SUR LE CHOIX MUTUEL DE DIEU ET DE L AME RELIGIEUSE
il en coûte ce dépouillement de toutes choses , et ce sacrifice d'eux-mêmes complet et entier? L'âme chrétienne , je l'avoue, est obligée, comme chrétienne, de renoncer à tout, au moins d'esprit et de cœur, puisque sans cela elle ne peut être à Jésus-Christ. Qui non renunfiat omnibus quœ possidet, non potest meus esse discipulus ^ : et, par la raison seule qu'elle est chrétienne, elle doit renoncer à elle-même, puisqu'elle est incapable sans cela de suivre Jésus-Christ , qui nous a dit à tous , sans exception : Si quis vult post me venire , abneget semetipsum '^ . Mais où sont ceux qui , dans le monde , observent à la lettre ces deux préceptes ; et entre ceux qui s'efforcent de les observer, où est celui qui les observe sans restriction ? Prenez et considérez le chrétien du siècle le plus zélé , et dans sa condition le plus parfait ; quelque parfait que vous le supposiez , en se donnant à Dieu, que ne se réserve-t-il pas? quelque détaché du monde que nous le concevions, à combien de choses est-il néanmoins vrai qu'il ne renonce pas réellement, et qu'il n'a pas même intention de renoncer? Maitre de ses biens et de sa liberté, que quitte-t-il et de quoi se dépouille-t-il? Il n'y a que l'âme religieuse, qui, par un retour et un généreux effort de sa reconnaissance , puisse dire à Dieu sans présomption : Qu'ai-je pu vous donner, Seigneur, que je ne vous aie pas donné? qu'ai-je pu quitter pour vous que je n'aie pas quitté? qu'ai-je pu faire pour m' offrir à vous comme une hostie vivante, que je n'aie pas fait? Je dis, par un effort de sa reconnaissance ; car si elle parle de la sorte , ce n'est point pour exalter le mérite de son sacrifice , mais pour honorer au contraire le don de Dieu : ce n'est point pour se glorifier, ni pour se prévaloir de son état, mais pour reconnaître devant Dieu que ce qu'elle quitte n'est qu'un léger tribut de ce qu'elle lui doit : ce n'est point par un esprit d'ostentation , mais par une vive expression de son respect infini pour ce souverain Être. Et voilà , mes chères Sœurs, comment le choix que nous faisons de Dieu lui est si glorieux.
Mais il est encore plus heureux pour nous : seconde vérité dont vous allez convenir. Car, fondé sur ce choix , et tandis que ce choix subsiste , nous sommes sûrs, autant qu'on le peut être en cette vie, que nous aimons Dieu, et que nous l'aimons de cet amour parfait qui est inséparable de sa grâce, de cet amour souverain qui nous justifie aux yeux de Dieu, et qui seul , fussions-nous d'ailleurs chargés de crimes , a la vertu de nous réconcilier avec Dieu ; de cet amour de préférence en quoi consiste la plénitude de la loi , et à quoi le salut de l'homme est immanquablement attaché : amour de préférence, dont nous avons le gage le plus certain. Permettez-moi de vous développer ce point; vous y trouverez un fonds inépuisable de consolation. Hors de l'état religieux, il est aisé de dire à Dieu qu'on l'aime par-dessus toutes choses, et qu'on l'aime plus que soimême; mais autant qu'il est aisé de le dire et de le penser, autant est-il rare et difficile de le pratiquer ; autant que ce langage est ordinaire dans le christianisme , autant est-il douteux dans un chrétien qui n'a pas renoncé au monde, et qui jouit tranquillement et à son aise des biens de la
' Luc, 14, — ' Ibid., 9.
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vie. En un mot, dit saint Ghrysostome, on peut facilement se tromper en se flattant quon aime Dieu, et que pour Dieu, s'il le fallait, on serait prêt à tout quitter, pendant qu on ne quitte rien et qu'on ne se dessaisit de rien. Au moment que nous prenons le parti de la religion , nous tenons le même langage ; mais nous le tenons à bien meilleur titre. Pour montrer que nous aimons Dieu préférahlement à tout, nous le préférons actuellement à tout, non pas en idée ni en spéculation, mais en pratique, et par rengagement le plus réel. Nous ne voulons pas que Dieu nous en croie sur notre parole : en quittant tout pour lui , nous lui en donnons une preuve qui ne peut être équivoque ni sujette à Fillusion. Convaincu^, par une fatale expérience, que nous ne devons pas nous en fier à nos propres sentiments pour nous assurer de nous-mêmes, nous nous vouons à Dieu jusqu'à nous ôter la disposition de nous-mêmes, et jusqu'à renoncer pour Dieu à tous les droits que nous avons sur nous-mêmes. Mais aussi pouvonsnous après cela, sans craindre de mentir au Saint-Esprit, protester à Dieu que nous F aimons , et lui répondre de nous-mêmes sur F article le plus essentiel de la loi. Donnons encore plus de jour à cette pensée. Dans cette vie, personne, dit F Écriture, ne sait s'il est digne d'amour ou de haine : Nescit homo utrlim amore an odio dignus sit * ; et par conséquent personne dans cette vie ne sait s'il aime Dieu, ou s'il ne Fairae pas : car si j'étais certain que j'aime Dieu , je serais certain que Dieu m'aime et qu'il me trouve digne de son amour. Il est vrai , personne ne le sait infailliblement ; mais si quelqu'un le peut savoir, et si quelqu'un le sait de cette science qui, sans être infaillible, ne laisse pas de rendre Fespérance des Justes ferme et tranquille , je soutiens que c'est l'âme religieuse : pourquoi? parce qu'elle sait qu'il n'y a rien au monde qu'elle n'ait abandonné pour Dieu; parce que, sans vouloir se comparer avec l'apôtre de Jésus-Christ, elle sait qu'elle a l'avantage de pouvoir dire comme lui : Quis nos separabit à charitate Christ i ^ : Qui désormais me séparera de Famour de mon Dieu? sont-ce les biens de la terre que j'ai quittés? sont-ce les plaisirs des sens que je me suis retranchés ? sont-ce les honneurs du siècle que j'ai méprisés? Non, peut-elle conclure : car malgré l'affligeante incertitude où Dieu veut que je sois touchant son amour et sa haine, après le choix que j'ai fait de lui , en sacrifiant tout et en me sacrifiant moi-même pour lui , j'ai l'assurance la plus raisonnable et la plus solide que son amour est en moi , et que jamais rien ne m'en détachera. Ce choix lui est donc une espèce d'évidence de Famour qu'elle a pour Dieu : or qu'y a-t-il pour elle de plus heureux que d'être ainsi assurée de cet amour, que de pouvoir se rendre ainsi le témoignage de cet amour, que de posséder ainsi cet amour comme le titre le plus légitime de sa prédestination? Avançons.
J'ai dit que le choix que nous faisons de Dieu dans la vocation religieuse et dans l'éloignement du monde où nous vivons , nous rend Dieu souverainement nécessaire : troisième vérité , mes chères Sœurs , à laquelle il est impossible que vous ne vous intéressiez pas, et qui suit du principe que j'ai étabU. Car ayant tout quitte pour Dieu , si Dieu venait à nous
• Eccles.,*). — «Roui., 6.
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manquer, où en serions-nous? Si par notre infidélité, frustrés de notre attente , nous venions à ne pas trouver Dieu dans la religion , ne pouvant d'ailleurs y trouver les consolations du monde, que nous resterait-il? où gérait notre ressource ? De cette vérité , le mondain , plein de ses erreurs , voudrait inférer qu'au moins en cela notre condition est à plaindre. Mais c est en cela même , reprend saint Bernard , qu'elle nous paraît préférable à toute autre condition , et voici Texcellente raison qu il en apporte : Car il est vrai, mes chers Frères, disait-il à ses religieux, séparés, comme nous le sommes, de tout ce qu'il y a d'agréable dans le monde, Dieu nous est nécessaire dans la religion ; mais c'est justement de quoi nous bénissons Dieu , qui par là nous a mis dans une sainte et absolue nécessité de nous attacher à lui et de ne vivre que pour lui. Il est vrai. Dieu, dans la religion, nous est infiniment plus nécessaire qu'aux chrétiens du siècle; mais c'est en quoi nous nous sentons plus redevables qu'eux à Dieu : car malheur à nous si Dieu ne nous était plus nécessaire, ou s'il nous l'était moins! malheur à nous si, hors de lui, nous pouvions trouver du repos et de la douceur dans la vie ! malheur si , venant à oublier Dieu et à le méconnaître , nous pouvions nous passer de lui ! Les mondains , dissipés par les fausses joies et les vains amusements du siècle, peut-être peuvent-ils quelquefois, quoique faussement, se Iktter d'être parvenus k cette prétendue et imaginaire indépendance de Dieu ; mais c'est ce qui fait la réprobation de leur état. La béatitude du nôtre est de ne pouvoir être heureux qu'en Dieu , de ne le pouvoir être qu'avec Dieu, de ne l'être qu'à proportion que nous nous unissons à Dieu : sans Dieu nous serions malheureux. Vous l'avez ainsi ordonné , Seigneur , et la loi que vous en avez faite n'est pas tant un arrêt de votre justice, qu'une disposition favorable de votre miséricorde : Jussisti , Domine, et sic est K Sans vous, nous serions malheureux ; mais nous le serions encore bien plus , si nous voulions sans vous ne l'être pas, puisque le comble de notre misère serait de chercher hors de vous la véritable félicité. Quoi qu'il en soit, mes Frères, poursuivait saint Bernard, en qualité de religieux, nous mettons au nombre des grâces , et des plus précieuses grâces de notre état , le besoin même que nous avons de Dieu ; car, selon la parole sainte , plus nous avons besoin de Dieu , plus Dieu se tient obligé à répandre ses dons sur nous ; plus nous avons besoin de Dieu , plus il veut que nous ayons droit de recourir à lui, de compter sur lui et de tout attendre de lui. Sans lui , nous ne trouverions dans la religion qu'un vide affreux de toutes les consolations humaines : mais étant , comme il est , un Dieu fidèle , il sait abondamment remplir ce vide par d'autres consolations toutes spirituelles , dont il est lui-même la source. Autant que par la privation de tout le reste il nous devient nécessaire , autant se faic-il un honneur et prend-il soin de ne nous manquer jamais , tandis que nous soutenons par une sainte persévérance le choix que nous avons fait de lui. Aussi ai-je ajouté, mes chères Sœurs , que, quelque séparés du monde que nous soyons, ce choix présupposé, Dieu nous suffit ; et c'est la quatrième vérité , encore plus capable de nous
' August. '^