PREMIÈRE PARTIE
Choisir le Seigneur, et par ce choix en faire son Dieu, c'est un des secrets de la prédestination divine , qu'il n'appartenait qu'à Dieu même de nous révéler ; et dire qu'en quittant le inonde pour embrasser l'état religieux , nous avons trouvé ce secret , c'est une vérité , mes chères Sœurs , aussi consolante pour nous qu'elle est propre à nous soutenir dans la pratique de nos devoirs. Mais cette vérité , quoique constante , a besoin d'éclaircissement. Car enfin , demandent les interprètes , expliquant ce passage du Deutéronome , Dominum elegisti , ut sit tibi Deus, Dieu ne serait-il pas notre Dieu , si nous ne le choisissions de la sorte ; et dépendil de nous qu'il soit notre Dieu ou qu'il ne le soit pas , qu'il le soit plus ou qu'il le soit moins, qu'il le soit par un titre ou par un autre; et en conséquence du choix que nous avons fait de lui, sommes-nous en droit de prétendre qu'en effet il soit plus notre Dieu qu'il ne l'est du reste des hommes? C'est à ces importantes questions que je répondrai, et c'est de ces questions mêmes que je tirerai les preuves les plus convaincantes et les plus touchantes de la première proposition que j'ai avancée. Mais auparavant concevons-la bien , et formons-nous-en une idée juste, et qui puisse désormais être la règle de toute la conduite de notre vie.
Oui, mes chères Sœurs, je le répète, quand nous nous séparons du monde pour nous consacrer à Dieu par le vœu solennel de la religion, nous accomplissons en vérité et en esprit ce que les Israélites charnels n'accomplirent qu'en figure, lorsqu'ils entrèrent dans la terre promise. Non-seulement nous choisissons le Seigneur, mais nous le choisissons dans cette vue , qu'il soit particuhèrement notre Dieu. Or je veux vous montrer d'abord combien d'une part ce choix lui est honorable, et de l'autre combien il nous est avantageux. Rapport à Dieu et à nous-mêmes, par où nous devons mesurer l'excellence et la perfection de ce choix. Il y a plus : car ce choix présupposé, je veux vous faire remarquer, et même
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VOUS faire sentir, combien Dieu nous est nécessaire dans la séparation du monde où la relic!:ion nous engage. Mais aussi veux-je au même temps vous obliger à reconnaître que , quelque séparés du monde que nous soyons, ce choix présupposé, Dieu nous suffit. Appliquez-vous à ma pensée, dont voici le précis réduit à cinq chefs : choix glorieux à Dieu, choix heureux pour nous , choix qui nous rend Dieu nécessaire , choix qui fait que Dieu nous sufîit, et choix enfin d'où il s'ensuit que Dieu est tout autrement notre Dieu qu'il ne l'est des chrétiens du siècle. Plaise au ciel que je puisse bien imprimer dans vos esprits et dans vos cœurs des vérités si édifiantes !
Première vérité : choix glorieux à Dieu. La démonstration en est sensible, et vous en devez être touchées. C'est quen vertu de ce choix nous rendons à Dieu un authentique témoignage qu'il est Dieu , et parfaitement notre Dieu , et , à l'exclusion de tout autre , notre seul et unique Dieu , puisqu'il mérite que nous quittions tout pour lui , et que pour lui nous renoncions à nous-mêmes : car il n'y a que Dieu qui mérite cet abandonnement total , et pour qui il nous soit permis de renoncer à nous-mêmes j.usqu'à nous sacrifier nous-mêmes, comme il n'y a que l'âme religieuse qui rende à Dieu cet honneur, au moins dans toute l'étendue que cet honneur peut lui être rendu sur la terre. Et c'est ici, mes chères Sœurs, que je commence à découvrir le privilège inestimable de notre vocation. Non , disait saint Basile à ses disciples , il n'y a que Dieu seul à qui ce sacrifice volontaire de la profession religieuse puisse être dû, et pour qui il puisse être louable. Quitter tout pour tout autre que pour Dieu , ce serait un excès de folie; mais pour Dieu, c'est une éminente sagesse. Renoncer à soimême pour la créature, ce serait une idolâtrie secrète et une impiété; mais pour Dieu, c'est un acte héroïque de religion. En cela, dis-je, consiste la grandeur de Dieu , et par un admirable enchaînement des intérêts de Dieu avec les nôtres, en cela la grandeur de Dieu, quoique absolue et indépendante de nous , semble ne pouvoir être séparée de nos intérêts. Car vous seul, 0 mon Dieu, vous seul êtes digne que nous quittions tout pour vous, parce que dans vous seul nous trouvons tout ce que nous quittons, et infiniment au delà de tout ce que nous quittons; vous seul avez droit d'exiger que pour vous nous renoncions à nous-mêmes , parce que vous seul pouvez nous dédommager de ce renoncement , et qu'étant Dieu , vous avez seul de quoi pouvoir être la récompense de notre sacrifice.
Mettons nos intérêts à part : ce n'est point encore de quoi il s'agit. J'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, parce que vous n'avez nul besoin de mes biens : Dixi Domino : Deus meus es tu, quoniam bonorum meorum non eges^. Ainsi parlait David. Et moi, peut et doit ajouter l'âme religieuse, j'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, parce que, non content de mes biens , dont vous n'avez ni ne pouvez avoir besoin , vous avez attendu de moi un hommage plus digne de vous, qui est le sacrifice ào moi-même , et c'est celui que je vais vous présenter. Où sont les chrétiens du siècle qui choisissent Dieu à ce prix , et à qui , pour le posséder
' Fsdlm. 15.