‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 81 sur 164 · SERMON POUR LE VENDREDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE VENDREDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

SUR LA PREDESTINATION.

Erat autem quidam liomo ibi , Irhfmla et octo annos habens in infirmitate sua. Hune cùm vidisset Jésus jacenlem , et cognovisset quia jam multum tempu% haberet, dicil ei : Vis sanus feri?

Or il y avait un homme malade depuis trente-huit ans. Jésus l'ayant vu couche par terre , et sachant depuis comhien de temps il était dans cet état, lui dit: Voulez-vous êire guéri? Saint Jean, ch. 5.

Sire ,

A en juger par les apparences, fut-il jamais une demande moins nécessaire que celle du Fils de Dieu à ce paralytique de notre évangile ? C'était un malade de trente-huit ans, exposé comme les autres sur le bord de la piscine miraculeuse. Il attendait avec impatience qu'on l'y jetât, au moment que l'eau serait remuée par fange du Seigneur : il cherchait un homme charitable pour lui rendre ce bon office ; il était affligé et il se plaignait même de n'en avoir encore pu trouver ; enfin il ne désirait rien plus ardemment que sa guérison , et il n'avait point d'autre pensée ni d'autre soin qui l'occupât : pourquoi donc lui demander s'il veut être guéri , Vis sanus fieri? Mais ce n'est pas sans raison, répond saint Augustin. Ce paralytique était la figure des pécheurs; et lui-même, comme pécheur , il ne pouvait être guéri sans être converti , selon la pratique du Sauveur des hommes , de ne guérir jamais les corps qu'au même temps il ne sanctiliât les âmes. Or quelque disposé que fût ce malade à sa guérison , peut-être ne l' était-il pas également à sa conversion ; et c'est pour cela que Jésus-Christ, qui savait que l'un dépendait de l'autre, et qui ne voulait pas lui accorder l'un s'il ne consentait à l'autre, lui demande avant toutes choses : Vis sanus fieri? voulez-vous être guéri?

Tel est , Chrétiens , notre état en qualité de pécheurs : il y a peut-être longtemps que nous languissons , et que nous sommes sans action et sans mouvement dans la voie de Dieu, ou plutôt hors de la voie de Dieu. Peutêtre Dieu voit-il parmi nous des paralytiques de plusieurs années, c'est-àdire des hommes endurcis dans leurs habitudes criminelles ; et plaise au ciel qu'entre ceux à qui je parle , il n'y en ait pas dont on puisse dire : Erat autem quidam triginta et octo annos habens in infirmitate sua : ce pécheur est depuis trente-huit ans dans son désordre. Nous avions besoin d'un homme pour nous affranchir de la servitude du péché. Cet homme est venu , et c'est Jésus-Christ. Il nous a jetés dans la piscine ; je veux dire dans les eaux salutaires du baptême , où nous avons été régénérés. Au lieu de nous maintenir dans la possession de cette grâce , nous en sommes déchus ; et il est encore prêt de nous faire entrer dans une se-

conde piscine , qui est celle des larmes et de la pénitence. Mais auparavant il nous demande à tous en général et à chacun en particulier : Vis sanus fieri? est-ce de bonne foi que vous voulez être guéri ? C'est à quoi il faut que nous répondions , et ce qui me donne lieu de vous entretenir d'une matière importante , puisqu'il s'agit des desseins de Dieu sur nous par rapport au salut, et de la manière dont nous y devons coopérer. C'est en cela même aussi que consiste le grand mystère de la prédestination. Mystère profond et adorable ; mystère sur lequel on a formé et l'on forme encore dans le christianisme tant de questions ; mystère dont je veux vous parler aujourd'hui, pour vous apprendre l'usage que vous en devez faire ; les égarements , les écueils qu'il y faut éviter. Saluons d'abord Marie et disons-lui, Ave, Maria.

C'est le malheur de l'homme d'abuser de tout , et de corrompre soit par la malice de son cœur, soit par les erreurs de son esprit, jusques aux dons de Dieu , jusques aux attributs de Dieu , jusques aux mystères de Dieu. Vérité que saint Augustin a voulu nous faire entendre, lorsque, se servant d'une expression bien hardie , il a dit que Dieu , qui est la sainteté , la pureté par excellence, n'est pour les impies et pour les pécheurs, ni saint, ni pur ; puisque les pécheurs et les impies se font tous les jours de Dieu même comme un sujet de profanation : Immundis, ne Deus quidem ipse mundus est1. Or ce que saint Augustin disait de Dieu, est encore plus vrai de la prédestination de Dieu. Car cette prédestination est un mystère de grâce ; et par l'abus qu'en font les hommes , elle leur devient une matière de scandale. Ils s'en servent comme d'un prétexte, les uns pour vivre dans une vaine confiance qui leur fait négliger le salut , et les autres pour s'entretenir dans des défiances criminelles qui ruinent en eux l'espérance du salut. Ceux-ci s'en prévalent pour présumer trop de Dieu , et ceux-là en sont troublés jusqu'à désespérer des bontés de Dieu : les premiers par un excès de témérité, et comptant sur la prédestination de Dieu, concluent que leur salut est en assurance , sans qu'ils se mettent en peine d'y travailler ; et les seconds , par une pusillanimité de cœur et dans un sentiment tout contraire , se persuadent qu'il n'y a plus de salut pour eux , et que ce serait en vain qu'ils y travailleraient. Deux grands désordres auxquels nous sommes exposés à l'égard de la prédestination ; deux écueils dont nous avons à nous préserver, la présomption et le désespoir. Ce sont aussi , Chrétiens , ces deux désordres que j'entreprends de combattre dans ce discours , en vous faisant voir que la prédestination de Dieu ne favorise ni l'un ni l'autre ; et que nous sommes inexcusables, lorsqu'en conséquence de ce mystère, nous nous abandonnons, ou à la présomption qui nous fait oublier le soin du salut , ce sera le premier point : ou au désespoir qui nous fait renoncer au salut , ce sera le second. Il ne me faudrait point d'autre règle , ni d'autre preuve , que la parole de Jésus-Christ : Vis sanus fteri ? voulez-vous être guéri ? Car puisque sur le salut on nous demande, aussi bien qu'au paralytique de l'Évangile, si nous le voulons, il faut donc

1 August.

en effet le vouloir et y travailler, et voilà le remède à notre présomption : et puisqu'on nous fait au même temps connaître qu il ne s'agit que de le vouloir, nous ne devons donc pas nous troubler ni désespérer, et voilà le remède à notre défiance. Deux vérités fondamentales de notre religion , sur lesquelles je vais vous découvrir mes pensées, et qui peuvent beaucoup servir à la réformation de vos mœurs.

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