SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE CONTRE JESUS-CHRIST
cela, nouveaux mouvements, nouvelles poursuites, nouvelles clameurs : Qu'on le mette en croix, et qu'il périsse : At illi magis clomabant, dieentes : Crucifigatur ^ Enfin, si Pilate ose leur remontrer que c'est le roi des Juifs , et que d'attenter à sa vie , c'est pour eux le crime le plus énorme, ils protestent hautement qu'ils ne le reconnaissent point, qu'ils n'en dépendent point, qu'ils n'ont point d'autre roi que César, et qu'ils ne souffriront jamais que celui-ci ait dans la Judée le moindre pouvoir : Non habemus regem, nisi Cœsarem ^.
Ah! peuple indocile et rebelle, c'était en effet votre roi, et c'était en même temps le roi de gloire; mais vous n'en avez point voulu, pourquoi? parce qu'il vous apportait la lumière , et que vous aimiez les ténèbres ; parce qu'il vous annonçait des vérités auxquelles vous refusiez de vous soumettre, et que par sa parole toute divine et ses œuvres merveilleuses il confondait votre incrédulité ; parce qu'il vous prêchait une loi dont vous aviez peine à vous accommoder, et dont vous vous faisiez un scandale ; parce qu'il rabattait l'orgueil de vos pharisiens, et qu'il démasquait leur hypocrisie ; parce qu'ils vous aigrissaient, qu'ils vous envenimaient, qu'ils vous soulevaient contre lui, et vous inspiraient toutes leurs passions. Voilà, dis-je, pourquoi vous l'avez rejeté, et vous lui avez fait le plus, sanglant outrage qu'il ait reçu dans tout le cours de ses souffrances. Car jamais fut-il plus humihé que dans ce jugement, où vous l'avez couvert d'opprobre et d'ignominie? D'être comparé avec Barabbas, c'était déjà une des plus grandes humiliations ; mais le dernier degré et le comble de l'humiliation , n'a-ce pas été de voir encore Barabbas obtenir sur lui l'avantage , et le Fils unique de Dieu pouvait-il être traité avec plus d'indignité et plus de mépris?
Ne nous flattons point , mes chers auditeurs ; et sans nous épancher en d'inutiles reproches contre les Juifs , tournons toute notre indignation contre nous-mêmes , et convenons que cette rebelle nation n'a point méprisé plus outrageusement Jésus-Christ , que nous méprisons notre Dieu sur tant de sujets et en tant d'occasions où nous nous laissons entraîner, et où nous nous abandonnons au désordre du péché. Quand TertuUien parle du péché de rechute après la pénitence , il en fait consister la grièveté et la malice en ce que l'homme , dit-il , après avoir éprouvé l'empire du démon et celui de Dieu , l'empire du démon lorsqu'il était dans l'état du péché , et celui de Dieu , tandis qu'il vivait dans l'état de la grâce , se détermine enfin , et se livre au démon préférablement à Dieu ; de sorte que , faisant la comparaison de l'un et de l'autre , il semble conclure que le joug de Dieu est moins avantageux et moins souhaitable que celui du démon, puisque, après avoir secoué dans sa pénitence le joug du démon pour se convertir à Dieu, il quitte tout de nouveau le joug de Dieu, et se réduit sous l'esclavage et la servitude du démon. Ainsi raisonnait ce sar vant Africain.
Mais il n'est pas nécessaire , pour justifier ma pensée , de la renfermer dans cette espèce de péché. Je prétends que tout péché, je dis tout péché
• Matlh., 27. — î Joan., 19.
EN FAVEUR DE BARABBAS. ^g7
mortel, est une préférence refusée à Dieu et donnée à la créature. .Iô prétends que tout homme qui, par une offense griève, pèche contre Dieu, est aussi coupable envers Dieu que le furent les Juifs envers le Fils de Dieu dans le choix qu'ils firent de Barabbas , au préjudice et à la ruine (fe cet adorable Sauveur. J'e prétends que c'est la même injure de part et d'autre , que c'est le même jugement , le même crime. Comment cela ? comprenez-en la preuve ; elle est incontestable et sans réplique. Car, selon toute la théologie, qu'est-ce que le péché? Un éloignement volontaire de Dieu, et im attachement libre et délibéré aux objets créés. Dès là que nous péchons, nous quittons Dieu, nous nous séparons de Dieu : et pourquoi ? l'un pour une volupté sensuelle , l'autre pour un vil intérêt ; celui-là pour un fantôme d'honneur, celui-ci pour un caprice, pour une vaine idée, pour un rien. Or n'est-ce pas là une vraie préférence, où des objets périssables et mortels , où d'indignes créatures , plus méprisables souvent et plus abominables que Barabbas , l'emportent sur tous les droits de Dieu ?
En effet , je ne puis pécher que je ne connaisse le mal que je vais commettre. Je sais , en péchant , que telle action est criminelle , que telle lir berté , que telle injustice , que telle médisance , que telle vengeance est défendue , et contre la loi de Dieu. Quand donc , indépendamment de la loi et malgré la loi qui condamne tout cela , je m'y porte néanmoins , c'est que j'aime mieux me contenter en tout cela, que d'obéir à cette loi ; par conséquent , c'est qu'en vue de tout cela , je la méprise , cette loi divine , et le souverain auteur qui me l'a imposée. Sans me déclarer aussi ouvertement que les Juifs , ni m'en expliquer en des termes si formels , je dis comme eux dans mon cœur : Non hune , sed Barahham * : c'est un maître trop exact et trop sévère qu'on me propose à servir. La voie de ses commandements est trop étroite pour moi , et il m'en faut une plus large. Le monde est mille fois plus commode ; et en le suivant , il n'y a point tant de gêne ni de contrainte. 11 se conforme à mes inclinations , il seconde mes désirs , il me laisse une hcence entière pour vivre à mon gré. et selon mes volontés : voilà le Dieu qui me plaît, et que je demande. Toile y toile ^ : Otez-moi ce Dieu si saint, qu'une œillade, qu'un geste, qu'une parole est capable de le blesser ; ce Dieu si clairvoyant , qui ne pardonne rien. Toile : Otez-moi cet Évangile, cette loi si rigoureuse , et si opposée à tous mes sentiments naturels. Non àabemus regem , nisi Cœsarem ^ : Je n'ai point d'autre loi que mon ambition , point d'autre loi que ma convoitise , point d'autre loi que mon amour-propre , point d'autre loi que toutes mes cupidités , et tout ce qui peut me rendre la vie plus douce et plus agréable. Ce sont là mes guides , mes docteurs , mes maîtres : Non habemus regem , nisi Cœsarem. Ces pensées , Chrétiens , font horreur ; mais à bien considérer la nature du péché , voilà dans la pratique où il se réduit , en voilà le fond et le caractère le plus essentiel.
Vous me direz qu'on n'y procède pas communément avec tant de déli-
' Joaa., 18. -" » Luc, 23. — ^ Joan., 19.