‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 82 sur 164 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Se confier à Dieu , et mettre en lui toute son espérance ; le regarder comme Fauteur, ou, selon le langage de l'Écriture, comme le Dieu de son salut , Deus salutis meœ 1 ; faire fond sur les mérites de Jésus-Christ , et compter sur le bienfait de la rédemption ; dire , Je puis tout en celui qui me fortifie ; et tout ce que je serai jamais devant Dieu , c'est par la grâce que je le serai : je l'avoue , Chrétiens , ce sont des sentiments de piété que la religion nous inspire , que nous devons avoir dans le cœur, et qui s'accordent parfaitement avec toutes les règles de la foi. Mais en demeurer absolument là , et se reposer du soin de son salut sur cette Providence générale qui en conduit les ressorts , et qui en ordonne les moyens ; dire , J'attends l'heure et le moment qu'il plaira à Dieu de me toucher, et cependant vivre en paix et sans inquiétude dans son péché ; regarder sa conversion comme une affaire que Dieu ait prise entièrement sur lui , et dont il ne nous rendra pas responsables ; c'est une présomption , mes chers auditeurs , aussi mal fondée dans son principe , qu'elle est pernicieuse dans ses effets. Prenez bien garde à ces deux choses : présomption dont le principe est ruineux , et présomption dont les effets sont très-pernicieux. Je vais vous en convaincre , si vous voulez me suivre avec attention.

Je dis que cette présomption est mal fondée dans son principe : en voici la raison , qui est évidente. Parce que , de quelque manière que Dieu nous ait prédestinés , il est de la foi qu'il ne nous sauvera jamais sans notre coopération. Or s'il est vrai que je dois , pour être sauvé , y coopérer avec Dieu , il ne m'es^ donc plus permis de m'assurer tellement de Dieu, que j'abandonne le soin de mon salut, et que je m'en décharge entièrement sur lui. J'ai droit d'espérer en Dieu ; mais au même temps j'ai une obligation indispensable de travailler avec Dieu , d'agir avec Dieu ; et si je sépare cette confiance de ce travail , de cette action , je me perds , et je renverse l'ordre de Dieu. En effet, quel est l'ordre de Dieu dans la disposition du salut des hommes? Le voici exprimé dans ces deux paroles de saint Augustin, que vous avez cent fois entendues : Qui fecit te sine te , non salvabit te sine te2. Ce Dieu plein de sagesse et tout-puissant qui vous a •créé sans vous , n'a pas voulu vous sauver sans vous ; et à prendre même le salut dans cette étendue que lui donne la théologie, c'est-à-dire en tant qu'il présuppose ou qu'il renferme notre conversion, il n'est pas, en quelque sorte , au pouvoir de Dieu de nous sauver sans nous : pourquoi ? parce que , dit saint Thomas , c'est dans nous-mêmes , je veux dire dans

' Psalm, 17. — a Aug.

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notre volonté, préparée, élevée et fortifiée par la grâce, que tout le mystère de notre conversion doit consister.

11 n'en est pas ainsi de tous les autres ouvrages de Dieu ; et en particulier, il n'en était pas de même du miracle rapporté dans notre évangile. Quand le Fils de Dieu demanda à ce paralytique s'il voulait être guéri , Vis ? ce n'était pas , remarque saint Ambroise , qu'il eût besoin , pour le guérir, de son consentement ; car il le pouvait guérir d'une pleine autorité sans que ce malade le voulût et même quoiqu'il ne le voulût pas : mais quand Dieu entreprend de nous convertir et qu'il nous demande intérieurement si nous le voulons , c'est par une espèce d'engagement auquel , tout Dieu qu'il est , sa sagesse et sa providence se trouvent comme assujetties. Car quoi que Dieu fasse de son côté , il est infaillible que nous ne serons jamais convertis si nous ne le voulons être ; et il y aurait même de la contradiction que nous ne le fussions et que nous ne le voulussions pas , puisque , selon la maxime de tous les Pères , être converti n'est rien autre chose que le vouloir, et le vouloir efficacement.

Je sais que la grâce est le grand principe et la première cause qui opère en nous cette volonté : mais je sais aussi qu'elle ne F opère pas toute seule ; et quelque victorieuse , quelque puissante que je la conçoive , c'est toujours sans préjudice de ce que la foi m'enseigne , que cet acte de la volonté qui fait notre conversion , est un acte libre : or, du moment qu'il doit être libre , nous ne pouvons plus nous en reposer sur un autre ; mais c'est à nous-mêmes à l'exiger de nous-mêmes , à nous en demander compte à nous-mêmes , pour en pouvoir un jour rendre compte à Dieu.

C'est pour cela que le même esprit qui nous fait dire à Dieu dans l'Écriture , Couverte nos, Domine l, Seigneur, convertissez-nous , met aussi dans la bouche de Dieu ces autres paroles : Convertimini ad me 2, convertissez-vous à moi. Or, reprend saint Augustin, comment accorder ces deux textes ensemble ? Si c'est Dieu qui nous convertit, pourquoi nous ordonne-t-il de nous convertir ? et si c'est nous-mêmes qui nous convertissons , pourquoi demandons-nous à Dieu qu'il nous convertisse ? Ah ! mes Frères, répond ce saint docteur, voilà justement. le secret de cette prédestination adorable, sur quoi sont fondés tous les devoirs de la vie chrétienne. C'est qu'autant qu'il serait injurieux à Dieu que nous eussions jamais sans lui la pensée de nous convertir, autant nous est-il inutile de nous flatter que Dieu seul nous convertira ; c'est que , pour nous sauver selon les lois établies par la divine Providence , deux conversions sont nécessaires , la conversion de Dieu et la nôtre , la conversion de Dieu à nous et notre conversion à Dieu. Il faut que Dieu se convertisse à nous, en nous prévenant par sa grâce ; ec il faut que nous nous convertissions à Dieu , en suivant avec fidélité le mouvement de sa grâce. Voilà toute la théologie d'un chrétien. Il est vrai que Dieu s'est chargé de la première de ces deux conversions , et qu'elle est uniquement de son ressort ; mais il n'est pas moins vrai qu'il a prétendu que nous fussions chargés de l'autre , comme d'une condition dont nous devons personnellement lui répondre. Je dois donc ,

1 Thren., 5. — * Isaï., 45.

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si je raisonne bien , jeter tellement , comme parle l'Apôtre , dans le sein de Dieu toutes mes inquiétudes , Omnem sollicitudinem vestram projicientes in eum x, que je m'en réserve néanmoins une partie ; ou plutôt , je dois tellement les jeter toutes en Dieu, qu elles demeurent encore toutes en moi. Pourquoi cela? parce que mon salut dépendant tout à la fois et de Dieu et de moi , comme je suis obligé , en tant qu'il dépend de Dieu , de l'abandonner à sa sagesse et à sa miséricorde ; aussi , en tant qu'il dépend de moi , suis-je obligé de m'y appliquer avec tout le zèle et toute la ferveur dont je suis capable. Je dois , selon le précepte de Jésus-Christ , m1 attacher inviolablement à ces deux termes , et en faire comme les deux points fixes sur quoi roule toute ma prédestination et toute ma conduite : Vigilate et orate*, veillez et priez. Je dois prier, parce que je ne puis rien sans la grâce ; et je dois veiller, parce que la grâce , toute-puissante quelle est, ne fait rien sans moi. Si je veille sans prier, c'est par orgueil; si je prie sans veiller, c'est illusion. La vigilance détachée de la prière , me fait oublier ma dépendance ; et la prière détachée de la vigilance , me fait oublier le soin que je dois avoir de moi-même. L'une et l'autre , jointes ensemble , font ce juste tempérament en quoi consiste de notre part la prédestination divine; et par là je sauve tout, et ne risque rien.

Mais si je suis prédestiné , direz-vous , je n'ai rien à craindre ; et si je ne le suis pas , tous mes soins et toutes mes craintes ne me peuvent sauver. Écoutez-moi , Chrétiens ; voilà le faux raisonnement dont le libertinage a de tout temps prétendu se prévaloir. Si je suis prédestiné , je n'ai rien à craindre : quelle conséquence ! et moi je réponds que vous devez conclure tout au contraire , et dire , Si je suis prédestiné , je dois travailler à mon salut avec crainte et avec tremblement ; si je suis prédestiné , cela m'engage à être attentif et à veiller continuellement sur moi-même. On dirait d'abord que cette proposition a quelque chose de paradoxe. Nullement , Chrétiens : elle est fondée sur les principes , non-seulement les plus solides, mais les plus naturels et les plus simples de la raison. Car si je suis prédestiné, il est évident que je ne le suis , et que je ne le puis être, que dépendamment des moyens à .quoi Dieu a voulu attacher ma prédestination; ou, pour parler plus juste, que dépendamment des moyens qui sont renfermés dans ma prédestination. Or, la foi m'apprend qu'un des moyens les plus essentiels est le soin de mon salut , et la crainte des jugements de Dieu est une défiance salutaire de ma propre fragilité , est une vigilance exacte qui me serve de frein ,' et qui m'empêche de me livrer à mes passions et de tomber dans le relâchement. S'il y a une prédestination pour nous, il est certain qu'elle comprend et qu'elle embrasse tout cela. Que fais-je donc quand je viens à me négliger, sous ce vain prétexte de prédestination dont j'abuse? Admirez, Chrétiens, la faiblesse de l'esprit de l'homme dans ses égarements : ce que je fais? je détruis moi-même le fondement sur lequel je bâtis, c'est-à-dire je détruis ma prédestination au même temps que je la suppose; et pourquoi? parce que j'en sépare ce qui en est inséparable , ce qui s'y trouve essentiellement lié , et sans quoi

• 1 Petr., 5. — » Matih., 26.

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elle ne peut subsister dans le dessein de Dieu. Ainsi en voulant faire le théologien , je raisonne en homme sans principes et sans connaissances.

En effet, mes Frères, disait saint Prosper, Dieu ne nous a pas prédestinés selon nos idées, ni de telle sorte que notre prédestination puisse jamais fomenter nos dérèglements ; il nous a prédestinés comme des créatures raisonnables , libres , capables de mériter, et qui doivent gagner le ciel par titre de conquête ou de récompense. C'est ce que nous enseignent toutes les Écritures. Il est donc vrai que le bon usage de notre raison , que la soumission de notre volonté, que nos mérites acquis , j'entends acquis par la grâce et avec le secours de Dieu , que nos bonnes œuvres , que nos vertus, que nos actions , que notre attachement au bien , que notre application à fuir le mal , que tout cela doit nécessairement entrer dans notre prédestination éternelle , si nous sommes du nombre des prédestinés et des élus. Et l'on peut dire que c'est en cela même que paraît la sagesse de notre Dieu , de nous avoir prédestinés par sa grâce d'une manière si conforme et si proportionnée à notre nature. D'où il s'ensuit que cette confiance présomptueuse qui nous fait abandonner à Dieu notre salut , sans prétendre y donner nous-mêmes nos soins, est dans la conduite de la vie une contradiction manifeste, où l'homme, en quittant les voies droites que Dieu lui a marquées, s'égare, se confond ; et pour me servir de l'expression du Prophète royal , se dément dans son iniquité : Et mmtita est iniquitas sibi1. En faudrait-il davantage pour nous préserver d'une erreur si grossière et si sensible ?

Mais si cette erreur est mal fondée dans son principe , elle n'est pas moins funeste dans ses effets , et c'est ici que je vous demande toute votre réflexion. Car à quoi va cette pernicieuse maxime , de se reposer du soin de son salut sur ce que Dieu en a déterminé ? à deux choses également dangereuses et inévitables; savoir, à éteindre absolument dans l'homme le zèle des bonnes œuvres , et à nourrir son libertinage. Je dis que cette présomption éteint dans l'homme le zèle des bonnes œuvres ; c'est sa première propriété : preuve infaillible qu'elle ne vient pas de Dieu. Car enfin , en quelque sens que nous prenions la chose , et de quelque manière que nous envisagions la prédestination dans Dieu , il en faut toujours revenir à cette règle , dont il ne nous est pas permis de nous départir ; savoir, que si l'idée que nous nous formons de cette prédestination va à diminuer en nous la ferveur chrétienne et à nous faire négliger nos devoirs , quelque spécieuse qu'elle nous paraisse , c'est une idée fausse. Nous semblât-elle appuyée sur le témoignage de tous les Pères de l'Église , nous nous trompons , et nous l'entendons mal : pourquoi ? parce que nous ne l'entendons pas comme l'Apôtre, qui en était mieux instruit que nous, et qui rapportait tout ce qu'il en savait à cette excellente conclusion : Quapr opter, Fratres , magis satagite , ut per bona opéra certain vestram vocationem et electionem faciatis% : C'est pourquoi , mes Frères , efforcez- vous d'autant plus à assurer votre vocation et votre élection , par votre persévérance dans les bonnes œuvres. Comme s'il eût dit : Au lieu de philosopher, de contester, de sub-

1 Psalm. 26. — 2 2 Petr., 1.

tiliser sur le choix que Dieu a fait de vous (recherche qui sera toujours inutile et même pernicieuse pour vous), appliquez -vous plutôt, Magis sat agite; à quoi? à vous rendre ce choix favorable par tout le bien que vous pouvez faire, et que vous ne faites pas, tandis que vous perdez le temps à raisonner et à disputer : Quapropter magis satagite, ut per bona opéra certam vestram vocationem et electionem faciatis.

Et voilà , disent les théologiens , la marque essentielle pour discerner dans ces matières importantes , mais pour discerner sûrement , ce qu'il y a de solide et ce qui ne l'est pas. Je m'explique. Telle doctrine touchant la prédestination de Dieu est-elle saine et orthodoxe? ne l'est-elle pas? c'est de quoi vous doutez ; et soit pour l'intérêt de votre salut , soit pour obéir au commandement de saint Paul, vous voulez en faire l'épreuve, Omnia autem pfobate* ; et moi je dis, Chrétiens, que voici par où il en faut juger. Est-ce une doctrine qui me dispose à travailler pour Dieu, qui m'y engage, qui m'y excite , qui m'en fasse naître le désir, qui me soutienne et qui m'anime dans les résolutions que j'en ai formées? dès là je dois m'en défier. Mais ne fait-elle rien de tout cela? je dois la tenir pour suspecte; et quelque couleur de vérité qu'elle ait d'ailleurs, je dois m'en éloigner comme d'un écueil. Car ce fut ainsi que l'Église, dans le dernier concile, jugea des opinions de Luther et de Calvin : elle les censura , elle les réprouva 9 pourquoi? parce que , sous prétexte d'exalter le mystère impénétrable de la prédestination divine , elles inspiraient un mépris secret des œuvres du salut.

Aussi, Chrétiens, l'un ou l'autre de ces fameux hérésiarques n'aurait-il pas eu bonne grâce, en s' attachant aux principes de sa secte, de pousser un point de morale sur les devoirs de la piété chrétienne? Après avoir fait entendre à ses auditeurs que la prédestination de Dieu impose à l'homme une absolue nécessité d'agir; que toutes nos actions, bonnes et mauvaises, roulent sur ce décret que Dieu a formé de toute éternité ; que soumis à ce décret , nous n'avons plus le pouvoir de nous déterminer au bien , ni de nous détourner du mal ; que nous avons perdu notre libre arbitre , et par conséquent que les préceptes de la loi , à ceux qui ne les observent pas , sont impossibles : l'un ou l'autre, dis-je, après avoir établi ces fondements, n'aurait-il pas été bien reçu à faire le prédicateur, et à nous dire , en nous prêchant la pénitence : Faites un effort, mes Frères; rompez vos liens, affranchissez-vous de l'esclavage où vous êtes, sortez de l'occasion, renoncez à votre péché? Mais comment l'entendez-vous ? aurait pu lui répliquer un pécheur. Si mon péché est arrêté dans cet ordre immuable des décrets de Dieu, le moyen que j'y renonce ; et le moyen au contraire que je n'y renonce pas , si mon salut est résolu? Si je ne suis pas prédestiné, comment puis-je me convertir ; et si je le suis , comment puis-je ne me convertir pas? pourquoi donc me presser de la sorte, puisque, selon vous, je suis nécessité à l'un ou à l'autre? Vous dites que c'est Dieu seul qui me détermine à faire le bien : pourquoi donc employer votre zèle à m'y déterminer et à m'y résoudre? Par une telle réponse, l'homme le plus endurci n'au-

«£1 Tliess., 5.

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rait-il pas justifié son impénitence contre les maximes les plus sévères de cette prétendue réforme?

De là vient que ceux qui la prêchaient ( c'est la réflexion d'un savant cardinal, l'ornement de notre siècle, et le défenseur de l'Église), de là vient que les prédicateurs de cette réforme , ou plutôt les ministres de cette hérésie, ne s'attachaient presque jamais à l'exhortation quand ils étaient obligés d'instruire les peuples. Ils parlaient sans cesse à leurs auditeurs de cette profondeur et de cet abîme des jugements de Dieu ; ils leur en inspiraient de l'horreur ; ils leur faisaient admirer cette adorable inégalité , qui fait des uns des vases de colère et de perdition , et des autres des vases de miséricorde : mais à peine s'engageaient-ils, ou à les presser sur les obligations de leur état , ou à les confondre sur le désordre de leurs mœurs. S'ils le faisaient quelquefois , c'était faiblement, et avec une secrète répugnance ; comme s'ils eussent bien senti qu'ils se contredisaient euxmêmes , et qu'ils eussent reconnu que ces grands et ces énergiques mouvements d'indignation , de reproches , de menaces , d'invectives contre les pécheurs , qui sont si propres de la parole de Dieu , et où les prophètes ont fait paraître toute la force et toute la grâce de l'Esprit saint qui les animait : que tout cela , dis-je , ne leur convenait pas. Pourquoi ? parce que tout cela supposait une liberté qu'ils avaient entrepris d'abolir, et dont ils ne retenaient que le nom. Jusque-là que pour parler conséquemment , et pour soutenir leur erreur par une autre erreur, ils en vinrent enfin à publier que les bonnes œuvres n'avaient nulle part au salut ; et que toute l'affaire de la justification se réduisait à un seul point , je veux dire à une simple imputation des mérites de Jésus-Christ , sans qu il en dût coûter autre chose, pour être sauvé , que de croire, et de s'assurer soi-même, par l'esprit intérieur de la foi, qu'on était en effet justifié et prédestiné. Secret admirable pour aplanir le chemin du ciel , et pour y faire marcher à l'aise, non-seulement les âmes lâches, mais même les plus chargées de crimes. Or, je vous demande si cela seul ne suffisait pas pour les convaincre de fausseté?

Vous me direz que cette doctrine , en rapportant tout à la prédestination de Dieu, et ne laissant rien à la liberté de l'homme, est bien plus capable d'humilier l'homme et de réprimer son orgueil : et moi , Chrétiens , je ne conçois pas comment on peut se laisser séduire par une difficulté aussi vaine que celle-là. Car en quoi consiste la vraie humiliation de l'homme? n'est-ce pas , dit saint Bernard , en ce que l'homme ait quelque chose à se reprocher, en ce qu'il soit obligé à se repentir, à s'accuser, à se condamner soi-même, en ce qu'il envisage toujours son péché comme un sujet de honte, comme une malice punissable, comme une infidélité criminelle; en ce qu'il ne puisse pas se défendre de porter contre lui-même ce témoignage, qu'en péchant il est allé contre les desseins de Dieu , et qu'il a manqué à sa grâce? Voilà, selon toutes les Écritures , ce qui peut et ce qui doit humilier le pécheur. Or comment entrera-t-il dans aucun de ces sentiments, s'il est imbu de l'erreur que je combats? et s'il est prévenu de cette pensée , qu'il n'a pu éviter le mal, comment se le reprochera-t-il ? s'il est dans cette

opinion , que son péché n'a été qu'une suite fatale et nécessaire d'une destinée dont il n'était pas le maître, comment s'en accusera- t-il ? que ne pourra- t-il point alléguer à Dieu , pour se justifier du blâme de l'avoir commis ? Il n'en va pas de même dans la créance commune , et dans les principes de la doctrine catholique. Car nous disons à Dieu : Seigneur, il est vrai, j'ai été rebelle à vos ordres; vous m'avez appelé, et j'ai refusé de vous obéir : je suis un ingrat et un perfide ; et ce qui fait ma confusion , c'est que je ne le suis que parce que je l'ai voulu, et qu'étant aidé comme je l'étais de votre secours , je pouvais ne le pas vouloir. En parlant de la sorte , nous nous humilions : mais quiconque s'écarte de cette voie simple de la foi , tient un langage tout différent. Au lieu de s'accuser , il accuse Dieu , il fait Dieu auteur de ses désordres , il s'en prend à Dieu de ce qu'il est vicieux et emporté : ainsi , bien loin qu'on lui inspire l'humilité en lui ôtant l'exercice de sa liberté, c'est au contraire par là qu'on lui apprend à s'élever contre Dieu même.

De plus , il ne suffit pas pour être saine , qu'une doctrine serve à nous humilier ; il faut qu'elle nous rende tout à la fois humbles et fervents ; et si l'humilité qu'elle produit en nous n'est suivie de cette ferveur , c'est une humilité trompeuse, qui nous séduit et qui nous perd. Or, il n'y* a que la créance catholique qui puisse bien concilier ces deux choses , la ferveur et l'humilité, parce que c'est la seule où l'on trouve cette alliance parfaite de la prédestination et de la liberté. Car le pélagianisme , attribuant des forces à l'homme pour agir indépendamment de Dieu, semblait rendre l'homme fervent , mais il lui donnait de quoi s'enorgueillir . Le calvinisme d'ailleurs, pour élever la prédestination de Dieu, anéantissant le libre arbitre de l'homme, humiliait l'homme en apparence, mais il lui ôtait en effet toute la pratique des bonnes œuvres. Que fait l'Église? elle tient le milieu entre ces deux extrémités ; et , conduite par l'Esprit de vérité qui la gouverne , elle nous enseigne une voie qui nous maintient dans. l'humilité chrétienne, sans préjudice de la ferveur, et qui excite en nous la ferveur, sans intéresser l'humilité chrétienne. Et cette voie, c'est la doctrine que je vous prêche ; savoir, que pour l'accomplissement de la prédestination de Dieu , nous devons coopérer et travailler avec Dieu.

Sans cela, non-seulement nous nous relâchons dans les devoirs du christianisme , mais nous tombons , par une suite nécessaire , dans les derniers désordres. Car, sur ce principe que quand Dieu le voudra et l'aura prévu , on ne manquera pas de se convertir, et que jusque-là il serait inutile d'y penser, on s'abandonne à tout, on se laisse emporter à la violence de ses désirs , on contente ses appétits les plus sensuels , on ne se modère en rien. Et de là vient que les libertins du siècle, par une politique et un intérêt qu'il est aisé de comprendre , ont toujours appuyé et paru goûter ces opinions dures de la prédestination : pourquoi? parce que , dans la dureté même de ces opinions , ils trouvaient de quoi se consoler, en se justifiant à eux-mêmes le dérèglement de leur conduite et leurs plus scandaleux débordements. Car ils étaient heureux que ce mystère de la prédestination divine leur fût proposé d'une manière qui les rendit plus

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dignes de compassion que de répréhension ; qui leur épargnât la honte de leurs crimes , qui leur fournît des expressions pour s'en accuser sans peine, en disant , C'est Dieu qui m'a manqué ; qui les autorisât , pour ainsi parler, à être violents , médisants , lascifs , impudiques , sans qu'on eût droit de leur en faire d'autre reproche , sinon qu'ils s'étaient rendus coupables de tout cela dans la personne du premier homme , en commettant avec lui , ou plutôt par lui , ce premier péché qui nous a tous perdus : ce qu'ils n'avaient nulle peine à reconnaître, et ce qu'ils confessaient volontiers , parce que ce reproche leur était commun avec le reste des hommes. Au lieu que la doctrine de l'Église leur était une source de remords, parce qu'elle leur opposait toujours ce mauvais usage de leur liberté, sur quoi ils ne pouvaient se défendre. Celle-ci les rappelait à l'ordre, les reprenait, les convainquait, les condamnait, et par là même les importunait : mais l'autre n'exigeant d'eux rien autre chose que de déplorer leur misère , et de s'humilier sous la puissante main de Dieu , s'accommodait parfaitement à leur goût. Car ils voulaient bien s'humilier devant Dieu , pourvu qu'ils en fussent quittes pour cela , et qu'on ne leur demandât rien davantage.

De là vient encore que , dans les 'temps où la corruption des mœurs a été plus générale, ces matières de la prédestination et du libre arbitre sont devenues plus communes, et, si j'ose dire, plus à la mode. Chacun en a prétendu discourir, jusqu'à ceux mêmes et jusqu'à celles qui devaient moins en parler. Elles ont affecté cette vaine science que saint Paul leur défendait si expressément ; elles se sont rendues éloquentes sur la faiblesse de l'homme , et sur sa dépendance infinie de Dieu ; elles se sont fait une dévotion d'en raisonner , et elles ont enfin réduit toute leur piété à cette spéculation et à ce langage d'humilité. Or j'avoue, Chrétiens, que- bien loin d'être touché de ce langage, j'ai toujours eu de la peine à ne m'en pas défier; car on ne sait que trop jusqu'où peut aller l'abus de cette prétendue faiblesse , et les conséquences qu'en tire le libertinage. Qu'une âme vertueuse et attachée à ses devoirs gémisse de la faiblesse extrême où nous sommes tombés par le péché, j'en suis édifié : pourquoi? parce que sa vie m'est un témoignage qu'elle prend la chose dans le bon sens et dans le véritable esprit de la foi. Mais qu'une âme mondaine s'en explique sans cesse, et en revienne toujours à ce mystère de la prédestination dé Dieu et de l'impuissance de la créature , c'est un scandale pour moi. Car , sans entreprendre de juger ce qu'elle conclut de là, je ne puis m'empêcher de voir ce qu'elle en peut conclure. Or à quoi n'irait pas cette conclusion? Encore une fois, lame simple et bien intentionnée ne fait point tant la théologienne et la savante. Elle sait ce que Dieu lui commande, et elle met en lui sa confiance. Voilà à quoi elle s'en tient. Mais supposé ce commandement et cette confiance, elle sait que c'est à elle du reste à se conduire, à répondre de ses actions , et à se garantir par là non-seulement de la censure des hommes , mais du jugement de Dieu. Ainsi, sans philosopher, elle trouve le point de la vraie philosophie chrétienne . qui est de se tenir dans le devoir et de bien vivre.

392 SUU LA PRÉDESTINATION.

Et certes , où en serions-nous si cette règle venait à être abolie? S'il fallait que le gouvernement du monde roulât sur ce principe , que les hommes , conséquemment à la prédestination de Dieu , ne sont plus maîtres de leur volonté, où en serait, je ne dis pas le christianisme et la religion , mais même la police qui maintient tous les états? Quelle probité y aurait-il dans le commerce , quelle fidélité dans les mariages , quelle soumission dans les inférieurs, quelle modération dans les supérieurs? L'un dirait, La colère m'emporte, et je ne puis me retenir : l'autre, La domination me révolte, et je ne suis pas né pour obéir. Celui-ci , Je ne me sens pas encore assez efficacement inspiré de payer mes dettes; celle-là, J'attends que Dieu me touche , pour garder la foi conjugale. Et de là quel renversement dans l'univers , quelle dépravation de mœurs ! Vous le voyez , Chrétiens ; et plaise au ciel que cette maladie dont notre siècle n'est que trop infecté , n'achève point enfin de le corrompre , et qu'elle n'en fasse pas le siècle de l'iniquité consommée ! Au moins est-il vrai que les païens mêmes en ont prévu les affreuses conséquences. Car c'est pour cela, dit saint Augustin, que Cicéron n'ayant pas assez de lumière pour accommoder la liberté de l'homme avec la prescience de Dieu , et se croyant obligé ne nier Tune ou l'autre , aima mieux douter de la prescience de Dieu, que de la liberté de l'homme: pourquoi ? parce qu'en conservant la liberté de l'homme , il sauvait le fondement des mœurs, des vertus, des devoirs. Mais pour nous, ajoute saint Augustin, nous embrassons l'un et l'autre ensemble : la prescience, pour croire ce que nous devons croire de Dieu ; et la liberté, pour faire ce que Dieu demande de nous. Nos autem utramque complectimur : illam, ut bene credamus; istam, ut bene vivamus*. Or ce qu'il disait de la prescience, je le dis , et encore avec plus de sujet, de la prédestination.

Mais peut-être me direz-vous que le libre arbitre et cette coopération de l'homme nous donne lieu de nous glorifier. Eh bien, mes Frères, reprend saint Augustin , si nous sommes justes et enfants de Dieu , ne devons-nous pas, aussi bien que saint Paul, avoir de quoi nous glorifier en lui et par lui? Qui gloriatur, in Domino glorietur% . N'est-ce pas ainsi que les saints se sont glorifiés , et en particulier David , quand il s'écriait : In Deo laudabo sermones meos 3 : Je me glorifierai en Dieu de mes œuvres : de mes œuvres , parce que je les ai faites pour Dieu ; et en Dieu , parce que c'est de lui que j'ai reçu le pouvoir de les faire : Et in Deo, et meos; in Deo: quia ab ipso; meos, quia accepikCî N'est-ce pas pour cela, dit le même Père, que nos bonnes œuvres, qui sont des bienfaits et des grâces de la part de Dieu, sont aussi des mérites de notre part; et que quand Dieu nous récompense , il couronne en nous ses propres dons : Coronat in nobis dona sua 5? Non , non , mes Frères, conclut ce saint docteur, il ne nous est point défendu de nous glorifier dans notre Dieu, puisqu'il est vrai, au contraire , que si nous n'avons de quoi nous glorifier dans le Seigneur , il nous réprouve. Malheur à nous , disait saint Bernard, si nous paraissons devant Dieu présomptueux et superbes ! mais aussi malheur à nous-mêmes , si nous paraissons devant lui sans mérites et sans œuvres ! Heureuse l'Épouse

• A113. ~- ' ! Cor,, 1, — ' Psalm. 55. — * Aug. — 5 Idem.

de Jésus-Christ, c'est-à-dire l'Église, parce qu'elle a des mérites solides sans présomption et une sainte présomption sans de vains mérites ! Félix Ecclesia, cui nec mérita sine prœsumptione , nec prœsumptio sine meritis deest x ! Elle a de quoi présumer , mais non pas de ses mérites propres. Elle a des mérites acquis par la grâce, mais non pas pour présumer d'ellemême : Habet undè prœsumat, sed non mérita; habet mérita, sed non ad prœsumendum%. D'où il s'ensuit, par un secret divin, que sa présomption même la sanctifie , parce qu'elle est uniquement fondée sur Jésus-Christ ; et que ses mérites la glorifient devant Dieu , parce qu'ils procèdent d'une liberté parfaitement soumise à Dieu.

C'est ainsi , mes chers auditeurs, que tout homme chrétien doit raisonner. Confiance en Dieu , mais au même temps vigilance sur soi-même et attention à son salut , pour correspondre aux desseins de Dieu : sans cela l'on tombe dans une présomption criminelle. Et savez-vous , Chrétiens , par où Dieu nous confondra sur cette présomption? par nous-mêmes, par nos propres sentiments, et aussi bien que le serviteur de l'Évangile, par notre propre confession : Ex ore tuo. Car, dans les autres affaires, tout persuadés que nous sommes de la providence et de la prédestination de Dieu , nous ne négligeons rien de notre part , et nous ne prenons même que trop de moyens et trop de mesures. S'agit-il d'une entreprise où notre fortune, où notre honneur est intéressé , quoique nous sachions que Dieu a prévu ce qui en doit réussir, et que le succès en est déjà marqué dans l'ordre de sa prédestination? nous ne laissons pas d'y apporter tous nos soins, d'y employer tout notre crédit , d'en prévenir toutes les suites , d'en éloigner tous les obstacles ; et nous nous faisons même de notre zèle là-dessus et de notre activité une sagesse et une vertu. Dieu sait, disons-nous, ce qui en arrivera; mais il veut néanmoins que je m'aide : car il n'est pas obligé à faire des miracles pour moi ; et sa prédestination même m'engage à me servir des moyens qu'il me présente , pour parvenir à la fin que je me propose. C'est ainsi que nous raisonnons, et en cela nous raisonnons bien. Il n'y a que l'affaire du salut où nous prenons d'autres idées , où nous voulons que Dieu fasse tout, où nous nous reposons de tout sur la Providence, tandis que nous demeurons tranquilles et sans action.

Or voilà , Chrétiens , ce qui achèvera notre condamnation au jugement de Dieu , cette opposition de nous-mêmes à nous-mêmes , cette contradiction de nos sentiments , cet empressement, cette ardeur à l'égard des choses temporelles, et cette lâcheté, cette négligence à l'égard du salut; voilà ce qui nous fermera la bouche , et à quoi nous ne répondrons jamais. Que faudrait-il faire? Ah! mes chers auditeurs, la grande maxime (et que ne puis-jc vous l'imprimer profondément dans le cœur!) comprenez-la bien. Nous nous appliquons aux affaires du monde, comme s'il n'y avait ni providence , ni prédestination divine , et que tout dépendit de nous ; et nous traitons l'affaire du salut comme si nous n'en étions pas chargés , et que tout dépendit de Dieu. Rectifions l'un par l'autre ; servons-nous de l'excès de l'un pour suppléer au défaut de l'autre : c'est-à-dire travaillons aux affaires du

1 Bcrn. — » Idem.

monde avec un peu plus de cet abandon à la Providence que nous portons trop loin dans FalTaire du salut; et travaillons à l'affaire du salut avec plus de cet empressement et de cette inquiétude que nous avons trop dans les affaires du monde. Vaquons aux affaires du monde avec plus de confiance en Dieu , avec plus de soumission aux ordres de Dieu , reconnaissant que sans lui tous nos soins sont inutiles : et vaquons à l'affaire du salut avec plus de réflexion sur nous-mêmes , avec plus de défiance de nous-mêmes , avec plus de zèle pour nous-mêmes , reconnaissant que sans nous Dieu ne veut pas accomplir l'œuvre de notre sanctification. Joindre ces deux choses ensemble et les allier dans la conduite de la vie , voilà de quoi nous rendre de parfaits chrétiens.

Mais surtout revenons-en toujours à cette demande du Sauveur, et à cette volonté dont nous devons être nous-mêmes garants : Vis sanus péri? Eh bien ! ne veux-je donc pas guérir de cette maladie invétérée qui cause la mort à mon âme, de cette passion déréglée, de cet attachement criminel, de cette faiblesse honteuse? ne m'en relèverai-je jamais? ne veux-je pas enfin y mettre ordre? car à force de- nous le demander et d'en concevoir la nécessité , nous le voudrons ; et à force de le vouloir , cette volonté étant le commencement de notre guérison , ou plutôt de notre conversion même , nous y parviendrons. C'est ainsi qu'on évite la présomption , et vous allez voir comment on doit encore éviter la défiance et le désespoir: c'est la seconde partie.

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