TROISIÈME PARTIE
À considérer les choses dans l'apparence , il n'est rien de plus opposé , ce semble, que la sévérité chrétienne et la charité. Car la charité, selon saint Paul , est douce , indulgente , condescendante v ; elle couvre tout , elle excuse tout, elle supporte tout : et au contraire la sévérité fait profession de n'excuser rien , de ne supporter rien , de n'avoir ni complaisance ni indulgence , d'être inflexible dans ses sentiments , et rigide dans sa conduite : qualités qui se détruisent , à ce qu'il parait, les unes les autres. Cependant, Chrétiens, le Fils de Dieu a supposé que l'on pourrait parfaitement les allier ensemble ; et de la manière qu'il a conçu son Évangile, à peine dirait-on pour laquelle de ces deux vertus il a témoigné plus de zèle, ne les ayant jamais séparées, n'ayant point voulu de l'une sans l'autre , mais ayant fait également de l'une et de l'autre le caractère de sa loi. Comment cela , et quel moyen de les accorder? Rien de plus aisé, mes chers auditeurs , pour peu que nous soyons versés dans la morale de Jésus-Christ. Car distinguons bien les objets ; et par la différence des objets , nous reconnaîtrons que ce qui parait en ceci contradictoire, est justement ce qui fait toute l'harmonie et toute la perfection de la loi de grâce.
En effet , dit saint Augustin , et voici le dénouement de la question : le Sauveur du monde n'a jamais prétendu , dans l'Évangile , que nous eussions pour les autres de la sévérité, mais seulement pour nous-mêmes; et son intention n'a point été que nous eussions pour nous-mêmes cette charité dont il s'agit , c'est-à-dire cette douceur et cette bénignité , mais seulement pour les autres. Or la charité pour les autres, et la sévérité pour soi-même, ce sont deux devoirs qui se concilient d'eux-mêmes , et qui , bien loin de se combattre , s'entretiennent mutuellement, puisqu'il est certain que la seule obligation d'être charitables envers nos frères nous met dans une absolue nécessité d'être sévères envers nous-mêmes , et que l'expérience nous apprend tous les jours que l'occasion la plus fréquente et le sujet le plus ordinaire que nous ayons d'exercer cette sévérité envers nousmêmes, est la charité que nous devons au prochain.
Je ne parle pas, au reste, de ceux que Dieu a établis pour gouverner les autres et pour leur commander, beaucoup moins de ceux à qui Dieu
« Matth., II. — » Ibid. — . Mbid.— 4 1 Cor., 13.
confie la conduite des âmes , tels que sont les pasteurs , les confesseurs , les directeurs. Ce n'est point à moi , et je m'en suis déjà déclaré dans un autre discours, ce n'est point à moi qu'il appartient de leur donner des règles; ce serait plutôt à moi de les prendre d'eux. De savoir s'ils doivent être sévères ou indulgents ; si , dans les fonctions de leur ministère , la sévérité doit prédominer par-dessus la charité , ou si la charité doit l'emporter sur la sévérité ; si la sévérité sans charité peut être utile , ou si la charité sans sévérité peut être efficace : ce sont des points qui ne regardent pas ceux qui m'écoutent, et que je n'entreprends pas de décider. Mais je parle de chrétien à chrétien , de particulier à particulier, et je dis ce qu'il serait si important pour vous et pour moi de nous dire tous les jours de notre vie, que la charité due au prochain est la matière la plus abondante , et au même temps la plus nécessaire, de cette sévérité dont Dieu veut que nous usions envers nous-mêmes : pourquoi? en pouvons-nous douter, après les excellentes idées que saint Paul nous donne de la charité chrétienne , et surtout après tant d'épreuves de ce qu'il nous en coûte presque à chaque moment dans le commerce du monde, pour la pratiquer?
Quand ce grand apôtre nous dit que la charité doit supporter les faiblesses et les imperfections du prochain , qu'elle doit obliger et servir le prochain , qu'elle doit soulager les misères du prochain ; quand il ajoute qu'elle ne s'aigrit point , qu'elle ne se pique point , qu'elle ne rend point le mal pour le mal, qu'elle est patiente dans les injures, qu'elle fait du bien à ceux qui l'outragent, qu'il n'y a rien qu'elle ne soit disposée à souffrir ; dans cette description si belle et si vive , que nous prêche-t-il , sinon la sévérité envers nous-mêmes ?
Sévérité véritable : car, pour accomplir tout cela , que ne faut-il pas prendre sur soi-même? combien de victoires ne faut-il pas remporter sur son naturel, sur son humeur, sur ses passions? entrons dans le détail. Pour avoir cette charité patiente , que ne faut-il pas endurer? à combien de bizarreries et de caprices de la part de ceux avec qui l'on vit , à combien de manières importunes, fâcheuses, choquantes, ne faut-il pas s'accommoder? quelles aversions et quelles antipathies naturelles ne faut-ii pas surmonter? Pour avoir cette charité discrète et sage, en combien de choses ne faut-il pas se contraindre ? par exemple , en combien de rencontres ne faut-il pas , par charité , se taire quand on voudrait parler, acquiescer quand on serait tenté de résister, excuser quand on aurait envie de contrôler, aimer mieux paraître dans l'entretien moins agréable et moins spirituel , que d'offenser et de railler ? Pour avoir cette charité détachée d'elle-même, que ne doit-on pas sacrifier? de combien de prétentions justes ne faut-il pas se relâcher ? en combien de sujets et de conjonctures où il serait aisé de l'emporter, ne faut-il pas , pour le bien de la paix , plier et céder? Pour avoir cette charité douce , quels mouvements de colère ne faut-il pas réprimer? quels sentiments de vengeance ne faut-il pas étouffer? quels mauvais offices et quelles injures ne faut-il pas oublier? Dites-moi, mes chers auditeurs, qu'est-ce que la sévérité évangélique, si ce ne Test pas là? Donnez-moi un homme qui s1 airae lui-même, et qui ne
sache pas se gêner et se mortifier : comment s'acquittera-t-il de ces devoirs, et de mille autres à quoi nous oblige la charité du prochain? comment aimera-t-il le prochain à ces conditions ? comment s'incommodera-t-il pour l'assister dans ses besoins? comment s'humiliera-t-il pour radoucir dans ses emportements? comment consentira-t-il à lui pardonner une injure ? comment se soumettra-t-il à le prévenir, pour ménager une réconciliation? Il est donc vrai que la charité dont nous sommes redevables à nos frères , bien loin d'être contraire à la sévérité chrétienne , en est une des parties les plus essentielles et comme le fondement.
Mais qu'arrive-t-il ? Appliquez-vous à cette dernière pensée : au lieu de raisonner et d'agir suivant ce principe , nous confondons tout l'ordre des choses , et, par un renversement que l'amour-propre ne manque guère à faire dans notre cœur, si nous n'avons soin de nous en garantir, au lieu d'exercer contre nous-mêmes cette sévérité, contre nous-mêmes, dis-je, qui , de droit naturel et divin , en sommes les premiers ou les seuls objets, nous l'employons contre nos frères, qui ne sont pas néanmoins de son ressort. Car, à quoi se réduit communément cette prétendue sévérité dont nous nous flattons? Je veux, Chrétiens, qu'elle ne laisse pas de produire en nous quelque réforme ; je veux qu'elle nous retranche certains plaisirs et certains divertissements .du siècle corrompu ; je veux même qu'elle nous fasse paraître plus occupés de Dieu et de notre sanctification ; mais si , avec tout cela, elle nous rend fâcheux, importuns, critiques, censeurs des actions d'autrui, et insupportables dans la société; si , malgré tout cela, elle nous fait perdre cette complaisance charitable, cette déférence que nous devons avoir pour les autres , et sans laquelle il est impossible de conserver la paix , surtout entre des proches et dans une famille ; si , en conséquence de ce que nous sommes réguliers, nous croyons avoir un droit acquis de ne rien approuver, de ne rien tolérer, de ne rien passer ; si cette sévérité s'attache à observer jusques à une paille dans l'œil de notre prochain, et à l'étendre, à la grossir jusqu'à la faire paraître comme une poutre ; si elle nous inspire je ne sais quelle aigreur dans les avis mêmes de charité que nous donnons ; ou si , sous prétexte de charité , elle nous met sur le pied d'en donner sans mesure, et toujours par bizarrerie et par caprice ; si elle nous autorise dans une liberté de médire d'autant plus dangereuse qu elle paraît mieux intentionnée, et qu'elle prend l'apparence du zèle ; si , par maxime de régularité , nous disons plus de mal de notre frère que les plus médisants du siècle n'en diraient , ou par imprudence ou par malice ; si cet esprit de sévérité sert à fomenter nos ressentiments, à exciter nos vengeances, à nous rendre incapables de retour, jusque-là que, parce que nous sommes pieux et dévots, ou que nous en avons la réputation, on craigne plus mille fois de nous blesser que d'offenser un homme du monde qui n'aspire point à une si haute sainteté ; mais par-dessus tout, si l'aversion même, et une aversion d'état; si l'aliénation du cœur et un esprit de contradiction est le principe secret qui nous engage à nous déclarer sévères ; car, encore une fois , cela peut arriver ; et puisque je monte dans la chaire de Jésus-Christ pour corriger les désordres des chrétiens , je ne les dois pas
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déguiser; si, dis-je, notre sévérité dégénère dans ces abus, ee n'est plus qu'une sévérité fausse, et Ton peut bien nous reprocher, comme aux pharisiens , que nous sommes de grands observateurs de petites choses, tandis que nous négligeons les plus importantes.
Car un des plus grands préceptes , c'est celui de la charité , et voilà , hypocrites pharisiens, leur disait le Sauveur du monde, à quoi vous manquez : loute votre piété se réduit à de légères observances et à de menues pratiques de religion ; à payer les dîmes, dont il n'est pas même parlé dans la loi , et que l'on n'exige pas de vous : Decimatis mentham et anet/tum ! ; mais cependant vous oubliez les points les plus essentiels, la justice et la miséricorde : Reliquistis qaœ graviora sant legis, misericordiam et judicium. La loi vous ordonne d'être équitables dans vos jugements , et tous les jours vous portez contre le prochain les plus injustes arrêts , en le décriant, en le déchirant, en le condamnant; la loi vous ordonne de secourir vos frères , et tous les jours tous leur suscitez de nouveaux ennemis ; vous formez contre eux de nouvelles intrigues ; au lieu de les aider, vous travaillez à les perdre : c'est ainsi que vous vous aveuglez ; c'est ainsi que vous craignez d'avaler un moucheron , et que vous dévorez des chameaux.
Tel fut en effet le vice des pharisiens : exactitude scrupuleuse à l'égard de certaines traditions , de certaines cérémonies peu nécessaires , mais en quoi ils faisaient consister la sévérité de leur morale ; et du reste , transgression libre et entière des devoirs les plus indispensables. S'agissait-il du jour du sabbat ; ils l'observaient avec une telle rigueur, ou plutôt avec une telle superstition, que, pour ne le pas violer, comme l'a remarqué Josèphe, ils aimèrent mieux , durant le siège de Jérusalem , livrer leur ville au pouvoir des Romains, exposer leurs biens, leur liberté, leur vie, que de réparer une brèche ; mais à ce même jour du sabbat , ils ne se faisaient point de peine des perfidies les plus noires et des plus lâches trahisons. S'agissait-il d'entrer dans la salle de Pilate ; ils se tenaient dehors , ils s'en éloignaient, de peur, dit l'Évangéliste , d'être souillés en y entrant; mais au même temps ils conspiraient contre Jésus-Christ , ils le calomniaient , ils poursuivaient sa mort. Voilà , reprend saint Augustin , des gens d'une conscience bien délicate : ils regardent comme une espèce d'impureté de paraître dans le prétoire d'un juge païen , et ils ne se font pas un crime de verser le sang d'un innocent : Alienigenœ judicis prœtorio contaminari metuebant , et fratris innocentis sanguinem fundere non timebant 2. Or, n'est-ce pas là une peinture naturelle de la piété de notre siècle? Une personne fera cent communions , qui n'aura pas la moindre complaisance pour un mari , pour des enfants , pour des parents , pour des domestiques ; elle mortifiera son corps , et elle ne remportera pas une seule victoire sur son cœur; elle fera souffrir tout une famille par ses caprices et ses chagrins ; on la verra au pied d'un autel réciter de longues prières , et dans une conversation on l'entendra tenir les discours les plus médisants. Qu'est-ce que cela? une piété de pharisien, ou, si vous voulez que je parle avec
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l'Apôtre , une piété d'enfant. Ah ! mes Frères , écrivait-il aux Corinthiens , je vous conjure de ne vous point comporter dans les choses de Dieu comme des enfants : Fratres, nolite pueri effici sensibus l. Sur quoi saint Chrysostome fait une comparaison bien propre à mon sujet. Voyez , dit ce Père , un enfant : qu'on le dépouille de ses biens, qu'on lui enlève son héritage, qu'il voie sa maison en feu , il n'en est point touché ; mais qu'on lui ôte une bagatelle qui l'amuse , il s'afflige , il pleure , il est inconsolable : c'est ce qui nous arrive tous les jours. A-t-on manqué aux règles les plus sacrées de la charité , à peine y faisons-nous quelque attention ; mais a-t-on omis un exercice de notre choix , et qu'on s'est volontairement prescrit , on court au tribunal de la pénitence s'en accuser, et l'on en gémit devant Dieu. Mais quoi! faut-il donc les quitter, toutes ces pratiques? faut-il prendre une voie plus large, et nous relâcher de notre sévérité? A cela je réponds comme le Sauveur du monde ; il ne disait pas aux pharisiens : Laissez ces petites observances , mais , Attachez-vous d'abord aux plus nécessaires ; il faut , avant toutes choses , accomplir celles-ci , et ne pas abandonner ensuite les autres : Hœc oportuit facere, et Ma non omittere1. Oui , Chrétiens, soyons exacts et réguliers, soyons sévères dans nos mœurs ; non-seulement j'y consens, mais je vous y exhorte, et je ne puis trop fortement vous y exhorter. Cependant , selon la belle leçon que nous fait ce grand maître de la vie spirituelle, François de Sales, ne nous arrêtons pas à garder quelques dehors , tandis que l'ennemi s'empare du corps de la place; que notre sévérité soit solide; et elle le sera, si c'est une sévérité désintéressée , si c'est une sévérité humble , si c'est une sévérité charitable : par là nous parviendrons à la perfection de l'Evangile , et à la gloire que je vous souhaite , etc.