‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 3)Chapitre 45 sur 139 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il est donc vrai , Chrétiens , que ceux qui se dévouent à Dieu et qui mbrassent la profession religieuse , ont l'avantage de quitter tout pour

suivre Jésus-Christ. Mais ne croyez pas qu ils aient pour cela la pensée de s'en glorifier : ils savent se faire justice, ils savent honorer le don de Dieu ; et bien loin de regarder leur renoncement aux biens de la terre , comme uu sacrifice dont Dieu leur soit redevable , ils le regardent comme \ une grâce dont ils se tiennent redevables à Dieu. S'ils disent au Sauveur, aussi bien que saint Pierre, Ecce 7ios reliquimus omnia, c'est avec un humble sentiment de gratitude , et non point avec un vain esprit d'ostentation ; c est pour reconnaître les miséricordes du Seigneur, et non point pour se prévaloir de leurs mérites ; c'est pour s'exciter à la pratique de leurs devoirs , et non point pour présumer de leur état et de leurs prérogatives. Non, non, mes Frères, disait, au rapport de saint Athanase, le bienheureux Antoine à ses disciples , qu'aucun de vous ne se flatte d'avoir quitté de grandes choses, parce qu'il a quitté le monde: Nemo, cum dereliquerit mundum, glorietur, quasi magna demiserit ^ Et j'ai droit, mes chères Sœurs, de vous tenir aujourd'hui le môme langage, en me l'appliquant à moi-même. Ne nous élevons point dans la vue de ce que nous avons fait pour Dieu quand nous sommes entrés dans la religion ; mais pensons plutôt à ce que Dieu a fait pour nous quand il nous y a appelés. En prenant le parti de la religion, et en nous séparant du monde, nous avons , si vous le voulez , quitté des biens qui pouvaient justement nous appartenir, mais des biens dont la possession est un fardeau terrible selon Dieu , mais des biens dont l'amour est un crime selon l'Évangile , mais des biens dont la perte ou la privation est, de l'aveu même du monde, une source d'amertume et de douleur : je m'explique. Nous avons quitté des biens qu'on ne peut posséder sans être chargé devant Dieu , et souvent accablé du poids des obligations qu'ils imposent ; des biens qu'on ne peut aimer sans être souillé du vice de la cupidité qui s'y attache , et de tous les désordres qu'elle cause ; des biens qu'on ne peut perdre, ni seulement même craindre de perdre, sans en être troublé, désolé , consterné : Bona, dit excellemment saint Bernard, quœ possessa onerant, amata inquinant, amissa cruciant^. Trois caractères sous lesquels ce grand Saint nous les a représentés, et dont je me sers d'abord pour vous faire connaître le bonheur de la vocation religieuse. C'est-à-dire, mes chères Sœurs, qu'en renonçant aux biens de la terre, nous avons renoncé à de grandes charges, je dis à de grandes charges de conscience ; nous avons évité de grands écueils dans la voie du salut ; nous nous sommes épargné de grands chagrins, dont toute la prudence humaine ne nous aurait pas garantis. Voilà ce que nous avons quitté: des biens onéreux, des biens contagieux, àcs biens qui, dans la vicissitude continuelle des choses de la vie, et plus encore dans l'inévitable nécessité de la mort , n'aboutissent enfin qu'à affliger l'homme et à le rendre malheureux. Aurions-nous bonne grâce après cela d'en faire tant valoir le sacrifice, et quelle reconnnaissance ne devonsnous pas plutôt à Dieu, qui nous a inspiré le dessein de les abandonner? Mais vous, Chrétiens du siècle qui m'écoutcz, et qui, par l'engagement de vos conditions, demeurez dans la possession de ces prétendus biens;

* Anton. — . » IJeni.

SUR LE RENONCEMENT RELIGIEUX. 2g|

VOUS qui, maîtres de ces biens, devez en accorder Fusage avec la pureté et la sainteté du christianisme que vous professez, quel sujet n'avez-vous pas de trembler? Appliquez-vous, et profitez d'une si sainte morale.

Oui, ces biens que vous possédez, et à quoi par sa profession renonce 1 ame religieuse, quelque idée que vous en ayez, sont des biens onéreux pour la conscience ; et malheur à vous si vous l'ignorez , et si vous négligez de le savoir ! Bona quœ possessa onerant. Car, malgré l'illusion des fausses maximes du monde , ainsi les ont considérés tous ceux qui en ont jugé selon les règles de la véritable sagesse , qui est la sagesse chrétienne ; et c'est ce qui a modéré Tempressement et Fardeur qu'ils auraient eue peut-être sans cela pour ces sortes de biens ; c'est ce qui leur a donné pour ces biens terrestres et grossiers , non-seulement de l'indifférence et du mépris, mais de l'éloigneinent et de Thorreur. Ainsi même en jugea ce philosophe païen dont parle saint Jérôme , qui par Felïort d'une vertu, mondaine tant qu'il vous plaira, mais généreuse et tout héroïque, jeta dans la mer tout ce qu'il avait amassé d'or et d'argent, et se réduisit dans le dénûment le plus réel et le plus parfait de toutes choses : Abite in profundum , malœ cupiditates ; ego vos mergam, ne ipse mergar à vobîs : Allez, s'ccria-t-il , importunes et maudites richesses, source d'inquiétudes et de soins, allez dans le fond de l'abîme; j'aime mieux vous y voir périr, que de m'exposer à périr moi-même pour vous. Or, comme païen , il ne pouvait alors envisager les soins et les inquiétudes qu'attirent les biens de ce monde, que par rapport aux lois et aux devoirs du monde. Qu'auraitil fait s'il eût été éclairé des lumières de la foi , et que s'élevant au-dessus du monde il eut regardé ces biens dans l'ordre du salut? avec quelle joie ne s'en serait-il pas dépouillé, si, les pesant dans la balance du sanctuaire, il en avait connu le poids redoutable par rapport au jugement de Dieu ; s'il avait su de combien de chefs un chrétien qui jouit de ces biens devient responsable à Dieu ; s'il avait approfondi les obligations infinies de justice et de charité dont un homme, pourvu de ces biens, doit s'acquitter pour se mettre à couvert d'une damnation éternelle et de la malédiction de Dieu? Avec quel redoublement de ferveur n'eût-il pas dit : Abiie m profundmn : Allez, fardeau de mon âme, votre pesanteur m'efiraie, et je suis trop faible pour vous porter ; il est plus sûr et plus avantageux pour moi de me détacher de vous, et c'est sans peine que je vous quitte, puisque par là je romps mes liens, et je me tire de l'esclavage où vous auriez tenu ma conscience et ma liberté captives.

Or voilà, comme je l'ai dit, le sentiment qu'en ont eu les parfaits chrétiens et les vrais serviteurs de Dieu : ces biens , quand l'ordre de la Providence et la nécessité de leur état les en a chargés , bien loin de les élever, de les enfler, de les éblouir, par un effet tout contraire les ont humiliés , les ont saisis de frayeur, les ont fait gémir. Convaincus qu'ils n'en étaient que les simples économes, et sachant qu'ils en devaient rendre compte un jour à ce juge inexorable et sévère, dont ils n'auraient alors nulle grâce à espérer, ils ont toujours cru entendre cette parole foudrovante :

Redde rationem villicationis tuœ ^ : Vous avez reçu des biens dans la vie , vous les avez possédés , et il est maintenant question de montrer quel emploi vous en avez fait. Parole qui, par avance, les a consternés, et qui les a bien empêchés de se complaire, ni de trouver de la douceur dans des biens sur lesquels ils se voyaient sans cesse à la veille d'être recherchés avec tant de rigueur. Au lieu que les enfants du siècle , par Tabus qu ils font de ces biens , n'en prennent que l'agréable et le commode , et en laissent l'onéreux et le pénible ; ceux-ci , par une conduite tout opposée , en ont pris l'onéreux et le pénible , à quoi la loi de Dieu les obligeait, et n'en ont jamais voulu goûter l'agréable. En un mot, dit saint Chrysostome , parce qu'ils en jugeaient sainement et selon l'esprit de Dieu, ces biens de la terre leur ont paru ce qu'ils étaient , c'est-à-dire des assujettissements et des charges pesantes : charges que portent malgré eux les riches du monde, et qu'ils porteront surtout quand il faudra paraître devant le tribunal de Jésus-Christ ; car c'est encore en ce sens que l'oracle de saint Paul se vérifiera , Unusquisque onus suum portabit ^ ; charges que l'ambition et l'avarice ont bien à présent le secret d'éluder, mais dont la conscience , pour peu qu'elle soit soumise à la raison , ne s'affranchira jamais ; charges sous lesquelles nous voyons succomber les plus solides vertus; et qui de nous, sans présomption , aurait pu compter sur la sienne, et s'assurer d'un meilleur sort ? charges enfin qui , par l'infidélité des hommes , après leur avoir été une matière de péché et de prévarication , deviennent pour eux des sujets de malédiction, de condamnation , de réprobation. En dis-je trop , et le Fils de Dieu n'en dit-il pas encore plus dans l'Évangile ?

Or, cela supposé , mes chères Sœurs , rendons grâces au Seigneur, qui nous a retirés du monde et délivrés de telles charges. A quoi réduisezvous les choses , disaient les apôtres à leur divin Maître ? Si la condition de ceux qui s'établissent dans le monde est telle que vous la dépeignez , il serait bien plus expédient de ne s'y établir jamais : Si ita est causa hominis cum uxore , non expedit nubere ^ , Ainsi parlaient-ils au regard du mariage, et de même auraient-ils pu ajouter en général : si les biens de la terre pour un chrétien sont des fardeaux si onéreux , il serait beaucoup plus à souhaiter de n'en point avoir. Il est vrai , leur répondait le Fils de Dieu , approuvant la conséquence qu'ils tiraient de sa doctrine , se dépouiller de tout et quitter tout , ce serait constamment le plus avantageux pour le royame de Dieu : mais tous ne comprennent pas cette j parole, et pour en avoir l'intelligence, il faut qu'elle nous soit donnée ! d'en haut : Non omnes capiunt verbum istud *. Or c'est cette parole , ô mon Dieu, que nous avons comprise, et dont toute âme religieuse éprouve sensiblement la vérité. Les mondains ne la goûtent pas : prévenus d'une erreur grossière qui , séduisant leur raison , affaiblit leur foi , ils croient qu'il est bien plus aisé de jouir des biens de ce monde que d'y renoncer, et cette erreur seule est capable de les perdre : pourquoi ? parce que l'unique ressource pour eux , ce serait au moins qu'ils fussent bien persua-

• Luc, U. — » Galat., 6. — ' Matth., 19. — < Ibid.

dés , qu'avec les formidables obligations dont ils se trouvent chargés devant Dieu , et dont Dieu ne rabattra rien , il est incomparablement [plus difficile d'être chrétien en jouissant des biens du monde, que de * quitter tous les biens du monde pour être chrétien : principe qui surprend d'abord , mais qui n'est néanmoins ni un sophisme , ni un paradoxe. Qui sont donc, à proprement parler, les heureux de la terre? Écoutez la réponse de saint Bernard : Ce sont ceux qui , libres et dégagés , suivent Jésus-Christ, et marchent après lui sans embarras dans la sainte voie de la pauvreté évangélique : Felices qui exonerati sunt , eu sequuntur Dominum expediti *. Et qu est-ce que la profession religieuse? Une décharge générale des inquiétudes et des soins du siècle ; de ces soins , disje, et de ces inquiétudes dont la conscience d'un chrétien, pour peu qu'il ait de rehgion , doit être nécessairement troublée : Abdicatio sollicitudinum hujus sœcuW^. Qu'est-ce que la religion? Un chemin droit et aplani qui conduit à Dieu sans nul empêchement : Iter ad Deum sine impedimento '. J'ai donc eu raison de dire qu'en quittant les biens du monde , nous n'avons quitté , à le bien prendre , que les obstacles du salut. Et en effet ( autre remarque de saint Bernard ) , ce qu'il y aurait d'agréable dans les biens du monde , si Dieu l'avait ainsi permis , et s'il avait pu le permettre , ce serait d'en pouvoir disposer à son gré , d'en être entièrement le maître , de n'en rien devoir à autrui , d'en user et d'en jouir à discrétion , d'avoir droit de les employer sans bornes et sans mesure à ses divertissements , à l'accroissement de sa fortune , à satisfaire son ambition et à s'élever. Voilà par où ces biens pourraient plaire à l'homme, et ce que l'homme , en y renonçant, pourrait compter d'avoir quitté. Or rien de tout cela , mes chères Sœurs, n'est permis aux chrétiens du siècle, non plus qu'à nous. Ce n'est donc point à tout cela que nous avons précisément renoncé par la profession religieuse , puisque tout cela, indépendamment de la profession religieuse , nous était déjà interdit par la loi chrétienne. Otez tout cela , que reste-t-il dans les biens du monde ? Je le répète : l'obligation indispensable , mais affreuse pour ceux qui les possèdent , de les dispenser avec fidélité , de n'en être ni avares , ni prodigues , d'en consacrer aux pauvres le superflu , d'en ménager pour Dieu le nécessaire ; le remords d'y avoir manqué , la crainte d'en être punis , tous les dangers et toutes les tentations inséparables de la prospérité humaine. Voilà ce que nous avons quitté , et voilà , chrétiens auditeurs , ce qui vous reste. Or tout cela, encore une fois , ce sont les obstacles du salut que l'on trouve dans lemonde,mais que nous n'avons plusà combattre dans la religion. Non-seulement les biens de la terre sont des biens onéreux, mais des biens contagieux , des biens qui souillent l'âme et la rendent impure par le feu de la concupiscence qu'ils y allument, et à qui ils servent d'aliment; : des biens qu'il est permis de posséder, mais à quoi il n'est pas permis de I s'attacher, et dont l'amour est un crime : Bona quœ amata inquinant. C'est, mes chères Sœurs, une autre raison pour vous consoler de ne les avoir plus. Développons-la. Si l'Évangile de Jésus-Christ n'étaii que pour

■ Bern. — ' Ibid. — Mbid.

les religieux , ou s'il était moins sévère pour les chrétiens du siècle ; s'il permettait aux chrétiens du siècle mille choses qu'il leur défend , et si les préceptes de la loi divine, qui les regardent aussi bien que les religieux, ne les resserraient pas dans des bornes aussi étroites que le sont celles de la voie du salut , peut-être leur condition nous pourrait-elle tenter, et peutêtre en l'envisageant aurions-nous peine à réprimer certains retours , quoique involontaires , et certains regrets. Donnons encore plus de jour à cette supposition. Si nous pouvions effacer de TÉcriture ces paroles de l'Apôtre, Nolite diligere mundum , neque ea quœ in mundo sunt ^ , et si l'amour du monde , qui nous est défendu comme un amour criminel , par un changement de providence , devenait légitime et innocent ; s'il était permis aux gens du monde , par la raison qu'ils sont du monde , d'en aimer les biens ; s'ils pouvaient sans crime user de leur liberté pour satisfaire leurs désirs ; si les plaisirs même licites ne leur étaient pas des dispositions prochaines aux illicites; enfin, si la loi de Dieu, s' accommodant pour eux aux lois du monde, les laissait jouir tranquillement de ce qu'ils appellent avantages du monde : j'en conviens, ce que nous sommes, comparé à ce qu'ils sont, pourrait alors paraître triste; et ce qu'ils sont, comparé à ce que nous sommes, nous pourrait être un objet d'envie. Mais quand je viens à considérer jusqu'à quel point ce christianisme qui leur est commun avec nous les gêne et les lie, tout mondains qu'ils sont; quand j'entends le Fils / de Dieu qui leur déclare dans l'Évangile que s'ils ne renoncent d'esprit et de cœur à tout ce qui leur appartient, même légitimement, que s'ils ne crucifient leur chair, que s'ils n'étouffent leur sensibilité et leur délicatesse sur le faux honneur et la vaine gloire du monde , que s'ils ne combattent comme leur ennemi le plus mortel l'amour d'eux-mêmes , je dis plus , s'ils ne se haïssent eux-mêmes , quoique chrétiens de profession et de nom , ils ne peuvent être ses disciples , et que sans tout cela ils ne doivent rien prétendre au royaume des cieux; quand je fais ensuite la réflexion que faisait saint Augustin, combien tout cela, pour être pratiqué dans le monde , demanderait de violences et d'eflbrts , et si les chrétiens du siècle voulaient de bonne foi se conformer et se soumettre à ce que leur enseigne leur religion, combien l'accomplissement de tout cela les déconcerterait, et leur ferait trouver le monde même insipide et fade ; quand je repasse ces importantes et étonnantes vérités, dont la raison ni la foi ne nous permettent pas de douter, qu'en dois-je conclure, sinon , mes chères Sœurs, de me réjouir avec vous et avec moi-même de la miséricorde singulière que Dieu nous a faite en nous appelant à la religion? Et en quoi est-elle singulière, cette miséricorde? Parce qu'il s'ensuit de là qu'en quittant le monde , nous avons donc pris le parti non-seulement le plus sûr, mais le plus aisé. Car il est bien plus aisé, comme l'observe saint Ghrysostome, de renoncer à tous les biens du monde , que de les posséder aux conditions que l'Évangile nous marque , c'est-à-dire que de les posséder sans les aimer, que de les posséder sans s'y attacher, que de les posséder sans en abuser ; bien plus aisé de se passer absolument des plaisirs des sens , que

' 1 Joan., 2.

d'en user avec les restrictions ordonnées dans la loi de Dieu, c'est-à-dire que d'en user et de se contenir, que d'en user et de n'y excéder pas , que d'en user et de régler la concupiscence , en lui prescrivant de justes limites, et lui disant sans cesse malgré elle, Usque hue venies, et nonprocèdes amplius ^ , Vous irez jusque-là , et vous n'irez pas plus avant ; bien plus aisé de faire la volonté d'autrui , que d'avoir à répondre de la sienne propre, que de se gouverner soi-même, que de tenir en bride sa liberté, sans lui laisser prendre l'essor hors de l'exacte mesure des préceptes : Quœdam enim facilius omnino abseinduntur, quàm ex parte temperantur 2. User de ce monde comme n'en usant pas , c'est à quoi tout chrétien est obligé. Mais où sont les chrétiens du siècle qui en usent de la sorte? j'aime donc bien mieux quitter le monde, et n'en user jamais. Posséder comme ne possédant pas , c'est la disposition où doit être tout chrétien ; et sans cela, dit saint Paul , point de salut : j'aime donc bien mieux ne rien posséder du tout. Car il en faut toujours revenir à la maxime et à la règle de saint Chrysostome , qui veut que, pour ne nous y pas méprendre, nous distinguions deux choses bien différentes par rapport aux biens de la terre, savoir, la possession et l'affection. Or la possession sans l'affection n'est qu'un embarras et un fardeau ; l'affection sans la possession est un supplice , ou du moins une misère : l'un et l'autre ensemble , c'est-à-dire la possession jointe à l'affection , pourrait être une douceur dans la vie ; mais l'Évangile de Jésus-Christ nous en fait un crime. Que fait donc l'âme religieuse? Se voyant par la loi de Dieu dans l'obligation de renoncer à l'un, elle abandonne l'autre par son choix ; et laissant aux chrétiens du siècle , s'ils sont avares et mondains , le désir et l'amour des biens de la terre qui les corrompt, ou s'ils sont justes et fidèles, la possession de ces mêmes biens , innocente , il est vrai , mais qui leur fait courir tant de risques , elle choisit pour soi la pauvreté évangélique , qui la sauve infailliblement et de l'iniquité de ceux-là, et des dangers où ceux-ci sont exposés ; ravie de ne plus rien trouver dans son état dont elle ait à se préserver, et de pouvoir dire à Jésus-Christ , dans le même sens que saint Pierre : Ecce nos l'cliquimus omnia, et secuti sumus te.

Enfin ces biens de la terre auxquels nous renonçons sont des biens fragiles et périssables qu'il faut tôt ou tard quitter, mais dont la perte ne peut être qu'affligeante et douloureuse à ceux qui n'y renoncent pas : Bona quœ amissa cruciant. Troisième et malheureuse propriété qui , par une raison toute contraire, augmente encore le bonheur de la profession religieuse. En effet, à combien de revers ces biens ne sont-ils pas sujets ? combien de persécutions et de traverses n'attirent-ils pas à ceux qui en jouissent ? La peine de les conserver, la crainte de les perdre , la douleur de les avoir perdus ; quand même on les posséderait paisiblement, la vue que le temps de les posséder est court , l'inévitable nécessité d'en être au moins dépouillé à la mort , le souvenir de cette séparation involontaire qui ne peut être bien éloignée , la pensée seule qu'il faut mourir, quel fonds , pour une âme mondaine , d'amertume et d'affliction d'esprit :

' Job., 38. — «Chrys.

0 mors, quàm amara est memoria tua, homini pacem habenti in substantiis suis, viro quiet o ^ ! Ne cessons donc point , mes chères Sœurs , de louer Dieu , et par ce dernier trait de comparaison entre nous et les chrétiens du siècle , convainquons-nous encore de l'avantage de notre état. En quittant les hiens de la terre pour suivre Jésus-Christ , nous nous garantissons de tout cela. Nous ne craignons plus ni les calamités publiques , ni les disgrâces particulières , ni les révolutions d'états , ni les renversements de familles, ni les injustes vexations, ni les malignes jalousies. Ne possédant rien , nous sommes à Fabri de tout ; nous prévenons même la mort , et avant qu elle nous dépouille , nous nous dépouillons nous-mêmes ; nous faisons dans nous-mêmes , par un libre mouvement de notre volonté , ce qu elle fera dans les chrétiens du siècle par une dure et inflexible nécessité. Après quoi nous sommes en droit de lui dire aussi bien que le grand Apôtre : Ubi est, mors, Victoria tua? ubi est , mors , stimulus tuus ^ ? 0 mort ! où est ta victoire ? ô mort ! où est ton aiguillon ? ta victoire est de dégrader les puissances du monde , et de les anéantir dans le tombeau ; ton aiguillon , c'est-à-dire la douleur que tu causes aux avares et aux ambitieux du monde , est de leur enlever les biens dont leur cœur est idolâtre et à quoi ils tiennent : mais je ne crains ni Tun ni l'autre , parce qu en me séparant du monde j'ai quitté ces biens avant qu'ils me quittassent ; et que , bien loin de me faire un tourment de leur perte, je m'en fais une vertu et un mérite. Le monde passe, disait saint Bernard , et avec le monde passent ses désirs et ses concupiscences : Mundus transit , et concupiscentia ejus ^ : il est donc bien plus raisonnable, concluait ce Père, et même plus doux, de quitter le monde et ses biens , que d'attendre qu'ils nous quittent : Plane ergo relinquere illa melius est , quàm ab eis relinqui *. C'est ainsi , âmes religieuses , que nous avons renoncé à tout pour Jésus-Christ : voyons maintenant à quoi Jésus-Christ s'est engagé pour nous. Je vais vous l'apprendre dans la seconde partie.

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