‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 3)Chapitre 110 sur 139 · S SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE CONTRE JESUS-CHRIST · texte numérisé non relu

S SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE CONTRE JESUS-CHRIST

bération, et qu'on n'y fait pas toutes ces réflexions. Ah! mes Frères, c'est ici le prodige , et de la malice de l'homme pécheur, et de Ténormité de son péché. Car écoutez deux choses que j'ai à vous répondre. Je soutiens d'abord, et j'en prends à témoin la conscience d'un nombre infini de pécheurs , et même de plusieurs qui m' écoutent actuellement : encore une fois, je soutiens qu'il y en a qui pèchent avec toutes ces vues ; qui délibèrent , qui raisonnent , qui combattent en eux-mêmes et contre euxmêmes , et qui ne s'abandonnent à leurs désordres que par cette conclusion formée : je le veux. Péchés d'un plein choix, d'une pleine résolution, et de la volonté la plus parfaite : mais en même temps , péchés les plus pernicieux par rapport au salut ; péchés qui conduisent le plus directement à la réprobation , ou qui sont déjà comme une réprobation anticipée ; péchés que Dieu souvent ne remet ni en cette vie ni en l'autre, et qu'il punit dans la rigueur de sa justice. Quelle abomination ! quelle désolation !

Du reste , et c'est l'autre réponse , je conviens aussi que tous ne vont pas jusqu'à cet excès , et n'embrassent pas de la sorte le péché. Je ne ferai pas même difficulté de reconnaître qu'une grande partie de ceux qu'il entraine s'y engagent plus légèrement : c'est-à-dire qu'ils s'y engagent avec moins d'advertance et moins d'attention ; qu'ils s'y engagent par un premier mouvement et par précipitation , soit parce que les objets présents les frappent tout à coup et les excitent, soit parce que le penchant les domine et que le poids de l'habitude les emporte. Tel est , je veux bien l'avouer , tel est l'état de la plupart des pécheurs du siècle. Mais cela même les excuse-t-il, et cela diminue-t-il l'injure que fait à Dieu le péché? Quoi! je prétendrais tirer avantage de mon inadvertance et de ma légèreté dans un sujet qui demandait toute mon attention et toute ma précaution? Quoi! lorsqu'il s'est agi de perdre mon Dieu, et de le sacrifier aux sales appétits d'une sensualité brutale, je me croirai bien justifié de dire que je ne pensais guère à ce que je faisais? Quand il était question d'immoler Jésus-Christ et de le crucifier dans mon cœur , je me tiendrai moins coupable, parce que je n'examinais rien là-dessus, et que je ne m'appliquais pas à en prévoir les afTreuses conséquences? Et où est-ce donc que j'emploirai toutes mes lumières, que j'apporterai toute ma vigilance, que j'userai de toute ma circonspection? La passion m'a entraîné ; et voilà justement ce qui offense mon Dieu , et ce qui l'outrage. Car, le respect d'un tel Maître, et l'honneur qui lui est dû par tant de titres, ne devaitil pas être plus puissant pour m' arrêter , que toute l'ardeur de la plus violente passion, pour me précipiter et m'emporter? Si les Juifs tumultuairement assemblés criaient à Pilate: Toile hune, et dimitte nobis Ba^ rabbam ^ , Faites-le mourir , et remettez-nous Barabbas , c'était dans un transport qui les aveuglait : mais en étaient-ils moins criminels? Ainsi j'ai commis ce péché par vivacité de tempérament , par inconsidération , et presque sans y prendre garde ; mais c'est ce qu'il y a de bien surprenant et de bien étrange , que j'aie pris si peu garde à ne faire aucune dé-

• Luc 23.

EN FAVSUn DE BARABBA8, 5$9

marche qui pût être préjudiciable à la gloire et aux intérêts d*un Dieu, de qui j'ai tout reçu et à qui je dois tout. Mon devoir capital , n'était-ce pas d'étudier toutes ses volontés , et de me rendre continuellement attentif à les accomplir, et à ne m'en départir jamais? 11 fallait que j'y fusse bien peu attaché , pour en perdre si aisément le souvenir ; et si je veux de bonne foi me consulter moi-même, si je veux sonder le fond de mon cœur et ses véritables dispositions , je trouverai que je n'ai franchi si précipitamment et si hardiment le pas , que parce que la loi de Dieu ne me touchait guère , et que j'étais beaucoup plus sensible à mes désirs déréglés , et aux sujets malheureux qui les allumaient.

De tout ceci donc, Chrétiens, vous comprenez l'énormité du péché, et le degré de malice qui lui est propre. Que dis-je ! et quel esprit humain la peut comprendre telle qu'elle est? Car pour concevoir toute la grièveté de cette préférence donnée à la créature au-dessus de Dieu , il faudrait en même temps concevoir toute la grandeur de Dieu au-dessus de la créature : tellement que la malice du péché doit être aussi grande , par proportion , que Dieu est grand , que Dieu est juste , que Dieu est bon, que Dieu est parfait dans tous ses attributs : or tout cela est infini , et par conséquent hors de la portée d'une raison aussi faible et aussi bornée que la nôtre. Et comme il est de l'essence de Dieu que , quelque idée que je me forme de son souverain être , il passe toujours infiniment tout ce que j'en connais, il est de l'essence du péché que, quoi que j'en imagine, il soit toujours plus difforme et plus odieux que tout ce que je m'en puis figurer. Quand je conçois qu'il a converti les anges en démons , qu'il a ruiné pour jamais l'état d'innocence où furent créés nos premiers parents, et qu'il les a perdus avec toute leur postérité; qu'il dépouille l'âme de tous ses mérites , en eût-elle amassé des trésors sans nombre , et qu'il l'expose à des supplices éternels ; quand je me représente tout cela , ce n'est rien encore , dit saint Augustin , parce que tout cela n'est rien en comparaison de ce que je ne puis me représenter, qui est la majesté du Créateur offensée et comme dégradée dans l'estime du pécheur.

Ah ! Chrétiens , que ne connaissons-nous mieux le péché , ou que n'en perdons-nous absolument toute la connaissance ! notre malheur est de le connaître , et de ne le pas connaître assez. Si nous ne le connaissions point du tout , nous ne serions plus en danger de le commettre ; ou si nous le connaissions mieux et dans toute sa laideur, bien loin de le rechercher et de nous y plaire , nous ne penserions qu'à nous en préserver et à le fuir. Mais , hélas ! nous le connaissons autant qu'il faut pour pouvoir devenir coupables devant Dieu , et nous ne le connaissons pas autant qu'il serait nécessaire pour être en état de ne le pouvoir plus aimer et de n'y pouvoir plus tomber. État d'impeccabilité , état bienheureux ! Quand est-ce que nous y serons? Ce sera quand nous verrons Dieu , et que nous le contemplerons dans toute sa gloire , parce qu'alors nous aurons une connaissance du péché beaucoup plus vive et plus étendue , puisque nous le connaîtrons dans Dieu même ; et que d'ailleurs attachés à Dieu d'un lien désormais indissoluble, nous nous trouverons par là dans la sainte nécessité de haïr

Page 1