‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 3)Chapitre 2 sur 139 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Je m'attache au texte sacré , et , suivant la remarque de saint Chrysostome , je fais consister cette grâce dont saint Etienne fut rempli dans les deux qualités , ou dans les deux conditions que demandèrent les a{)ôtres quand il s'agit d'établir et d'ordonner ceux qui devaient faire dans l'Église la fonction de diacres : car voici comme ils en parlèrent à tous les disciples assemblés : Choisissez , mes Frères , leur dirent-ils , des hommes qui soient parmi vous d'une probité reconnue, et, en même temps, d une sagesse consommée : Considerate, Fratres, vù^os ex vobis boni testimonii, plenos Spiritu Sancto et sapientiâ, quos constituamus super hoc opus *. Probité et sagesse que saint Etienne posséda dans un éminent dégré , et qui lui donnèrent non-seulement toute l'autorité , mais toute la grâce dont il eut besoin pour s'acquitter .avec honneur du ministère qui lui avait été confié. . ^*>w ''^-<''

Il ne suffisait pas qu'il eût ffeur ceJ^ïô^ prAité véritable ; mais il lui

Act., 0,

fallait une probité reconnue, une probité éclatante, une probité éprouvée, et à laquelle toute TÉglise rendît hautement témoignage : car c'est ce qu'expriment ces paroles, Vù'os boni testimonii : pourquoi? parce qu'il était question d'un emploi aussi difficile et aussi délicat dans l'idée même des hommes, qu'il était saint devant Dieu. Je m'explique : saint Etienne fut choisi diacre, et même le premier des diacres : Primicerius diaconorum; ainsi Tappelle saint Augustin. Charge honorable , je Favoue , mais qui rengageait par une indispensable nécessité à deux choses : l'une , d'administrer les biens de l'Église , dont il était par office le dispensateur ; r autre, de gouverner les veuves qui, renonçant au monde, se consacraient à Dieu dans l'état de la viduité ; charge où la sainteté même trouvait des risques à courir , mais où Dieu voulait que sains Etienne servît d'exemple à tous les siècles futurs. Développons ceci , mes chers auditeurs, et tirons-en une des plus solides morales.

Comme dispensateur des biens de TÉglise , Etienne était responsable de sa conduite à Dieu et aux hommes : première épreuve de sa vertu ; car les fidèles alors , par un esprit de pauvreté , vendant leurs fonds , et en apportant le prix aux pieds des apôtres; les apôtres d'ailleurs, comme le témoigne saint Luc, s'en déchargeant sur les diacres et leur en laissant la disposition , et saint Etienne , entre les diacres , ayant un titre de supériorité , par la prééminence de son rang , Perindè primus , dit de lui saint Chrysostome, ut inter apostolos Petrus : il s'ensuit qu'il disposait plus absolument que les autres des trésors de FÉglise. Or cet emploi , quoique saint , devait être pour plusieurs un fatal écueil , et pour les Saints mêmes une dangereuse tentation : et en effet, déjà un apôtre s'y était perdu, et Dieu prévoyait qu'après lui bien d'autres s'y perdraient. Il prévoyait qu'une des plaies les plus mortelles dont serait affligé le monde chrétien dans la suite des siècles, était l'énorme abus qu'on y ferait des revenus ecclésiastiques , qui sont proprement des biens consacrés par la piété des fidèles pour être le patrimoine des pauvres : c'est-à-dire il envisageait ces temps malheureux où les ministres de l'Église, dominés et corrompus par une aveugle cupidité , au heu de distribuer aux pauvres ca patrimoine , le dissiperaient en se l'attribuant à eux-mêmes ; ces temps où l'avarice , l'ambition , le luxe ayant inondé jusqu'au sanctuaire , ce fonds destiné à la subsistance des membres de Jésus-Christ serait profané, et, si j'ose user de ce terme, prostitué à des usages mondains : Dieu, dis-je , prévoyait ce scandale. Il était donc nécessaire, ajoute saint Chrysostome, qu'à ce scandale dont un apôtre réprouvé avait été l'auteur. Dieu opposât un exemple qui en fût le remède et le correctif : je veux dire , un homme dont la fidélité irréprochable , dont le parfait désintéressement , dont l'exacte et inaltérable probité dans la dispensation des biens de l'Église , fût dès lors pour ceux qui les posséderaient une règle vivante et toujours présente , et servît au moins à confondre ceux qui viendraient à se relâcher de leurs obligations dans une matière aussi essentielle que celle-là. Or, je l'ai dit , c'est dans cette vue que saint Etienne a été suscité de Dieu, et c'est ce qui fait une des principales par-

ties de sa sainteté et de son éloge. On lui confie le trésor de TÉgiise, et il le ménage d'une manière qui lui attire, non-seulement Tapprobation ^ mais la vénération de tout le peuple de Dieu. A peine est-il chargé de cet -emploi, que les (jrecs cessent de se plaindre, qu'on ne murmure plus contre les Hébreux ; que , sans distinction , les pauvres , soit étrangers , soit domestiques, sont abondamment secourus. La charité de ce saint diacre suffit à tout; et, avec une vigilance pleine d'équité, il fournit à tous les besoins d'une multitude qui , pour être par profession pauvre de cœur , n'était pas insensible à l'indigence, moins encore à la négligence de ceux qui y devaient pourvoir.

Ces biens de l'Église , entre les mains de saint Etienne , ne sont donc employés ni à rassasier la cupidité, ni à entretenir la vanité , ni à satisfaire la sensualité; mais il les partage selon la mesure de la nécessité : ils ne deviennent pas dans la personne d'Etienne l'héritage de la chair et du sang, mais l'héritage de l'orphelin et de l'indigent ; Etienne n'en dispose pas comme maître , mais comme serviteur prudent et fidèle , qui se souvient qu'il en doit rendre compte lui-même au souverain Maître. Ah ! mes Frères, s'écriait saint Bernard , déplorant les désordres de son siècle, que ne puis-je voir l'Église de Dieu dans cet ancien lustre , et dans cette pureté de mœurs et de discipline où elle était autrefois! Quis mihi det ut videam Ecclesiam Dei , sicut erat in diebus antiquis! Et moi, je dirais volontiers , touché du même zèle que ce grand Saint : Que ne puis-je voir des hommes du caractère de saint Etienne, pourvus des bénéfices de l'Église ! des hommes , comme saint Etienne , pleins de religion et de justice ! des hommes aussi persuadés que saint Etienne des obligations attachées aux bénéfices et aux dignités dont ils sont revêtus ! des hommes aussi convaincus que ces dignités et ces bénéfices les engagent à être les pères des pauvres ; qu'à cette seule condition , il leur est permis d'y entrer ; que l'Église a bien eu le pouvoir de leur en conférer les titres, mais qu'elle n'a jamais pu ni prétendu leur en donner Fentier et absolu domaine, qu'ils n'en sont les propriétaires que pour les autres , et qu'ils n'ont droit d'en recueillir les fruits que pour les répandre partout où il y a des misères à soulager! que n'ai-je la consolation de voir des hommes pénétrés de ces vérités, et agissant selon ces principes ! C'est vous, Seigneur, qui les formez , ces dignes sujets ; c'est vous , et vous seul , qui pouvez faire revivre dans votre Église cet esprit de saint Etienne , que la corruption de l'esprit du monde semble y avoir éteint. Si ceux qui jouissent de ces sacrés revenus en comprenaient bien la nature, ils n'en craindraient jamais assez les conséquences : bien loin de s'applaudir d'en avoir la possession, ils gémiraient sous le fardeau d'une telle administration ; bien loin d'en désirer la pluralité, ils en redouteraient même , pour m'exprimer de la i^orte , la singularité et l'unité. Pourquoi ces biens sont-ils si funestes à plusieurs, et pourquoi leur attirent-ils la malédiction de Dieu? parce qu'on ne pense à rien moins qu'au saint usage qu'il en faudrait faire; parce que , uniquement occupé des avantages temporels qu'on y recherche et qu'un y trouve, on s'en fait, aux dépens des pauvres, une matière

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continuelle de sacrilège et de larcin : je dis de larcin, en s' appropriant, par une criminelle usurpation , des aumônes que la charité des fondateurs avait destinées à l'entretien du troupeau de Jésus-Christ ; et c'est pour corriger cet abus , que je vous propose l'exemple de saint Etienne : exemple contre lequel ni la coutume , ni l'impunité , ni Terreur ne prescriront jamais, et qui seul suffira pour nous confondre au jugement de Dieu.

Non-seulement saint Etienne, en vertu de la commission qu'il avait reçue , était chargé du trésor de TÉglise, mais de la conduite des veuves qui vivaient séparées du monde, et dévouées au culte divin. C'était à lui de les instruire , de les diriger, de les consoler, et par conséquent de traiter souvent avec elles , de les voir et de les écouter. Or c'est ici que Dieu mit encore à Tépreuve toute sa probité ; c'est ici que parut avec éclat T intégrité de ses mœurs , et que le témoignage public lui fut également avantageux et nécessaire : car ne vous persuadez pas que la charité , ni même que la sainteté des premiers chrétiens le dût garantir de la censure, s'il y eût donné quelque lieu. Au contraire , plus le christianisme était saint , plus devait-on être disposée condamner sévèrement jusqu'aux moindres apparences. Outre que la charité de ces premiers siècles n'était pas exempte de toute imperfection humaine ( car déjà la jalousie s'était glissée dans les cœurs, déjà l'esprit de dissension avait formé des partis) ; quelque sainte que fût l'Éghse, elle était composée d'hommes, ainsi qu'elle l'est aujourd'hui, et l'on y jugeait à peu près des choses comme nous on jugeons : l'histoire de saint Etienne ne nous le prouve que trop. Il n'aurait donc pas évité les fâcheux et sinistres jugements que l'on eût faits de lui , s'il s'était démenti de l'inviolable régularité dont il faisait profession ; mais c'est justement par cette régularité inviolable qu'il se soutient ; et voici , mes chers auditeurs , ce que je vous prie de bien observer. Quoique l'engagement où se trouve saint Etienne de converser avec un sexe si faible lui-même, et si capable d'affaiblir les plus forts, soit une de ces fonctions qui , dans tous les temps , ont donné plus de prise à la médisance ; par un effet tout opposé, c'est ce qui augmente l'opinion et la haute estime qu'on a conçue de sa personne. Sa réputation est si l)ien établie , que la plus rigide censure est forcée sur ce point de le respecter. Etienne, à la fleur de son âge, et dans l'exercice de son ministère, converse avec des femmes, dirai-je sans scandale? c'est peu, si vous le voulez; dirai-je sans reproche ? c'est beaucoup ; dirai-je sans soupçon ? c'est encore plus ; mais ce n'est point assez : car il le fait avec honneur, il le fait avec fruit, il le fait avec une édification qui se communique à toute l'Eglise : voilà ce qui approche du miracle. Voulez-vous voir Chrétiens , de quelle distinction et de quel poids est cette louange pour Etienne? souvenez- vous de ce qu'ont eu à essuyer les plus grands Saints en de pareilles occasions ; souvenez-vous de ce qu'il en coûta à saint Jérôme : c'était un homme vénérable , et par sa doctrine , et par son austérité ; un homme crucifié et mort au monde, un homme dont la vie était une affreuse et perpétuelle pénitence. Toutefois, quelles persécutions , quoique injustes, n'eut-il pas à soutenir? quels bruits , quoique mal fondés , la critique ne répandit-elle

pas contre sa conduite? Malgré les sages précautions dont il usa dans la direction de ces illustres Romaines qu'il avait gagnées à Dieu , de quelles couleurs, quoique fausses, n'entreprit- on pas de le noircir? de quelles apologies n'eut-il pas besoin pour justifier son zèle quoique saint, et ses intentions quoique pures ? Quelles plaintes n'en faisait-il pas , et comment luimême s'en est-il expliqué? Chose étrange (ce sont ses propres paroles dans une de ses épitres), avant que je connusse Paule, tout l'univers se déclarait en ma faveur ; il n'y avait point d'éloge qu'on ne me donnât, point de vertu qui ne fût en moi, point de place où je n'eusse droit de prétendre , jusquelà qu'on me jugeait digne du souverain pontificat : Antequàm domum sanctœ Paulœ nossem, totius in me urbis consonabant studia; dignus summo sacerdotio decernebar; dicebar humilis, sanctus, discretus. Mais depuis , ajoutait-il , que j'ai commencé à honorer cette servante de Dieu, et à prendre soin de son àme , des là, par une bizarre révolution , tout s'est soulevé contre moi ; on ne m'a plus trouvé aucun mérite ; j'ai cessé d'être ce que j'étais, et toutes mes vertus m'ont abandonné : Sed postquàm illam pro merito suce castitatis colère cœpi, omnes me illico deseruere virtutes.

Que veux-je conclure de là, Chrétiens? Vous le voyez : que, comme il n'y a rien à quoi la censure s'attache plus malignement qu'à ce qui regarde ces fréquents entretiens des ministres de Jésus-Christ avec ses épouses ; rien où il soit plus difficile à un serviteur de Dieu d'avoir pour soi le suffrage du public , puisque les Saints même les plus autorisés , tel qu'était entre les autres saint Jérôme, y sont à peine parvenus; aussi n'est-il rien où ce qui s'appelle exactitude de devoir, sainteté de mœurs , irrépréhensibilité de vie , soit plus nécessaire et tout ensemble plus glorieux : c'est donc là ce qui fait la gloire de saint Etienne. Car pourquoi est-il respecté , révéré, canonisé par la voix publique , dans un ministère où les autres sont si sujets à être calomniés et décriés? Ah! mes Frères, répond saint Augustin , ne vous en étonnez pas ; c'est qu'il était rempli de cette grâce qui rend les hommes parfaits selon Dieu et selon le monde , Stephanus autem plenus gratiâ; c'est que, pour correspondre à cette grâce , il avait toute la vigilance et tous les égards que demandait l'honneur de sa profession; c'est qu'agissant par le mouvement de cette grâce, il se comportait envers le sexe dévot comme un homme au-dessus de l'humanité , avec la pureté d'un ange et la modestie d'une vierge ; grave sans affectation , prudent sans dissimulation , mortifié et austère sans dureté , charitable et doux sans faiblesses ; c'est qu'étant sanctifié par l'onction de cette grâce, on pouvait à la lettre dire de lui qu'il était cet ouvrier dont parle l'Apôtre , qui marche la tête levée , et qui ne fait rien dont il puisse rougir : Operarium inconfusibilem ^ Pour cela , reprend saint Augustin , on lui donne la conduite des femmes , et par là il reçoit authentiquement le témoignage qu'on lui doit , de la plus épurée , de la plus solide et de la plus consommée vertu : Virgo prœponitur feminis, et in hoc testimonium accipit integerrimœ castitatis; par là il s'acquiert

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l'estime , non-seulement des domestiques de la foi , mais des étrangers ; par là il triomphe de ses ennemis , qui , transportés de fureur, après avoir fait de vains efforts pour opprimer son innocence, grincent des dents contre lui , parce que toutes les accusations dont ils le chargent se détruisent d'elles-mêmes , et ne peuvent rien contre cet honorable témoignage que lui rend malgré eux la vérité : Dissecabantur cordibus suis, et stridebant dentibus in eum ^ : par là, dis-je, il triomphe de la calomnie, et c'était aussi le grand moyen , le moyen unique d'en triompher ; car, pour continuer à faire de cet éloge notre instruction particulière, prétendre être à couvert de la médisance sous un autre voile que celui de l'innocence ; espérer que les hommes nous épargneront , tandis que nous ne marchons pas dans les voies droites; croire qu'on excusera nos vices par la considération de nos personnes , c'est nous flatter. Chrétiens, et nous méconnaître : fussions-nous les dieux de la terre , on nous jugera ; et s'il y a du faible en nous, on nous condamnera. Il n'y a que la probité , et la probité reconnue , qui puisse être au-dessus des discours et des jugements du monde.

Venons au détail, et développons ce point de morale si naturellement enfermé dans mon sujet. Ainsi, mes chers auditeurs, prétendre, surtout dans le siècle où nous vivons , échapper à la malignité du monde par une autre voie que par celle d'une exacte et constante régularité; pour une femme , par exemple , se persuader qu'elle pourra se donner impunément toute sorte de liberté, sans que l'on pense à elle, ni qu'on parle d'elle; qu'il lui sera permis d'entretenir tels commerces qu'il lui plaira, sans qu'on en tire des conséquences au préjudice de son honneur ; qu'elle aura droit d'avoir dans le monde des liaisons dangereuses et suspectes, sans qu'on ait droit de s'en scandaliser ; et que , quoi qu'elle fasse , on sera obligé à ne rien croire, à ne rien soupçonner, à ne rien voir; ou plutôt qu'on sera obligé à s'aveugler soi-même, pour la supposer réguhère et sage; n'est-ce pas une prétention aussi chimérique qu'injuste? cependant c'est la prétention de tant de femmes mondaines. On veut avoir tout le crédit de la bonne vie et toute la réputation de la vertu , sans qu'il en coûte de se contraindre, ni de s'assujettir à aucune règle; disons mieux : on veut avoir tout le crédit de la vertu et de la bonne vie , avec toute l'indépendance du libertinage et du vice. Ainsi verrez-vous des femmes, engagées dans des sociétés que la charité même la plus indulgente ne peut excuser, ni favorablement interpréter, se piquer néanmoins d'être exemptes de reproche , vouloir qu'on les estime telles , trouver mauvais qu'on n'en convienne pas, prendre à partie ceux qui en doutent et qui se malédifient de leurs actions ; et cela , sous prétexte de l'obligation que Dieu nous impose de ne point juger. Obligation sur laquelle elles sont éloquentes , parce qu'elles y sont intéressées ; sans considérer que , si ce principe avait toute l'étendue qu'elles lui donnent , les plus honteux désordres régneraient tranquillement dans le monde, puisqu'il ne serait plus permis d'en condamner les apparences, qui néanmoins ec font tout le

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scandale; et que les apparences, ainsi autorisées, en fomenteraient les plus pernicieux effets. Mais ce sont , me direz-vous , des jugements téméraires qu'on fait de moi ; et moi , je prétends que ce sont des jugements raisonnables . prudents , bien fondés. Ils peuvent être faux ; mais , dans la conduite peu circonspecte que vous tenez , ils ne peuvent être téméraires : car vous devez savoir que tout jugement désavantageux n'est pas jugement téméraire ; et que souvent, dans la matière dont je parle, moins de chose que vous ne pensez suffit pour nous mettre en droit de prononcer. Et en effet , du moment que vous ne gardez pas les bienséances qui conviennent à votre état ou à votre sexe , et que vous vous donnez certaines libertés qui choquent les lois de la modestie et de la prudence chrétienne , vous justifiez tous les jugements que je fais de vous. Si je me trompe en me scandalisant , vous êtes responsable devant Dieu de mon scandale et de mon erreur. Mais cet homme , ajoutez-vous , dont on me reproche la fréquentation comme un crime , est Thomme du monde à qui je dois le plus de reconnaissance , et qui m'a le plus sensiblement obligée. Que concluez-vous de là? En est-il moins homme? en est-il moins dangereux , pour vous? en êtes-vous moins un objet de passion pour lui? n'est-ce pas pour cela même que vous devez le craindre , et que ce qui serait peut-être indifférent à l'égard d'un autre , doit à son égard alarmer votre conscience et vous troubler? C'est en ceci , mes chers auditeurs, plus qu'en tout le reste , qu'il faut accomplir le précepte de l'Apôtre, lequel nous ordonne de faire le bien, non-seulement devant Dieu , qui en est le juge, mais devant les hommes, qui en sont les témoins : Providentes bona, non tantum coram Deo , sed etiam, coram omnibus hominibus K Voilà en quoi saint Etienne s'est signalé, et ce qu'a opéré dans sa personne la grâce dont il était rempU : Stephanus plenus gratiâ.

Mais allons plus avant. J'ai dit qu'en prêchant Jésus-Christ , Etienne avait fait paraître dans son ministère une sagesse toute divine , et je n'en veux point d'autre preuve que cet incomparable discours qu'il fit dans la synagogue , lorsque , toutes les sectes du judaïsme s'étant élevées contre lui , il soutint seul la cause de Dieu et l'honneur de l'Évangile. Vit-on jamais dans un discours tant de dignité avec tant de modestie , tant de véhémence avec tant de douceur, tant de force avec tant d'insinuation, tant de fermeté avec tant de charité? et ne fut-ce pas là le plus évident témoignage de la haute et sublime sagesse qui l'éclairait ? Avec cela , faut-il s'étonner s'il eut le don de persuader ou du moins de confondre les Juifs les plus passionnés pour leur loi ? Vous êtes infidèles à Dieu , leur disait-il , animé de zèle , et ne respirant que leur conversion ( car pour votre édification , Chrétiens , souffrez que je le rapporte ici en propres termes ce discours de saint Etienne , qui , sans contredit , est un des monuments les plus authentiques du christianisme) ; vous êtes infidèles à Dieu, mais je n'en suis point surpris, vous ressemblez à vos pères: tel a été leur aveuglement et leur sort malheureux ; ainsi ont-ils , par leur conduite, irrité Dieu don les premiers temps. Voyez comme iU trahirent

Joseph , le plus innocent des hommes et la figure du Messie , en le vendant à des étrangers : voyez comme ils traitèrent Moïse , leur législateur et leur chef, en murmurant contre ses ordres, en se révoltant malgré ses miracles , en adorant un veau d'or pour lui faire insulte ; c'était ce Moïse qui leur promettait' un Dieu Sauveur, et ils ne Tont pas cru : voyez comme ils ont reçu les prophètes ; en est-il venu un seul qu'ils n'aient pas persécuté ? dites-moi celui dont ils ont épargné le sang ? et néanmoins ces prophètes étaient les députés de Dieu , et leur annonçaient la venue du Christ. Il n'est donc pas surprenant , concluait Etienne, que leur mauvais exemple vous ait séduits ; mais ce que je déplore, c'est que vous ne vouliez pas enfin ouvrir les yeux , que vous ne profitiez pas de leur malheur, et qu'au lieu de vous rendre sages par la vue des châtiments que Dieu a exercés sur eux , vous remplissiez la mesure de leurs crimes , et vous deveniez encore plus coupahles qu eux : car ils n'ont fait mourir que les prophètes et les précurseurs du Messie; et vous avez crucifié le Messie même, et le Dieu des prophètes. C'est ainsi, dis-jc, que saint Etienne pressait les Juifs, sans qu'aucun d'eux pût résister à la sagesse et à l'esprit divin qui parlait en lui : Et non poterant resistere sapientiœ et spiritui qui loquebatur ^ S'il eût dit tout cela avec fierté et d'une manière impérieuse, en les convaincant même par ses raisons, il les aurait aigris; mais parce qu'il était plein de sagesse, il accompagnait tout cela de tant de grâce, de ménagement, de respect pour leurs personnes, qu'il montrait bien que c'était en effet la sagesse qui parlait par sa bouche : Viri fï'atres et patres, audite ^. Mes Frères, ajoutait-il, écoutez -moi ; c'est pour votre salut que Dieu m'inspire le zèle dont je suis touché; je ne suis ni un inconnu ni un étranger à votre égard ; je fais profession de la même foi que vous ; je suis comme vous de la race d'Abraham ; je vous honore tous comme mes pères : mais, encore une fois, ne méprisez pas ma parole, rendez-vous à mes remontrances, et ne rejetez pas la grâce que Dieu vous offre par mon ministère. Il parlait, Chrétiens, comme un ange du ciel , et ses ennemis mêmes apercevaient dans son visage je ne sais quoi de céleste : Et mtuebantur vultum cjus tanquàm vultum angell stantis inter illos ^ Mais enfin, parce qu'il en voit quelques-uns, malgré de si salutaires avertissements, persister dans leur incrédulité, son zèle s'enflamme , et il en vient aux reproches et aux menaces : Dura cervice et incircumcisis cordibus, vos semper Spiritui Sancto resistitis '* : Allez , âmes indociles , esprits durs, cœurs incirconcis, vous êtes parvenus au comble de l'obstination, et il n'y a rien à attendre de vous qu'une éternelle résistance au Saint-Esprit et à la vérité. Eh bien! confirmezvous dans votre malice , achevez ce que vos pères ont commencé , soyez des réprouvés comme eux : Sicut patres vestri, ita et vos ^. Autant de foudres , mes chers auditeurs , qui partaient de la bouche de saint Etienne , tandis que les Juifs confondus demeuraient dans le silence : pourquoi? parce que c'était la sagesse, non pas de l'homme, mais de Dieu, qui s'expliquait par l'organe de ce fervent prédicateur.

• Ait,, e. — > Act., 7. -- ^ Ihid. — ^ Ibid. — 5 Ibid.

Or à combien de pécheurs pourrais-je adresser ces reproches qu'Etienne faisait à une nation aveugle et rebelle? Il y a si longtemps, Chrétiens, qu'on vous prêche dans cette chaire les vérités du salut : Dieu vous a envoyé des ministres de son Évangile , qui vous ont même persuadés ; desprédicadeurs éloquents et touchants , que plusieurs ont écoutés avec fruit. Si donc il y avait ici de ces cœurs indomptables et inflexibles de qui saint Etienne parlait, J)u7m cervice , et incircumsis coi^dibus ; pourquoi, leur dirais-je, vous obstinez-vous à ne pas sortir de votre désordre, et pourquoi opposez-vous aux saintes maximes de la sagesse chrétienne , dont on a soin de vous instruire, une fausse sagesse du monde, qui est ennemie de Dieu? car voilà , hommes du siècle, ce qui vous endurcit et ce qui vous perd. Comme les Juifs voulaient être sages selon leur loi , et non pas selon la loi de Jésus-Christ , vous voulez être sages selon le monde , prudents selon le monde , intelligents , prévoyants , habiles , selon le monde : vous voulez accorder Jésus-Christ avec le monde , son Évangile avec les lois du monde , son esprit avec Tesprit du monde ; tout convaincus que vous êtes de vos devoirs envers Dieu , vous ne pouvez vous résoudre à aller contre le torrent du monde , vous craignez la censure du monde, vous vous faites une obligation et ime nécessité de vous conformer aux usages du monde , et de vivre comme on vit dans le monde. Tel est le principe de cette dureté de cœur qui , comme un obstacle invincible , arrête votre conversion : or pensez-vous que ces Juifs soulevés contre Jésus-Christ , et dont saint Etienne avait entrepris de combattre Tinfidélité, fassent plus coupables que vous ' dans leur endurcissement et dans leur impénitence ? Je soutiens , moi , que votre endurcissement est , sans comparaison, plus criminel, et que par mille endroits leur impénitence a dû paraître devant Dieu plus excusable et plus pardonnable que la vôtre.

Non , mes chers auditeurs , ne nous flattons point : ces Juifs que saint Etienne a confondus , quelque idée que nous en ayons , étaient moins infidèles que nous. Ils péchaient par un faux zèle de religion, et nous péchons par un fonds de libertinage qui va souvent jusqu'à l'irréligion ; ils fermaient leurs oreilles et leurs cœurs à la parole de Dieu , et nous , par un outrage encore plus grand, nous n'entendons cette parole que pour en être les censeurs et les prévaricateurs : ils résistaient au Saint-Esprit , mais dans un temps où le Saint-Esprit était à peine connu ; notre confusion est que ce divin Esprit ayant rempli tout l'univers de ses lumières , et sanctifié le monde par sa venue , il trouve en nous la même résistance , et qu'après les merveilleux effets et les prodigieux changements dont son adorable mission a été suivie , on puisse encore nous dire : Vos semper Spiritui Sancto resistitis. La source de ce dérèglement, je le répète, c'est cette malheureuse sagesse du monde dont nous sommes prévenus : car avec cela il est impossible que Dieu se communique à nous , puisque cette sagesse du monde, selon saint Paul, est une sagesse charnelle, et que Dieu est un pur esprit. Tout ce que Dieu opère en nous , cette sagesse du monde le détruit : Dieu nous éclaire, et cette sagesse du monde nous aveugle; Dieu nous anime et nous excite , et cette ^ages^e du monde nous rend

POUR LA FÊTE DE SAINT ETIENNE. jl

froids et lâches ; Dieu nous donne des désirs de pénitence , et cette sagesse du monde les étouffe. Il faut donc , si je veux que l'esprit de Dieu agisse en moi , que je renonce à cette fausse sagesse , et que la première règle de ma conduite soit la sagesse évangélique. Non , je ne veux plus vivre selon les lois de cette sagesse mondaine que Dieu réprouve. Non-seulement je déteste les folies du monde , les extravagances du monde , mais la sagesse même du monde : car ce monde, ennemi de Dieu , est réprouvé jusque dans sa sagesse ; et sa sagesse prétendue est son désordre capital. S'il affectait moins d'être sage , tout monde qu'il est , il serait moins corrompu , puisqu'il est évident que sa plus dangereuse corruption vient de l'orgueil que lui inspire la sagesse dont il se pique. Je veux donc , en m' attachant pour jamais à la maxime de l'Apôtre , devenir fou selon le monde, pour être sage selon Dieu ; passer pour insensé aux yeux du monde , afin d'être fidèle et chrétien aux yeux de Dieu : Si guis videtur sapiens esse in hoc sœculo , stultus fiât ut sit sapiens K Revenons à Féloge de saint Etienne. Vous l'avez vu plein de grâce dans l'accomplissement de son ministère; voyez-le maintenant plein de force dans la consommation de son martyre : c'est le sujet de la seconde partie.

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