PREMIÈRE PARTIE
Tel est , Chrétiens , l'ordre de la Providence , et il faut que nous convenions que la raison même le demandait ainsi : c'est à l'Église de nous proposer les vérités de la foi , et c'est à nous de les recevoir et de nous y soumettre. Pourquoi cette dépendance où nous sommes de l'Église , quand il s'agit de la foi divine? parce que Dieu, dit saint Cyprien , a établi l'Église pour être la dépositaire, l'organe, et, s'il est besoin, l'interprète des vérités qu'il nous a révélées. La dépositaire , pour nous les conserver ; l'organe, pour nous les annoncer; et, quand il est nécessaire, l'interprète , pour nous les expliquer. Or reconnaître dans l'Église ces trois qualités , comme nous les reconnaissons , et acquiescer ensuite , avec docilité et soumission d'esprit, à ce qu'elle nous propose comme révélé (Je Dieu, c'est ce que j'appelle rendre à l'Église l'obéissapce la plus parfaire dont nous soyons capables, qui est l'obéissance de l'entendement.
Je sais, mes chers auditeurs (ne perdez pas, s'il vous plaît, cette remarque), je sais qu'à parler proprement et exactement, la parole de l'Église n'est point la parole de Dieu; mais je dis que c'est à l'Église de nous mettre en main ce précieux dépôt de la parole de Dieu ; je dis que c'est à l'Église de nous déterminer en quel sens il faut entendre cette parole de Dieu ; parce qu'il n'est pas juste qu'un particuUer s'en fasse l'arbitre, beaucoup moins que des choses aussi importantes et aussi essen-
tielles que celles-là dépendent , sans distinction , du discernement d'un chacun et de son jugement. N'entrez-vous pas déjà dans ma pensée? Et parce que nous n'avons que deux sources de la parole de Dieu ou de la révélation de Dieu, l'une qui est l'Écriture, et l'autre la tradition, je dis que c'est à l'Église de nous garantir premièrement , et puis de nous expliquer l'Écriture ; je dis que c'est à l'Église de nous rendre témoignage et de nous assurer de la tradition ; je dis qu'elle a pour cela un pouvoir et une autorité qu'elle a reçue du Fils de Dieu , et que ce pouvoir n'a été donné qu'à elle. Or l'Église ne peut user de ce pouvoir qu'autant que nous sommes obligés de lui obéir ; et puisque ce pouvoir n'a été donné qu'à elle , c'est à elle , et non point à d'autres , que nous devons nous attacher ; à elle singulièrement et uniquement que nous devons nous soumettre en tout ce qui regarde l'exercice de ce pouvoir , c'est-à-dire dans les contestations qui peuvent naître sur les matières de la foi , dans les doutes particuliers que nous formons quelquefois, et dont notre raison est troublée sur certains points de religion ; dans les difficultés qui se présentent, et qui sont même inévitables, ou sur l'obscurité de la tradition, on sur l'intelligence de l'Écriture; de sorte qu'en tout cela l'Église soit notre oracle , et que sa décision nous serve de règle , mais de règle absolue et souveraine , parce que c'est elle , selon l'Apôtre , qui est la colonne et le soutien de la vérité : Columna et firmamentum veritatis *. Voilà ce que je dis , Chrétiens , et ce que je prétends , avec saint Jérôme , être le grand principe de sagesse pour tout homme qui veut vivre dans la possession d'une foi tranquille et paisible , disons mieux , d'une foi solide et prudente , puisque c'est ainsi que les premiers hommes du christianisme l'ont toujours entendu et l'ont toujours pratiqué.
De là vient que saint Augustin , qui, sans contredit, fut l'esprit du monde le plus éclairé, et qui eût pu, avec plus de droit, juger des choses par ses propres lumières , protestait hautement qu'il n'aurait pas même cru à l'Evangile, si l'autorité de l'Église ne l'y eût engagé : EvangeUo non crederem, nisi me Ecclesiœ commoveret auctoritas^. Parole qui mille fois a confondu l'orgueil de l'hérésie, et qui de nos jours a servi de puissant motif à la conversion d'une infinité d'âmes élues , que Dieu a tirées du schisme et de l'erreur, pour faire paraître en elle les richesses de sa miséricorde et de sa grâce. Non pas , dit le savant Guillaume de Paris , que saint Augustin n'eût pour l'Évangile tout le respect et toute la véné^ ration nécessaire ; mais parce que cet incomparable docteur était convaincu qu'il n'y avait point d'autre évangile dans l'Église de Dieu que celui dont l'Église de Dieu nous répondait , et dont nous pouvions être sûrs , comme l'ayant reçu par elle. C'est pour cela qu'il ne déférait à l'Évangile qu'à proportion de sa déférence pour l'Église même : EvangeUo non crederem, nisi me Ecclesiœ commoveret aucto?Htas. Et il avait raison. Car, sans ce témoignage de l'Église , qui m'a dit que ce livre que je reconnais , et que j'appelle l'Évangile, est en effet l'Évangile de Jésus-Christ? qui m'a dit que la version que je lis , et qui sous le nom de Vulgate passe aujour-
' 1 Tim., 3. -— » August,
J24r POUR LA FÊTE DE SAINT PIERRE.
d'hui pour authentique , est une version pure et conforme au texte original? qui m'a dit qu'en mille endroits où le sens en paraît obscur, il doit être entendu d'une façon, et non pas d'une autre? Combien de libertins et de mondains ont abusé de l'Évangile , le prenant , tout divin qu'il est, dans des sens erronés et extravagants? combien d'hérésiarques et de novateurs l'ont corrompu jusqu'à s'en faire à eux-mêmes un sujet de ruine, après en avoir fait aux autres un sujet de division et de scandale? Combien d'imposteurs et de fourbes , dès la naissance même du christianisme , ont débité de faux évangiles, qu'ils ont supposés pour vrais, et combien de versions du vrai , non-seulemens infidèles , mais empoisonnées , le siècle de Luther et de Calvin a-t-il répandues dans le monde? N'est-ce pas l'Évangile mal interprété , mal expliqué , mal traduit , qui a engendré toutes les sectes ? s'est-il jamais élevé une hérésie qui n'ait prétendu avoir l'Évangile ponr soi ? Moi donc , qui n'ai été contemporain , ni de Jésus-Christ, ni des évangélistes , et à qui cet Homme-Dieu n'a pas immédiatement parlé, en sorte que j'en puisse juger par ce que j'ai ouï ou par ce que j'ai vu, comment me conduirai-je ? M'en rapporterai-je à mes lumières, à mes conjectures? j'aurai donc plus de présomption que saint Augustin, qui n'a pas voulu s'en rapporter aux siennes? En consulterai-je un plus habile et plus intelligent que moi? îl faudra donc qu'il le soit plus que saint Augustin même, et c'est ce que je ne trouverai pas. M'en tiendraije à l'incertitude? il n'y aura donc plus pour moi d'Évangile, puisqu'en fait d'Évangile même , je n'aurai plus rien d'assuré sur quoi je puisse faire fond. Le seul parti qui me reste, mais qui seul me met à couvert de tous ces inconvénients, c'est que je m'adresse à l'Église, à qui ce trésor de l'Évangile fut confié par Jésus-Christ , et pour laquelle le Fils unique de Dieu a demandé que sa foi ne manquât jamais; que j'aie, dis-je, recours à elle , et qu'à l'exemple de saint Augustin , je l'écoute , parce qu'elle est spécialement inspirée du Saint-Esprit , et qu'elle a un don d'infaillibilité que Dieu lui a promis, et qu'il n'a promis à nul autre : or cette nécessité où je suis réduit de recourir à l'Église et de l'écouter , est la preuve invincible de l'obéissance et de la soumission d'esprit que je lui dois ; et c'est ce que saint Augustin m'a fait comprendre par cette maxime : Evangelio non crederem, nisi me Ecclesiœ commoveret auctoritas.
Maxime de saint Augustin, sans laquelle on ne peut conserver dans l'ÉgUse de Dieu ni la paix , ni l'ordre , ni l'unité de la doctrine, ni l'humilité de l'esprit. La paix, puisque sans cela les contestations y seraient éternelles : je dis les contestations sur l'Écriture et sur le sens de l'Écriture; l'Écriture toute seule ne les finissant pas, au contraire en étant elle-même le sujet , et n'y ayant plus d'ailleurs d'autorité à laquelle on fût obligé de se soumettre , plus de tribunal dont on n'appelât , plus de jugement qu'on ne fût en droit de rejeter , plus de résolution à laquelle on dût s'arrêter. L'unité de la doctrine, puisque l'Écriture, expliquée, non plus par l'Éghsc , mais selon Fcsprit intérieur et particulier d'un chacun, pourrait produire autant de sectes et autant de religions qu'il y aurait d'bomraes dans le monde : car vous savez, mes Frères, si ce
que je dis n'est pas ce que l'expérience nous apprend ; et vous n'avez qu'à voir l'état où en est aujourd'hui le christianisme , par la multiplicité des sociétés qui le partagent , ou , pour mieux dire , qui le déchirent et qui le défigurent , pour juger si l'Écriture , expliquée selon cet esprit particulier, est un moyen propre à conserver l'unité de la foi ; et si , pour maintenir cette unité , ou pour la rétahlir , il n'en faut pas enfin revenir à l'Écriture expliquée par l'Église. L'humilité de l'esprit , puisqu'il n'y aurait point de chrétien , quelque simple et quelque ignorant qu'il fût , qui n'eût droit de croire que l'Écriture , expliquée par lui , serait une règle plus infaillible que l'Écriture expliquée par l'Église , et qu'il pourrait seul mieux entendre l'Écriture que ne l'entend toute l'Église : proposition qui vous surprend et qui vous fait peut-être horreur , mais que les protestants les plus habiles ont soutenue et soutiennent encore, conséquemment à leurs principes. L'ordre, puisqu'il n'y aurait plus dans le monde chrétien ni subordination , ni dépendance ; que le dépôt de la science de l'Écriture n'appartiendrait plus aux pasteurs ; que cène serait plus de leur bouche , comme disait le Seigneur , qu'il faudrait recevoir la connaissance de la loi , et que chacun , sans caractère , sans titre , sans distinction, s'en faisant le juge, l'Église de Dieu ne serait plus qu'une Babylone.
Maxime de saint Augustin si nécessaire , que l'Église protestante ellemême en a enfin reconnu la nécessité ; et que par une providence singulière , oubliant ou abandonnant ses propres principes , elle s'est vue obligée et comme forcée de pratiquer ce qu'elle avait condamné. Car qu'ont fait les ministres et les pasteurs de l'Église protestante , quand il s'est élevé parmi eux des contestations dangereuses et des divisions sur le sujet de la parole de Dieu ? Ont-ils permis à toute personne de s'en tenir à la parole de Dieu , expliquée indépendamment de leur Église ; et n'ont-ils pas exigé de leurs disciples que, renonçant à tout esprit particulier, ils reçussent cette parole de Dieu expliquée dans le sens et de la manière que leur Église leur proposait ? Persuadés que pour maintenir leur Église , il fallait un jugement définitif , ne se sont-ils pas soumis à celui du synode national ? n'ont-ils pas fait pour cela ce serment si solennel , par lequel ils s'y engageaient devant Dieu ; et n'ont-ils pas ensuite prétendu pouvoir excommunier ceux qui refuseraient de se conformer à cette règle? Quand ils en ont trouvé d'opiniâtres et de résolus à suivre la parole de Dieu expliquée par eux-mêmes , plutôt que la même parole expliquée par leur Église, ne les ont-ils pas traités de schismatiques ? ne leur ont-ils pas dit anathème , et ne les ont-ils pas retranchés de leur société , qu'ils soutenaient être l'Église de Dieu? conduite que je défie à l'Éghse protestante de concilier jamais avec sa confession de foi : car si , comme elle le prétendait , la règle de la foi était la parole de Dieu toute seule , expliquée selon l'esprit intérieur et sans aucune dépendance du jugement de l'Église , en quoi avaient manqué ces malheureux qu'elle punissait si rigoureusement ? de quoi les accusait-on, et quel crime leur imputait-on? qu'avaient-ils fait que ce que leur confession de foi non-seulement leur
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permettait de faire , mais les obligeait à faire ? par où s'étaient-ils attiré rexcommunication et la censure , et que pouvait-on leur reprocher, sinon de s'en être tenus précisément à ce qu'on leur avait enseigné ?
Maxime de saint Augustin , qui présuppose T infaillibilité de l'Église. Et a-t-on pu jamais douter que l'Église de Jésus-Christ ne fût et ne dût être infaillible? Oui , mes Frères, on en a douté : et qui? l'Église protestante. Non-seulement elle en a douté, mais elle a cru positivement, jusqu'à en faire un article de sa confession de foi , que la vraie Église de Jésus-Christ n'avait point ce don d'infaillibilité ; qu'elle était sujette à l'erreur , qu'elle pouvait tomber en ruine, qu'elle y était en effet tombée , que n'étant qu'une assemblée d'hommes, quoique vraie Église d'ailleurs ^ elle pouvait errer dans la foi. Ainsi l'Église protestante le tient encore aujourd'hui : or par là , mes Frères , permettez-moi de vous le dire pour votre instruction et pour votre consolation , par là elle reconnaît deux choses : l'une , qu'elle pouvait donc vous tromper et se tromper elle-même quand elle vous séparait de nous (car je parle à vous qui en avez été séparés) ; l'autre, qu'il est donc évident qu'elle n'est point cette vraie Église dont saint Augustin disait : Evangelio non crederem, nisi me Ecclesiœ commoveret auctoritas ^ Car toute Église qui avoue qu'elle s'est pu tromper et qu'elle a pu tromper les autres , toute Église qui a dit à ses enfants : Ne vous fiez pas absolument à moi ; j'ai pu vous séduire en vous donnant pour l'Écriture ce qui ne l'est pas, et pour vrai sens de l'Écriture ce qui est le faux ; toute Église qui tient ce langage n'est point celle dont rÉcriture nous donne l'idée , n'est point celle que saint Augustin avait en vue, et sans l'autorité de laquelle il n'aurait point cru à l'Évangile même ; toute Église qui confesse qu'elle peut être le soutien de l'erreur , confesse qu'elle n'est plus le soutien de la vérité. Or l'Église protestante avoue tout cela , et elle ne peut pas se plaindre de la peinture que je fais ici d'elle , puisque c'est d'elle que je la tire , et que tout cela , en termes exprès , est le fond de sa doctrine et de sa créance. Ceux qui en sont instruits savent que je n'y ajoute rien ; et Dieu , témoin de ma sincérité , sait combien j'aurais en horreur le moindre déguisement, surtout dans un point de cette importance. Si j'ai altéré les choses en les rapportant, confondezmoi ; mais si j'ai dit la vérité , bénissez Dieu de vous avoir fait comprendre ce que peut-être vous n'aviez jamais compris ; et dites désormais comme nous , après saint Augustin : Evangelio non crederem, nisi me Ecclesicè commoveret auctoritas.
Aussi saint Grégoire pape , parlant des quatre premiers conciles qui avaient représenté l'Eglise universelle, disait, sans crainte d'exagérer, qu'il les révérait comme les quatre livres de l'Évangile; c'est l'expression dont il se servait : Sicut sancti Evangelii quatuor libros , sic quatuor concilia suscipere ac venerari me fateor *. Non pas qu'il crût que leâ décisions de ces quatre premiers conciles fussent de nouvelles révélations que Dieu eût faites à son Église , il était trop instruit pour l'entendre de la sorte ; mais -^rce qu'il était persuadé que l'Église , dans ces premiers
' August. — ' Greg.
P«UR LA FÊTE lE SAINT PIERRE. 4^7
eonciles , reconnus et tenus pour œcuméniques , avait éclairci et développé aux fidèles des révélations de Dieu qui jusqu'alors ne leur avaient pas été â tous si distinctement connues , bien qu elles fussent en substance comprises dans FÉvangile et dans les livres sacrés. Quoi qu'il en soit, Chrétiens, je dis de cette obéissance et de cette soumission d'esprit dont' nous sommes redevables à l'Église, quatre choses capables , ce me semble, de nous toucher, pour peu que nous ayons d'attachement à la vraie rehgion. Ceci mérite vos réflexions.
Car premièrement, nous devons faire état que cette obéissance à l'Église , quand il s'agit des vérités de la foi , est proprement ce qui nous unit à elle , ce qui nous fait membres de son corps , ce qui nous anime de Fon esprit, et en vertu de quoi nous pouvons nous glorifier d'être ses légitimes enfants. Et voici la preuve qu'en apporte le docteur angélique saint Thomas : Parce qu il est certain, dit-il, que nous ne sommes incorporés à rÉglise que par la foi : or il ne peut y avoir de foi sans cette obéissance dont il est ici question. Et en effet, pour croire, il faut se soumettre, non-seulement à la parole et à la révélation de Dieu (prenez garde, s'il Vous plaît ) , mais à toutes les règles par où cette parole et cette révélation de Dieu nous est appliquée. Or quelle est la règle vivante qui nous l'applique? c'est l'Église. Otez donc cette obéissance à l'Église dans les points de la foi, dès là nous faisons avec elle comme une espèce de divorce ; dès là elle cesse d'être notre mère , et dès là nous cessons d'être ses enfants. Quelque mérite que nous eussions d'ailleurs, quelque sainteté qui parût en nous, quelque abondance de lumières que Dieu nous eût communiquée, fussions-nous inspirés comme les prophètes et éclairés comme les anges , dès que nous n'avons pas cette soumission de l'esprit que requiert l'Église dans ceux qui lui appartiennent , nous cessons de lui appartenir. Et c'est , chrétienne Compagnie , le sort malheureux que les Pères ont si souvent déploré dans de grands hommes qui s'étaient là-dessus oubliés eux-mêmes , et dont les chutes , comme nous savons, ont été aussi terribles qu'éclatantes. C'est ce que saint Jérôme déplorait dans Tertullien , l'un des plus rares génies qu'il y ait eus jamais , mais dont la mémoire sera éternellement flétrie , pour n'avoir pas su captiver son esprit, et le réduire en servitude. Vous m'opposez, disait saint Jérôme, le sentiment de Tertullien , contraire à ce que nous croyons ; et moi je vous réponds avec douleur que Tertullien , pour n'avoir pas soumis ses sentiments aux sentiments del'ÉgUse, n'est pas un homme de l'Éghse, et que l'Église ne le compte point au nombre des siens : De Tertulliano nihil ampliùs dico, nisi Ecclesiœ hominem non fuisse^. Censure plus rigoureuse mille fois et plus infamante que je ne puis vous l'exprimer : n'être plus sujet, n'être plus enfant, n'être plus membre de l'Église. Or c'est à quoi l'esprit d'orgueil et son obstination l'avaient réduit. Mais Tertullien, me direz-vous , passait pour être l'oracle de son siècle , c'était un prodige de science ; et quand saint Cyprien parlait de lui , il ne dédaignait pas de l'appeler son maître et son docteur : Da, magistrum^. Il est vrai , Chré-
' Hieron. — - » Cypr.
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tiens ; mais avec cela TertuUien n'était plus sensé disciple de l'Église; et il aurait mieux valu pour lui qu il eût été un humble disciple de l'Église , que d'être le maître de saint Cyprien, et le maître de tous les maîtres de la terre : De Tertulliano nihil amplihs dico , nisi Ecclesiœ hominem non fuisse. Mais il avait un zèle extrême pour la réformation des mœurs ; il était austère dans sa vie, ennemi déclaré des relâchements, et jamais personne ne porta plus hautement que lui la sévérité de l'Évangile : j'en conviens avec saint Jérôme ; mais malgré tout cela il était réprouvé de l'Église ; car on peut être réprouvé de l'Église , et être tout cela ; et tout cela même, par l'abus que l'on en peut faire, peut contribuer à cette réprobation ; et c'est ce qui est arrivé à TertuUien , puisqu'il est évident que l'austérité de sa morale, poussée jusqu'à l'erreur, et soutenue au préjudice de l'obéissance qu'il devait à l'Église, est ce qui l'en a séparé, et qui l'a fait tomber dans l'hérésie : De Tertulliano nihil amplihs dico, nisi Ecclesiœ hominem non fuisse. Or quel égarement, Chrétiens, ou plutôt quel abandon de Dieu , de s'exposer à perdre cette glorieuse qualité d'enfant de l'Église, pour ne vouloir pas s'assujettir à cet aimable joug qu'elle nous impose, et que notre propre intérêt nous engage à embrasser! Cependant voilà le désordre de l'esprit humain, toujours contraire à son bonheur aussi bien qu'à ses devoirs, et c'est la tentation dangereuse dont l'humilité seule de la foi peut nous garantir.
Secondement , il nous servirait de peu que nous fussions extérieurement dans le corps de l'Église , et que nous eussions en apparence toutes les marques de sa communion , si cet esprit d'obéissance et de docilité venait à nous manquer : pourquoi ? parce que l'extérieur de la profession et du culte n'est point dans le fond ce qui nous lie à l'Église, ni ce qui nous fait enfants de l'Église. Ce qui nous lie à l'Éghse, c'est l'intérieure disposition d'un esprit soumis à tout ce qu'elle nous enseigne, et à tout ce que l'esprit de Dieu veut nous enseigner par elle. J'aurais donc beau faire au dehors ce que font les enfants de l'Église , c'est-à-dire participer aux sacrements de l'Église , assister au sacrifice de la messe , entrer dans tous les exercices de piété qui se pratiquent dans l'Église ; si je n'avais cette soumission intérieure , qui est la partie principale et substantielle de ma religion, il est toujours hors de doute que je serais, au moins devant Dieu, retranché du corps de l'Église, et que je n'aurais plus la foi. Et c'est ce que saint Augustin observait si bien dans la conduite de certains donatistes déguisés, qui, sages et prudents selon le monde, mais schismatiques dans le cœur, affectaient de paraître unis à la société des fidèles , tandis que les autres, plus violents et plus passionnés, s'en tenaient séparés ouvertement. Car ne vous y trompez pas, mes Frères, disait saint Augustin , soit que ces ennemis de la charité et de la paix aient levé le masque, soit qu'ils soient cachés parmi nous, ce sont également de faux chrétiens , et même des antechrists. C'est ainsi qu'il les appelait , n'estimant pas que ce terme fût trop fort pour des hommes qui troublaient l'unité, et qui jetaient dans la confusion l'Église de Jésus-Christ : Ifi/Jus charitatis inimici, sive apertè foris sunt , sive intiis esse videntur,
POUR LA FÊTE DE SAÎNT flERHE. 129
pseudochristiani sunt et antichrist i K Mais ce n'est pas tout : un chrétien de ce caractère était-il alors du corps de l'Eglise? Il en était, répond saint Augustin , et il n'en était pas : il en était en apparence et aux yeux des hommes , et il n'en était pas devant Dieu , ni en vérité : il en était à l'extérieur, parce qu il semblait se conformer à la créance de l'Église : mais il n'en était pas réellement, parce qu'il ne s'y conformait pas selon l'esprit. Il suffirait donc, pour n'être plus, selon Dieu, du corps de l'Église, d'avoir cette opposition volontaire, quoique secrète, aux vérités qu'elle nous propose? Oui, mes chers auditeurs , et c'est ce qui me fait trembler pour je ne sais combien d'esprits prétendus forts, qui, sans y penser et même sans en être touchés, sont aujourd'hui dans ce désordre. S'ils savaient que cela seul peut aller jusqu'à détruire en eux l'habitude de la foi , et qu'étant tels , ils ne sont plus les membres vivants de l'Église , peut-être gémiraient-ils , et peut-être auraient-ils horreur de leur état. N 'était-il pas du zèle que Dieu m'inspire pour leur salut, de leur en faire voir la conséquence?
En troisième lieu , c'est cet attachement à l'Église , en matière de foi , qui de tout temps a été la pierre de touche par où l'on a éprouvé les vrais fidèles, et la marque essentielle et infaillible qui les a distingués. Car voilà le sens de cette parole si étonnante de l'Apôtre, qu'il fallait qu'il y eût des hérésies : Oportet hœreses esse ^; pourquoi? afin qu'on découvrit par là ceux qui étaient solidement à Dieu ; comme dans un royaume { c'est l'excellente comparaison qu'ajoute saint Jérôme sur ce passage ) les factions et les guerres civiles servent à éprouver et à faire discerner les vrais sujets : Oportet hœreses esse, ut qui probati sunt, manifesti fiant in vobis. Mais n'était-ce pas assez que les vrais fidèles fussent reconnus de Dieu; et ce discernement qui s'en fait par l'hérésie, était-ce une chose si importante, que pour cela même l'hérésie fût nécessaire? Oui, mes Frères, dit saint Paul, elle était nécessaire pour cela : c'est-à-dire que Dieu ne se contente pas d'être sûr de votre foi, mais qu'il veut que l'Église en reçoive des témoignages. Or elle ne reçoit jamais un témoignage plus authentique de notre foi, que lorsque, détestant toute erreur, nous nous attachons à elle, et qu'au lieu de nous laisser corrompre par la vanité, par la curiosité , par la nouveauté, nous tenons ferme pour la vérité dont elle nous a mis en possession. C'est de là que ces grands Saints que nous appelons les Pères de l'Église, mais qui n'ont mérité d'en être les Pères que parce qu'ils en ont été les humbles enfants , se faisaient un point de conscience et de religion, un point de sagesse chrétienne, de s'attacher à l'Église dans toutes les révolutions et tous les troubles que la diversité des sectes produisait ; et parce qu'ils considéraient l'Église romaine comme le chef de toutes les Églises du monde , comme le centre de l'unité, comme celle où il fallait que les brèches de la foi fussent réparées , selon les termes de saint Cyprien ; aussi avaient-ils pour elle des sentiments si respectueux et un dévouement si parfait. Je vois, disait saint Jérôme, les agitations et les mouvements de l'arianisme, quoique foudroyé, et
' Angust. — » 1 Cor., U.
malgré les anathèmes de Nicée ; je vois encore l'Église d'Orient divisée en trois partis contraires, celai de Mélèce, celui de Paulin et celui de Vital. Chacun d'eux me sollicite , et voudrait m' attirer à soi ; et moi je leur dis : Si quelqu'un de vous est uni à la chaire de saint Pierre, je m'unis à lui : Hic in très partes scissa Ecclesia, rapere me quisque ad se festinat ; et ego inteinm clamito , Si quis cathedrœ Pétri jungitur, meus est \ Puis s'adressant au pape Damase, à qui il écrivait : C'est à vous, lui disaitil, Saint Père, et c'est à cette chaire de Pierre où vous êtes assis, que je veux m'associer dans ce différend : Ego beatitudini tuœ, id est, cathedrœ Pétri consocior ^ ; car je sais que c'est sur cette pierre qu'est bâtie l'Église de Dieu ; je sais que celui qui mange Tagneau hors de cette maison, est un profane; je sais que celui qui ne demeure pas dans cette arche, doit nécessairement périr au temps du déluge : or, sachant cela, je serais prévaricateur si je me séparais de vous. Je ne connais point Mélèce , je ne sais ce que c'est que Vital, je n'ai que faire de Paulin : Non novi Vitalem, Meletimn respuo, ignoro Paulinurn ^ Quiconque ne moissonne pas avec vous , dissipe au lieu de ramasser; et quiconque, en matière de créance et de foi, se détache de vous , n'est plus à Jésus-Christ : Qui non colligit tecum, dispergit; et qui tuus non est, Chrisli non est K C'est ainsi que parlait saint Jérôme, et c est ainsi que doit parler tout homme chrétien qui est enfant de FÉglise. Je n'ai que faire de celui-ci , ni de celui-là; je ne connais ni ceux-ci, ni ceux-là; je m'attache à l'Église, qui est ma règle, pour ne m'en départir jamais.
Il ne suffit pas encore de parler ainsi ; mais , en quatrième et dernier lieu , il faut que notre conduite réponde à nos paroles , et qu'elle les soutienne. Car, comme remarque saint Bernard , il n'y a personne dans l'É- <5-lise, quelque mal disposé qu'il soit à son égard, qui ne se flatte d'une prétendue soumission ; de même qu'il n'y a point de factieux et de rebelle dans un état, qui ne prétende avoir des intentions droites et défendre la bonne cause : langage spécieux, mais trompeur et faux. En effet, de dire qu on est attaché à l'Église , et de se comporter comme les plus grands ennemis de l'Église ; de s'appeler enfants de l'Église, et de vouloir en même temps se faire les juges de l'Éghse; de s'élever contre ses arrêts, de rejeter ses censures , de louer ce qu'elle réprouve , de soutenir avec opiniâtreté ce qu elle condamne; s'il y a un ouvrage qu'elle ait proscrit et frappé de ses anathèmes, de le lire impunément et sans scrupule; s'il y a une doctrine qu'elle ait foudroyée, de l'appuyer, de la répandre, et d'y employer l'autorité , le crédit, les promesses, les menaces, tous les artifices que l'esprit d'erreur inspire : en vérité , mes chers auditeurs , n'est-ce pas se démentir soi-même ? et concevez-vous une contradiction plus sensible et plus évidente ? Pourquoi des discours si soumis, quand toutes les œuvres tendent à la sédition ; et pourquoi se parer d'une obéissance imaginaire, quand on secoue réellement le joug et qu'on vit dans la révolte?
Cependant, ne nous y trompons pas, c'est par notre obéissance à l'Église en ce qui regarde la loi, que Dieu commencera le jugement d'un
« Hier. — ' ïbiil. — ^ Ibid. — 4 Ihi I.
POUR LA FÊTE DE SAINT PIERRE. 13i
chrétien. Le premier article de l'examen rigoureux qu'il nous faudra subir, c'est celui-là. On nous demandera compte de notre foi ; et parce que la foi est inséparable de Fobéissance à FÉglise , avant que d'entrer dans la discussion du reste , on nous obligera de répondre sur le devoir de cette obéissance ; si nous n'en avons pas eu la juste mesure , Dieu conclura dès lors contre nous , et notre sort sera déjà décidé. Après cela nous aurons beau protester à Dieu que nous avons fait en son nom des œuvres édifiantes et saintes, des actions de piété, de charité, de zèle, de miséricorde envers les pauvres : Domine, nonne in nomine tuo virtutes mul^ tas fecimus^l Retirez-vous de moi, nous dira-t-il, je ne vous connais point: tout cela, pour être solide, devait être édifié sur le fondement démon Église , et vous avez bâti sur le fondement du schisme et de l'erreur; tout cela donc est perdu pour vous. Et en effet. Chrétiens , hors de l'Église , je dis de l'Église dans le sens que je viens de vous l'expliquer, et selon lequel Dieu nous jugera, comme il n'y a point de salut, il n'y a point de bonnes œuvres. C'est pourquoi David promettant à Dieu de le glorifier, de l'exalter et de le louer, ajoutait toujours que ce serait dans l'Église, parce qu'il savait bien que hors de l'Église Dieu ne se tient point honoré de nos louanges. Je vous rendrai , ô mon Dieu , des actions de grâces , mais ce sera dans votre Église : Confitebor tibi in Ecclesiâ magna ^. J'ai annoncé
votre justice, mais je l'ai annoncée dans votre Église : Annuntiavi justi-
tiam tumn in Evcl^sCd mayud -. Tv.v.t x....x. .^oxi^^ , ^i j«^.- „x ol .«^ ,v^v*o,
ne peut être que dans votre Éghse : Apud te laus mea in Ecclesiâ ma-
prétati
et la seule où Dieu agrée nos services.
Voilà , dis-je , par où nous serons jugés, et par où nous devons commencer à nous juger nous-mêmes , persuadés que c'est là le point de conduite sur lequel il est plus dangereux de nous aveugler et de nous licencier. Car telle est notre erreur , Chrétiens , nous nous condamnons tous les jours sur je ne sais combien de chefs , résolus d'y apporter le remède et d'y mettre ordre, et nous laissons celui-ci, qui sans contredit est le plus essentiel. Nous nous piquons en d'autres choses d'être réguliers et sévères, et nous ne comptons pour rien de l'être en celle où Dieu veut que nous la soyons davantage , qui est l'humilité de la foi et la soumission à l'Église : nous louons la voie étroite de l'Évangile par rapport aux mœurs; mais par rapport à la créance , la voie la plus large et la plus spacieuse ne nous fait point de peur : et cela pourquoi? par la raison qu'en donne saint Augustin : Parce que nous faisons consister la voie étroite de l'Evangile en ce qui nous plaît , et plus souvent dans les choses qui se trouvent conformes à notre idée et à notre inclination , qu'en celles d'où dépend notre perfection. Tel, en tout autre point où il s'agirait de former sa conscience , ne voudrait pas se risquer sur un sentiment probable , qui , en matière de religion et d'obéissance à l'Église, va hardiment au delà de
« Mauh., 7. ~ » Psalm. 34. — » Ibid., 39. — 1 1bid., 21.
toute probabilité. Toutefois, mes Frères, dit saint Léon pape, le premier pas delà voie étroite du christianisme, est d'assujettir notre esprit, et de lui ôter cette présomptueuse liberté qu'il se donne de ne croire que ce quil veut, et de vouloir juger de tout; c'est de le faire renoncer à ses sentiments, quand ils sont , en quelque sorte que ce soit, opposés à ceux de l'Église. Gagner cela sur soi , c'est ce que j'appelle la voie étroite pour deux sortes de personnes, pour les esprits éclairés et pour ceux qui, ne l'étant pas, se flattent de l'être. Je ne dis pas que la voie étroite consiste en cela seul , à Dieu ne plaise ! mais je soutiens qu'elle doit commencer par là, et que sans cela elle manque dans le principe. Je ne dis pas même qu'elle consiste en cela pour tout le monde, mais pour ceux qui abondent dans leur sens , et qui ont de la répugnance à se soumettre. Si TertuUien avait eu pour l'Église cette soumission, je dis qu'eu égard à lui, il eût pratiqué une morale plus sévère, qu'en observant tous les jeûnes des montanistes , et tout ce qu'il y avait de plus rigoureux dans la discipline des novateurs : car étant par lui-même un esprit austère , toutes ces pénitences lui coûtaient peu ; au lieu que cette soumission était le grand et l'héroïque sacrifice qu'il eût fait à Dieu de sa raison. Ah! mes chers auditeurs, combien de chrétiens seront réprouvés de Dieu par le seul défaut de la foi ; et combien de réprouvés en qui la foi n'aura manqué que par le défaut de docilité et d'obéissance à l'Éghseî Je sais ce qu'on dit quel- -^ « . , ^ DT^^T - --t Q~~^ — ^o j.o.ir jot, Kcrjojiiioo, et que ces hommes qui la gouvernent peuvent avoir leurs passions , et les ont en effet : prétexte le plus frivole et le plus vain ; car je considère l'Église, ou sans l'assistance du Saint-Esprit, ou avec cette assistance qui lui a été promise. Si c'est sans l'assistance de l'Esprit de Dieu que je me la figure , quelque exempte qu'elle fût alors de tout intérêt et de toute passion , je ne serais pas obligé de me soumettre à elle, de cette espèce de soumission intérieure et absolue qu'exige la foi. Mais si je la prends telle que je la dois toujours prendre, et telle qu'elle est toujours, je veux dire comme assistée et inspirée de l'Esprit de vérité, toutes les passions et tous les intérêts des hommes n'empêchent pas que je ne lui doive une soumission entière de mon esprit : pourquoi? parce qu'indépendamment des intérêts et des passions des hommes, Dieu, qui est l'infaillibihté même, la conduit, et qu'en mille rencontres il fait servir nos passions et nos intérêts à l'accomplissement de ses desseins. Dès les premiers siècles du christianisme , les passions des hommes ont paru jusque dans l'Église; et cependant les jugements de l'Église ont été reçus de tous les fidèles avec respect, toutes les erreurs ont été confondues , toutes les hérésies ont échoué. Les incrédules et les opiniâtres ont attribué ce succès à des causes humaines; mais les sages et les vrais chrétiens ont en cela reconnu l'effet visible de cette fameuse prédiction de. Jésus-Christ, que toutes les portes de l'enfer, et à plus forte raison toutes les passions des hommes , ne prévaudront jamais contre son l'Église : Portœ inferi non prœvalebunt adversùs eam *. Tel est donc notre bonheur de voguer, pour ainsi dire, dans un vaisseau où nous
• Maiih., Iti.
sommes assurés de ne faire jamais naufrage. Nous pouvons être assaillis des vents et exposés aux tempêtes ; mais il y a un guide qui dirige la barque de saint Pierre, et qui la préserve de tous les écueils. Confionsnous à ce divin conducteur, il ne peut nous égarer. Attachons-nous à l'Église qu'il anime, elle ne peut nous tromper. Soumettons-nous à elle, et rendons-lui non-seulement l'obéissance de l'esprit en croyant ce qu elle nous enseigne, mais Tobéissance du cœur en pratiquant ce quelle ordonne : c'est la seconde partie.