‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 8 sur 164 · X LETTRE DU P. MARTINE AU · texte numérisé non relu

X LETTRE DU P. MARTINE AU

Dieu était l'âme de tout ce qu'il faisait dans l'étendue de ses emplois ; la sienne ne le louchait point. Loin de s'applaudir lui-même par une vanité dont il est difficile de se défendre dans les grands succès , les applaudissements qu'on lui donnait le faisaient souffrir; et , toujours renfermé dans la plus exacte modestie sur ce qui le regardait, il était prodigue de louanges à l'égard de ceux en qui l'on voyait quelque mérite. Je sais d'une personne pour qui il avait beaucoup de considération , que , lui ayant un jour demandé s'il n'avait point de complaisance parmi tant de choses capables d'en inspirer, il lui répondit que depuis longtemps Dieu lui avait fait la grâce de connaître le néant de tout ce qui brille le plus aux yeux des hommes , et qu'il lui faisait encore celle de n'en être point touché. Il dit à un autre qu'il était si parfaitement convaincu de son incapacité pour tout bien, que, malgré tous ses succès, il avait beaucoup plus à se défendre du découragement que de la présomption.

Il n'était pas plus sensible à tous les agréments qu'il pouvait trouver dans le commerce que son ministère l'obligeait d'avoir avec le monde. Comme il servait le prochain sans intérêt , c'était aussi sans attachement : en voici une preuve qui ne peut manquer de vous édifier.

11 y a plusieurs années qu'il pressa les supérieurs de lui permettre de passer le reste de ses jours à travailler loin de Paris, dans une de nos maisons de retraite ; et cette tentative n'ayant pas réussi , il en fit une, il y a trois ans, auprès de notre très-révérend Père général , pour obtenir la permission de se retirer au collège de La Flèche , afin de s'occuper uniquement de sa propre sanctification. Mais Dieu, qui voulait se servir de lui pour en sanctifier bien d'autres, ne permit pas qu'il réussît mieux cette seconde fois que la première. On peut dire néanmoins que le P. Bourdaloue a eu ce qu'il souhaitait le plus en cela : car, redoublant son attention sur lui-même , il a su se procurer, dans l'embarras où il était retenu par la Providence , les mêmes accroissements de vertu qu'il se proposait dans le saint repos après lequel il soupirait.

Au reste, celte attention sur soi-même l'a accompagné pendant toute sa vie ; et c'est par ce moyen qu'il a accompli si parfaitement l'avis de l'Apôtre à Tite , son disciple : Soyez, en toutes choses , un exemple de bonnes œuvres dans ce qui regarde la doctrine, l'intégrité , la sagesse. Que ce que vous dites soit saint et irrépréhensible , afin que quiconque est déclaré contre nous demeure confus, n'ayant rien à nous reprocher. Vous le reconnaissez assurément dans ces paroles , mon révérend Père , pour peu que vous rappeliez dans votre esprit ce que vous avez vu vous-même si souvent. Je ne parle pas ici de ses discours publics, où, de l'aveu de tout le monde , il ne lui est rien échappé que la critique la plus exacte pût justement censurer : je parle de sa conduite ordinaire , que la médisance s'est vue contrainte de respecter sous un habit qu'elle a coutume d'épargner si peu.

Au milieu des affaires dont la dissipation paraît le plus inséparable, il ne perdait point la possession de son âme, selon l'expression de l'Écriture. Tellement qu'obligé de se communiquer au dehors , pour répondre à la confiance qu'on avait en lui, il ne s'éloignait jamais des bienséances de son état, et que, recherché de toutes sortes de personnes, il traitait avec chacun d'eux d'une manière proportionnée au rang où la Providence les avait mis. Ainsi, il était respectueux envers les grands , sans perdre la liberté de son ministère; et, sans en avilir la dignité , il était facile et affable aux petits. Le fond de cette prudence n'était point un raffinement de politique; car il était l'homme du monde le plus solide et le plus vrai. 11 n'y avait rien de frivole en tout ce qu'il faisait, rien de contraire à son caractère, et nulle considération n'altérait sa franchisent sa

LETTRE DU P. MAUTINEaU. XI

sincérité. C'était la droiture, le bon sens et la foi qui lui faisaient découvrir dans chaque chose ce que Dieu y a mis pour servir de règle à notre conduite.

C'est par de semblables principes que tous lui étaient égaux à l'égard du salut des âmes, les gens de la plus basse condition trouvant en lui les mêmes secours pour leur sanctification que les personnes de la première qualité. II y en a qui , lui ayant marqué que sa haute réputation les empêchait de s'adresser à lui au tribunal de la pénitence, ont été convaincus, par ses manières simples et prévenantes , qu'il ne bornait pas son ministère aux gens disiingués par leur naissance et par Jeurs emplois ; il se comportait de même quand il s'agissait de prêcher ; car il le faisait aussi volontiers dans les hôpitaux , dans les prisons , dans les villages , qu'à la cour ou dans les plus grandes villes du royaume. Le désir de rendre service au prochain lui fit toujours négliger ces ménagements de vogue et de santé qu'on craint ordinairement d'user en se prodiguant au public : ce que Dieu a tellement béni, que, par un rare exemple, on l'a vu prêcher, dans un âge avancé, avec la même vigueur et le même succès que dans ses plus belles années.

Comme c'est la piété envers Dieu qui donne le prix à toutes les vertus , je dois, après ce que je viens de dire, vous faire voir jusqu'où elle a été dans le P. Bourdaloue. Il était très-religieux observateur des saintes pratiques que la règle nous prescrit , pour entretenir en nous l'esprit d'une véritable dévotion. Les premiers jours de chaque année, il les consacrait à la retraite; et, afin de conserver la ferveur qu'il y avait prise, il donnait chaque jour un temps considérable à la prière. L'office divin avait pour lui un attrait particulier ; il avait commencé à le réciter régulièrement, longtemps avant que d'y être obligé par les ordres sacrés; et l'obligation qu'il en eut dans la suite ne servait qu'à lui faire remplir ce devoir avec un sensible redoublement de ferveur. Pour ce qui est du sacrifice de nos autels , pénétré de la grandeur d'une fonction si sublime, il s'était fait une règle de le célébrer tous les jours , comme si chacun eût été le dernier de sa vie. Ainsi, ni l'accoutumance , qui attiédit ordinairement le cœur, ni la multitude des affaires, qui le dissipent, ne l'empêchaient point de puiser avec abondance dans celte source de grâces. D'où il arrivait que , plein des sentiments que produit dans une âme bien disposée la participation des divins mystères, il parlait, dans l'occasion, des choses de Dieu d'une manière également vive et touchante. Enfin, tout ce qui concerne le culte divin lui était précieux ; les moindres cérémonies de l'Église n'avaient rien que de grand pour lui. A l'exemple du Prophète, il aimait la beauté de la maison du Seigneur; et le zèle qu'il avait pour elle lui faisait prendre un soin particulier de la décoration des autels. Sur combien d'autres choses la modestie du P. Bourdaloue a-t-elle jeté un voile qu'il n'est pas possible de lever? car, content de plaire aux yeux de Dieu, scrutateur des cœurs , il cachait à ceux des hommes tout ce que la loi de l'édification ne l'obligeait pas de faire paraître. Une dévotion d'appareil n'était point de son goût , et l'on ne pouvait être plus ennemi de l'ostentation.

Je m'aperçois, mon révérend Père, que celle lettre passe de beaucoup les bornes ordinaires ; il faut donc la finir pour vous apprendre en peu de mots quelle a été la fin d'une si belle vie. Le P. Bourdaloue a vu les approches de la mort avec une tranquillité qui était beaucoup moins l'effet de la force naturelle de son esprit, que de celle de sa foi et de l'espérance chrétienne qui le soutenait. Il l'a acceptée comme l'exécution de la sentence portée par la justice divine contre l'homme pécheur, et il l'a regardée en même temps comme le commencement des miséricordes éternelles sur lui : sentiments qu'il a exprimés en des termes

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