture est si commune, qu'on commence à ne s'y plus tromper. Mais , sans entrer dans cette politique des sages du monde , je dis des sages libertins , voulons-nous connaître , Chrétiens , si ce zèle de réforme , si vif en apparence , et si ardent, est dans nous un véritable effet de la sévérité de l'Évangile ? examinons-le par nous-mêmes et par notre propre conduite. En parlant comme nous parlons, c'est-à-dire en nous piquant dans les conversations d'autoriser les maximes les plus sévères , en sommes-nous pour cela moins intéressés ? en sommes-nous moins âpres à poursuivre ce que nous prétendons nous être dû ? en sommes-nous de meilleure foi pour nous faire une justice rigoureuse sur ce que nous devons aux autres? en sommes-nous plus disposés à nous relâcher de nos droits sur mille sujets où la charité , où la paix , où le devoir, où l'honneur même l'exige? mais surtout en sommes-nous plus dégagés de ces vues humaines qui infectent tout ce qu'il y a de plus sacré dans le culte de Dieu?

Car voilà , s'il m'est permis d'user de ce terme , la pierre de touche ; mais c'est à quoi le faux zèle ne veut pas être éprouvé. Nous exagérons en paroles la sainteté du christianisme , et ce n'est point précisément ce que je condamne ; mais au même temps que dans nos paroles et dans nos décisions nous sommes si rigoureux, avons-nous, dans la pratique, une affaire à

traiter, un différend à terminer, un argent à placer, une restitution a faire, un bénéfice, comme Ton parle, à sauver ou à négocier? et puisque le nom de bénéfice m'a échappé, avons-nous à combattre les justes remords que doit donner la pluralité , l'incompatibilité , la non-résidence la translation , l'emploi , ou , pour mieux dire , la profanation des revenus? c'est justement alors que nous nous comportons comme tout le reste des hommes , et bien souvent pis que les autres hommes. Pourquoi ? parce qu'il s'agit de notre intérêt. Ces théologiens faciles et commodes , que nous ne pouvions auparavant souffrir , ne nous paraissent plus si odieux. Étudiant de plus, près leurs opinions, nous y découvrons du bon sens, et, après les avoir cent fois condamnés pour les autres , nous les estimons enfin raisonnables pour nous-mêmes ; car n'est-ce pas ainsi que l'amour-propre est ingénieux à nous prévenir et à nous corrompre?

Je sais, Chrétiens, que nous ne manquons pas d'adresse pour paraître en cela même consciencieux, et qu'après nous être une fois déclarés pour le parti sévère du christianisme , s'il nous survient dans le monde une occasion importante que nous n'avions pas prévue, et où cette sévérité se trouve par malheur opposée à notre intérêt , une occasion où le monde nous attendait , pour voir de quelle manière nous en userions , et où il est déterminé à ne nous faire nulle grâce ; je sais , dis-je , que là-dessus nous savons bien nous ménager, et ne pas risquer notre réputation; que pour cela nous ne nous rendons pas tout à coup au sentiment qui nous favorise ; que nous sommes même les premiers à prononcer contre nous ; qu'il faut bien des remontrances de nos amis et de nos proches, pour nous faire modérer cette rigueur , et qu'il n'y a point de consultation dont nous n'ayons soin de nous prémunir. Mais quand je m'aperçois enfin que tout ce mystère se termine à faire avec beaucoup de cérémonie ce que font sans tant de difficultés et tant de façons , les plus relâchés , et ce que ne ferait peut-être pas un chrétien qui vit selon le train commun du monde quoique moins zélé en spéculation pour les mœurs et pour la discipline en vérité je ne puis pas, mes chers auditeurs, que je ne déplore notre misère et notre faiblesse.

La sévérité du christianisme , dans ces rencontres , était de ne point prendre tant de mesures , de ne point consulter tant d'auteurs , de ne point écouter tant d'avis , de tenir ferme dans son principe , et d'en demeurer à ce que l'on avait jugé, selon Dieu, le plus sûr et le plus exact; défaire sincèrement ce que l'on aurait exigé des autres , et de renoncer à cet intérêt qui ne s'accorde pas en effet avec les règles de la religion. Mais où sont aujourd'hui les exemples de cette sévérité ? Cependant c'est par là qu'il la faut mesurer : car quand je vois un chrétien me parler de la voie étroite de l'Évangile, et en revenir toujours à son intérêt, fit-il des miracles, je ne croirais pas en lui : prononçât-il des oracles , je n'en serais pas touché : qu'il me paraisse désintéressé, et il me persuadera.

Enfin , j'ai dit que l'abandon même effectif de quelques intérêts particuliers ne suffit pas : pourquoi ? c'est la réflexion de saint Augustin ; parce qu'il est aisé de renoncer à un intérêt pour un autre intérêt , comme il

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était aisé â ce philosophe de fouler aux pieds le faste de Platon par un autre faste encore plus grand et moins supportable. Il faut donc, si nous voulons entrer dans cette voie que Jésus-Christ nous a tracée , et qui est celle des élus , que notre désintéressement soit général , qu'il soit absolu , qu'il soit sincère. Général : tellement que , dans la profession que nous faisons de nous attacher à Dieu , nous n'envisagions et nous ne cherchions que Dieu ; et ne mérite-t-il pas bien d'être cherché de la sorte ? Absolu , sans condition , sans réserve , sans restriction ; car c'est ici que cette maxime , Tout ou rien, doit avoir lieu plus que partout ailleurs , et que le moindre ménagement de ce qui s'appelle intérêt propre ternit le lustre et anéantit le mérite de la plus apparente piété. Sincère , sans tout ce raffinement qui nous fait quelquefois fuir l'intérêt pour y mieux parvenir; qui nous le fait abandonner pour le mieux conserver; qui , pour en éviter le reproche, lors même que nous le recherchons avec plus d'empressement , nous en fait témoigner un mépris feint et simulé : car l'intérêt, dit saint Augustin, parle toutes sortes de langues , et joue toutes sortes de personnages , même celui de désintéressé : mais trompons-nous Dieu? et avec toute notre prudence , trompons-nous même les hommes ?

Voilà , Chrétiens , le premier caractère de la sévérité évangélique ; voilà par où l'on arrive à la perfection. Tandis qu'elle a été suivie dans le christianisme , je veux dire tandis que l'intérêt , ou plutôt l'esprit d'intérêt en a été banni , le christianisme s'est maintenu dans sa pureté : du moment que nous l'avons quitté, l'esprit de notre religion s'est altéré, et nous avons commencé à dégénérer.

C'est sur cela que nous ne pouvons assez regretter les heureux siècles de la primitive Eglise , et c'est sur quoi il faudrait souhaiter de les voir renaître. Les fidèles alors ne possédaient rien en propre, mais dès qu'on a voulu distinguer le mien et le tien, dès qu'on a entendu ces froides paroles , selon l'expression de saint Jean Chrysostome , mais qui , dans leur froideur même, excitent tant de chaleur dans les esprits, toute la sainteté chrétienne s'est démentie , et l'on est tombé dans une entière corruption de mœurs. En cherchant le sien, on a appris à trouver celui d'autrui; et en trouvant celui d'autrui , on en a fait le sien : de là sont venues tantde divisions, de chicanes, de fourberies, de concussions, d'oppressions, d'usurpations ; de là tant d'abus qui se sont glissés jusque dans le sanctuaire , en sorte qu'on peut bien présentement nousreprocher ce que reprochait Tertullien aux païens , quand il leur disait qu'ils faisaient servir la majesté de leurs dieux à leurs intérêts : Apud vos majestas quœstuo.ria ef/îcitur l ; de là les simonies palliées et déguisées , les permutations , plus sordides encore que la simonie même; les gratifications ou les récompenses, les tributs et les pensions sur des bénéfices , sans les avoir jamais possédés ; les dissipations du patrimoine de Jésus-Christ en meubles, en trains, en équipages; l'envie de dominer dans l'Église, s'engageant à la servir pour y commander: désordres qui l'ont décriée , qui l'ont rendue odieuse aux hérétiques , qui lui ont. attiré de leur part de si atroces invectives.

» Terlull.

Ah ! mes Frères, réveillons aujourd'hui notre zèle; prenons des sentiments plus épurés et moins terrestres; ne débitons point tant de belles maximes ; mais venons-en aux effets; commençons par dégager notre co?ur, par le détacher : par là nous glorifierons Dieu , nous édifierons l'Église , nous fermerons la bouche à ses ennemis ; et j'ose dire même que nous n'y perdrons rien. Car la piété, dit l'Apôtre, est une grande richesse, si nous savons nous en contenter : Est quœstus magnus piètas cum sufficientiâ l. Dès que nous ne nous, en contentons pas , dès que nous voulons quelque chc°e au delà , et que , par une espèce de sacrilège , nous mêlons des intérêts profanes et humains avec des intérêts tout spirituels et tout célestes , Dieu réprouve ce mélange, et les hommes le méprisent. N'ayons en vue que Dieu, ne cherchons que Dieu; Dieu nous suffira : Cum sufficientiâ. Et pourquoi ne nous suffirait-il pas ? Il suffit pour tout ce qu'il y a de bienheureux dans le ciel ; il suffit pour lui-même. Avons-nous un cœur plus vaste que tant de Saints ou que Dieu même ? Qu'y a-t-il , Seigneur, dans toute l'enceinte de ce grand univers , que je puisse désirer hors de vous ; et si vous êtes à moi, que me faut-il davantage? Ainsi parlait David. Dieu lui tenait lieu de tout. Il est vrai qu'il se proposait la récompense , qu'il la demandait, qu'il la recherchait : mais cette récompense, qu'était-ce autre chose que Dieu même? Sévérité chrétienne, sévérité non -seulement désintéressée , mais encore sévérité humble : c'est la seconde partie.

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