‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 88 sur 164 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

On peut mourir dans le désordre actuel et dans le péché de l'impénitence finale en deux manières : ou par une volonté délibérée de renoncer absolument à la pénitence , lors même qu'on se trouve aux approches de la mort ; ou par une omission criminelle des moyens ordinaires et marqués de Dieu, pour rentrer en grâce avec lui, et pour faire pénitence. Or ces deux genres de mort sont si communs dans le monde , qu'ils pourraient suffire pour justifier la prédiction du Fils de Dieu : In peccato vestro moriemini. Entrons , Chrétiens , dans cet abîme d'iniquité ; tâchons d'en pénétrer la profondeur ; et pour nous rendre cette considération plus utile , ne craignons point de descendre à un détail qui seul servira de preuve à la plus terrible de toutes les vérités du christianisme.

Quand je dis mourir dans une volonté délibérée de renoncer absolument à la pénitence , prenez garde , s'il vous plaît, à ce que j'entends. Je ne parle pas de ce qui peut arriver , et de ce qui arrive en effet quelquefois par une impénitence affectée , lorsque le pécheur se voyant forcé de quitter la vie ne veut pas reconnaître celui dont il l'a reçue , et qui lui en va demander compte ; et que , prêt à paraître devant le tribunal de Dieu , il ose encore se révolter contre Dieu même, en disant comme ce peuple infidèle : Non serviam ' : Non , je ne m'humilierai point. Car quoique nous en ayons des exemples , et que ceux qui passent pour athées , et qui le sont au moins de mœurs et de conduite, soient sujets à mourir de la sorte; ces exemples, dit judicieusement saint Chrysostome, sont si monstrueux, qu'ils inspirent par eux-mêmes de l'horreur , et qu'un ministre de l'Évangile, pour ne pas blesser la piété de ses auditeurs , doit plutôt les omettre que d'entreprendre de les combattre. Ainsi mourut un Julien l'Apostat, vomissant mille blasphèmes contre le ciel , tandis qu'il vomissait avec son sang son âme impure et sacrilège. Ainsi sont morts tant d'ennemis de Dieu , dont la fin , aussi funeste qu'impie , a tant de fois malgré eux rendu témoignage au souverain pouvoir et à la divinité de ce premier Être qu'ils avaient méconnu, ou, plus vraisemblablement, qu'ils avaient tâché, mais en vain, à méconnaître. Ainsi meurent tous les jours, au milieu de nous, je ne sais combien de mondains qui sont encore , après avoir vécu sans foi, sans loi, sans religion , sans conscience , assez téméraires et assez emportés pour vouloir couronner l'œuvre par une persévérance diabolique dans leur libertinage. Mais , encore une fois, ce sont des monstres , dans l'ordre de la grâce , sur qui nous ne devons jeter les yeux qu'autant qu'il est nécessaire pour les détester et pour les avoir en exécration.

Ce n'est donc point par de semblables exemples que je veux vérifier l'oracle de Jésus-Christ ; mais je parle seulement de tant d'autres pécheurs

1 Jerciu., 2.

en qui cet état d'impénitence , tel que je F ai marqué , est aussi souvent un effet de la faiblesse que de la malice de leur cœur, ou plutôt est un effet tout ensemble de F un et de F autre : et pour vous faire comprendre plus distinctement et plus précisément ma pensée , je parle d'un homme qui , rempli de fiel et d'amertume , après avoir passé sa vie dans des haines et des inimitiés scandaleuses, meurt sans jamais vouloir se réconcilier, protestant qu'il ne le peut ; ou s'il le fait en apparence , se disant intérieurement à lui-même qu'il ne le veut pas : témoin ce chrétien qui, sur le point même d'endurer le martyre , refusa d'embrasser son ennemi , quoique son ennemi, humilié à ses pieds, lui demandât grâce. Or, sans nous arrêter à ces circonstances particulières , combien voyons-nous de pareilles morts dans le christianisme, de morts sans réconciliation , de morts accompagnées de toute l'aigreur du ressentiment et de la vengeance; de morts, où tous ces prétendus accommodements qui se négocient , toutes ces entrevues qui se ménagent quelquefois avec tant de pompe , et presque toujours avec si peu de fruit , ne sont que de pures et de trompeuses cérémonies ; de morts , où, par une maxime de politique, et par une force d'esprit mal entendue et poussée néanmoins jusques au bout, l'on se rend plus intraitable et plus inflexible que jamais? pourquoi? pour autoriser en mourant la conduite qu'on a tenue jusque là, et l'animosité où l'on a vieilli; disons mieux, pour exécuter l'arrêt prononcé par le Sauveur du monde : Inpeccato vestro moriemini.

Je parle d'un homme qui se trouvant chargé à la mort de biens injustement acquis , dont il s'est fait un état et une fortune , ne veut pas même alors les restituer; gémissant d'une part sous la pesanteur du péché qui l'accable , et de l'autre refusant de se dépouiller ; partagé entre Fenfer qu'il craint , et la cupidité qui le domine , mais du reste aimant mieux abandonner son âme que de réparer les injustices qu'il a commises, que de pourvoir au dédommagement de ceux qu'il a trompés , que de reconnaître des dettes dont sa mauvaise foi Fa toujours empêché de convenir, que de satisfaire à des obligations qu'il ne peut ignorer, et dont les remords secrets de sa conscience ne l'avertissent que trop ; en un mot , que de relâcher la proie dont il est saisi , et que Dieu , malgré lui , va bientôt lui arracher. Or, qu'y a-t-il dans le monde de plus ordinaire , que cette aveugle obstination à conserver ce qu'on n'a pu légitimement posséder? De tant de riches, injustes usurpateurs du bien d' autrui, où sont ceux qui, pour mourir en chrétiens , se déterminent à mourir pauvres ? et par conséquent ne semble-t-il pas que la malédiction de l'Évangile soit particulièrement attachée à leur état? Inpeccato vestro moriemini.

Je parle d'un homme qui, tyrannisé de sa passion, la porte jusqu'au tombeau , et meurt idolâtre d'un objet dont rien ne peut le résoudre à se détacher, au moment même que la mort le va détacher de tout ; qui par la plus damnable fidélité , ou par le plus abominable sacrifice , sans égard aux feux éternels dont la justice de Dieu le menace, achève , pour ainsi dire, de se consumer dans les ardeurs d'un feu impudique. Or, vous savez, mes chers auditeurs, si ce n'est pas là le sort de tant de chrétiens sensuels et

Page 1