LETTRE DU P. MAHTINEAU. IX
la France le regarde comme le premier prédicateur de son siècle. Ce qu'on peut dire de lui, sur ce point, de plus singulier, c'est que, comme il parlait toujours avec beaucoup de justesse et de solidité, il savait rendre la religion respectable aux libertins mêmes, les vérités chrétiennes conservant dans sa bouche toute leur dignité et toute leur force.
En effet, sans faire son capital de la politesse , qui ne lui manquait assurément pas , il donnait à ses discours une beauté majestueuse , une douceur forte et pénétrante, un tour noble et insinuant, une grandeur naturelle et à la portée de tout le monde. Ainsi , également goûté des grands et du peuple , des savants et des simples , il se rendait maître du cœur et de l'esprit de ses auditeurs , pour les soumettre à la vérité qu'il leur annonçait. Aussi avait-il souvent la consolation de cueillir lui-même la moisson qu'il avait préparée, en jetant le bon grain de la parole de Dieu dans le champ du père de famille. Car combien at-on vu de personnes, du grand monde même, aveuglées par l'enchantement du siècle , et endurcies par une longue suite de crimes , venir mettre entre ses mains leurs cœurs ébranlés par la crainte et brisés par la componction qu'il leur avait inspirée !
Il n'a pas moins réussi dans la conduite des âmes. Évitant toute affectation et toute singularité , il les menait , par les roules les plus sûres , à la perfection propre de leur état ; et , appliqué à connaître la disposition particulière que la grâce produisait en elles, il savait parfaitement s'en servir pour avancer l'ouvrage de leur sanctification. La solide piété de tant de personnes , de toutes sortes de conditions , qui l'ont eu pour directeur, soit dans le siècle , soit dans les maisons religieuses, en est une preuve bien sensible. Mais ce don si excellent de conduire les âmes par les voies de la justice éclatait particulièrement quand il assistait les malades. Rien de plus capable de les instruire et de les soutenir que ce qu'il leur disait dans ces tristes moments où l'homme , livré à la douleur et enveloppé des ombres de la mort , ne trouve que de faibles secours dans sa propre raison. On était si convaincu que le P. Bourdaloue avait grâce pour cela, que , depuis plusieurs années , il était très-souvent appelé auprès des mourants : à quoi il répondait, de son côté, avec tous les empressements de la charité chrétienne, passant quelquefois de la chaire au lit des malades sans se donner un moment de repos.
De si importantes fonctions , exercées avec tant de distinction , lui avaient attiré une considération si universelle , que ce qu'il y a de plus élevé dans le royaume l'honorait de son estime , et se faisait même honneur, si je l'ose dire , d'avoir quelque liaison avec lui. A peine a-ton su sa maladie , que les personnes du premier rang, soit de la cour ou de la ville , ont envoyé , avec des marques d'une inquiétude véritable , savoir de ses nouvelles ; et dès qu'on a été informé de sa mort , tout le monde a pris part à notre affliction , et s'en est fait comme un devoir de reconnaissance, pour tout le bien qu'il a plu à Dieu d'opérer par lui , à l'avantage du public, durant le cours de tant d'années. Pour ceux qui lui avaient donné leur conliance, je ne sais si rien sera capable de les consoler. Comme ils le connaissaient encore mieux que les autres, l'entretenant plus souvent, recevant de lui des conseils très-salutaires, le trouvant toujours prêt à les secourir dans le besoin , et ne le quittant jamais sans une nouvelle conviction de son mérite , ils ont dii aussi ressentir plus vivement la grandeur de cette perte.
Mais ce qui doit , mon révérend Père , nous rendre plus précieuse la mémoire du P. Bourdaloue, ce sont les vertus solides qu'il a su joindre, selon l'esprit de nos règles , aux grands talents dont Dieu l'avait pourvu. Le zèle de la gloire do