‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 87 sur 164 · SERMON POUR LE LUNDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE LUNDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE

SUR L'IMPENITENCE FINALE,

Ego vado t et quœretis me, et in peccato vestro moriemini.

Je m'en vais; vous me chercherez, et vous mourrez dans votre péché. Saint Jean, ch. 8.

Ce sont deux grands maux que le péché et la mort : le péché , par où la mort est entrée dans le monde ; et la mort , par où Dieu a puni le péché : le péché , qui dégrade l'homme dans l'ordre de la grâce ; et la mort , qui le détruit dans l'ordre de la nature : le péché , qui nous a fait tomber de ce bienheureux état d'innocence , où Dieu nous avait créés ; et la mort , qui nous dépouille de tous les biens temporels dont Dieu après le péché nous a encore laissé l'usage. Mais après tout, Chrétiens, ni la mort ni le péché, pris séparément, ne sont point des maux extrêmes; et j'ose même dire qu'ils peuvent avoir leur avantage et leur utilité. Car la mort sans le péché

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peut être sainte et précieuse devant Dieu ; et le péché sans la mort peut servir de matière aux plus excellentes vertus qui rendent l'homme agréable à Dieu. La mort sans le péché fut dans Jésus-Christ une source de grâces et de mérites ; et le péché sans la mort, comme l'enseigne la théologie , a été dans les prédestinés et un principe et un effet de leur prédestination. La mort sans le péché acheva de sanctifier Marie ; et le péché sans la mort devint un motif de conversion pour Madeleine. Mais le souverain mal et ce qu'il y a de plus affreux, c'est le péché et la mort unis ensemble : la mort, qui met le dernier sceau à l'impénitence du pécheur; et le péché, qui imprime à la mort le caractère de sa malice : la mort , qui rend le péché pour jamais irrémissible ; et le péché, qui rend la mort pour toujours criminelle et réprouvée. La mort dans le péché , la mort avec le péché , la mort même, comme il arrive souvent , par le péché : voilà , mes chers auditeurs , ce qui m'effraie et ce qui doit vous effrayer comme moi ; voilà ce que Dieu a de plus terrible dans les trésors de sa colère ; voilà de quoi le Fils de Dieu menace aujourd'hui les Juifs , et de quoi nous avons aussi bien que les Juifs à nous préserver. Pour bien entrer dans ces sentiments , implorons le secours du ciel par l'intercession de la Vierge , que nous prions tous les jours de nous être favorable à la mort, et disons-lui : Ave, Maria.

C'était , Chrétiens , une triste vérité pour les Juifs, mais une vérité fondée sur la parole même de Jésus-Christ , qu'après avoir vécu dans le péché, ils mourraient dans l'impénitence : In peccato vestro moriemini. Or en quel sens cet oracle doit-il être entendu? car il nous importe de le bien savoir , puisque le Sauveur du monde nous parlait à nous-mêmes dans la personne des Juifs, et qu'il n'y va pas moins que d'une éternelle réprobation. Est-ce une simple menace que Jésus-Christ faisait à cette nation incrédule, pour les obliger à se reconnaître? Est-ce un arrêt définitif qu'il portait contre eux ; et prétendait-il leur signifier que la mesure de leurs crimes était remplie , et qu'ils n'avaient plus de grâce à espérer de la part de Dieu? Saint Chrysostome l'a pris dans le sens le plus favorable ; et ce Père estime que ce fut seulement comme une sentence comminatoire qui déclarait aux Juifs ce qu'ils avaient à craindre, s'ils demeuraient plus longtemps dans leur infidélité ; de même que Jouas , en prêchant aux Ninivites , leur annonça qu'après le terme de quarante jours , Ninive serait détruite : Adhuc quadraginta dies et Ninive subvertetur*. Saint Jérôme s'est attaché à-la lettre ; et sa pensée est que le Fils de Dieu ne parlait pas seulement aux Juifs en prophète pour les intimider, mais en juge et en souverain, pour les condamner : c'est-à-dire qu'il ne leur marquait pas seulement le danger où ils étaient d'une réprobation prochaine ; mais qu'il leur intimait expressément que leur réprobation était déjà consommée. Car, reprend ce saint Docteur , quand Dieu dans l'Écriture veut seulement menacer, il ajoute toujours à ses menaces des conditions qui en suspendent l'effet et qui les modifient. Ainsi dit-il à Adam : Si tu manges de ce fruit , tu mourras : In quo enim dk comederis, morte morieris*. Au lieu que le

' Jon., 3. — a Gènes., 2.

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Sauveur du monde faisait une proposition absolue , en disant aux Juifs : Vous mourrez dans votre péché : Inpeccato vestro moriemini.

Mais du reste, Chrétiens , soit que ce soit un arrêt, ou que ce soit précisément une menace , n'est-ce pas assez pour nous faire trembler , que ce soit la menace d'un Dieu? d'un Dieu, qui ne parle point en vain ; d'un Dieu , qui ne parle point par passion ; d'un Dieu, qui ne parle point sans connaissance ; mais qui pénétrant dans le fond des cœurs , et découvrant d'un coup d'œil tout l'avenir, voit par avance à quoi se doit terminer notre vie, et quelle en sera la fin : In peccato vestro moriemini. Ne nous en tenons pas là néanmoins ; mais consultons l'expérience , et voyons si l'expérience vérifie à l'égard des pécheurs cette prédiction de Jésus-Christ : car , après la parole de Dieu , la preuve la plus convaincante et la plus sensible , c'est l'expérience. Comment donc meurent presque tous les pécheurs du siècle ; je dis ces pécheurs d'état et de profession , ces pécheurs obstinés dans leurs désordres, qui jamais n'ont fait une vraie pénitence pendant la vie ; comment meurent-ils? Ah! mes Frères, c'est ici que nous devons reconnaître une providence bien sévère et bien terrible sur les impies , comme il y en a une tout aimable et toute bienfaisante sur les Justes. Ils meurent, ces pécheurs invétérés, comme ils ont vécu. Ils ont vécu dans le péché, et ils meurent dans le péché. Ils ont vécu dans la haine de Dieu, et ils meurent dans la haine de Dieu. Ils ont vécu en païens , et ils meurent en réprouvés : voilà ce que l'expérience nous apprend.

Mais pour vous en donner une idée plus juste, et pour partager ce discours , je les divise en trois espèces différentes. Car les uns meurent dans le désordre actuel de l'impénitence ; les autres meurent sans nul sentiment et nulle démonstration de pénitence ; et les derniers meurent dans l'exercice , ou , pour mieux dire , dans l'illusion d'une fausse pénitence. Les premiers sont les plus criminels , parce qu'ils ajoutent à tous les péchés de leur vie celui de l'impénitence finale ; par où il est vrai de dire qu'ils se réprouvent eux-mêmes , et qu'ils consomment positivement leur damnation. Les seconds sont plus malheureux , et par là même plus dignes de compassion , parce que , sans le vouloir et sans y penser , ils se trouvent privés des secours de la pénitence. Les derniers participent à la condamnation des uns et des autres ; et sans être, ni si criminels que les premiers, ni si malheureux que les seconds , ils sont toutefois , et malheureux parce qu'ils sont aveugles, et criminels parce qu'ils sont pécheurs et impénitents. Ainsi j'appelle l'impénitence des premiers , une impénitence criminelle. J'appelle l'impénitence des seconds, une impénitence malheureuse ; et j'appelle l'impénitence des derniers , une impénitence secrète et inconnue , ou , si vous voulez , une fausse pénitence , qui n'est au fond qu'une véritable impénitence. Ce n'est pas tout. Car après avoir marqué ces trois caractères de pécheurs qui meurent dans leur péché, je dois ajouter trois réflexions, pour vous faire connaître comment l'impénitence de la vie conduit à l'impénitence de la mort : comprenez ceci. Je dis que l'impénitence de la vie conduit à l'impénitence criminelle de la mort par voie de disposition , ce sera la première partie. Je dis que l'impénitence de la vie conduit à l'impé-

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nitence malheureuse de la mort par voie de punition , ce sera la seconde partie. Enfin je dis que rimpénitenec de la vie conduit à l'impénitence secrète et inconnue , ou à la fausse pénitence de la mort , par voie d'illusion ; ce sera la troisième partie. Commençons.

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