‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 3)Chapitre 82 sur 139 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Comment une âme peut-elle être bien avec elle-même , lorsque dans ellemême elle est déréglée ; et le moyen qu'elle jouisse de la paix intérieure, tandis qu elle entretient au milieu d'elle-même deux ennemis qui se combattent sans cesse et se livrent les plus rudes assauts? Or voilà l'état d'une âme religieuse qui ne vit pas conformément à sa profession , et qui veut s'affranchir des observances de sa règle. Saint Bernard , parlant de lui- 1 même , s'expliquait en des termes qui devraient nous surprendre , si nous ne savions pas quel esprit les lui inspirait, et qu'ils partaient du fond de son humilité. Vous me voyez, mes frères, disait- il à ses rehgieux; mais me connaissez-vous, et savez-vous qui je suis? Ah! poursuivait cet humble serviteur de Dieu , j'aurais peine à le dire moi-même , et à me bien définir. Car de la manière que je vis, je ne suis ni du monde ni de la religion. Je ne suis pas du monde, puisque j'y ai renoncé ; et je ne suis pas proprement de la religion , puisque toute ma conduite est si peu religieuse. J'étais appelé de Dieu à la solitude, et il n'y a point d'homme si dissipé que moi. J'ai fait vœu de vivre dans le cloître , et toute ma vie se passe au dehors , dans les voyages , dans les cours des princes , dans les assemblées publiques. Mon emploi devait être de vaquer à la contemplation des choses du ciel , et je me trouve chargé de toutes les affaires de la terre. Qu'est-ce que tout cela , et , dans une telle disposition , ne dois-je pas me regarder comme un monstre? Ainsi le pensait ce grand Saint, ainsi le confessait-il; et c'était, encore une fois , son humilité seule qui lui inspirait ce sentiment et lui faisait tenir ce langage. Car il n'agissait en tout que par l'ordre de Dieu. S'il traitait avec les rois et les potentats du siècle, ce n'était que pour

• Philip., 4.

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travailler à leur conversion. S'il se trouvait dans les plus célèbres assemblées, ce n'était que pour terminer les schismes et pour accommoder les différends. Occupations où la cause de Dieu l'engageait , et qui valaient mieux que le repos de sa solitude, outre qu'il la portait toujours dans son cœur, cette solitude si chère , qu il Ty conservait au milieu de tous les embarras , et que s'il sortait de son monastère, c'était pour aller répandre dans le monde Tesprit de la religion, et non point pour apporter dans la rehgion l'esprit du monde.

Mais nous, mes chères Sœurs, quand nous négligeons notre règle et que nous en abandonnons la pratique , ne pouvons-nous pas dire, à notre confusion et avec vérité, ce que saint Bernard disait pour son instruction et pour s'humilier? Car qu est-ce qu'une personne religieuse sans régularité? n'est-ce pas comme un fantôme et une chimère? Elle est du corps de la religion, et elle n'en est pas. Elle n'est pas du monde, et elle en est. Prenez garde : elle est du monde, puisqu'elle a l'esprit du monde, qui est de vivre sans règle ; et elle n'est pas du monde, puisque son état l'en sépare. Elle est du corps de la religion, puisqu'elle a les engagements de la religion ; et néanmoins elle n'est pas membre de la religion , puisqu'elle n'est pas animée de l'esprit de la religion. Elle est l'un et l'autre tout à la fois , car elle tient quelque chose de l'un et de l'autre ; et elle n'est tout à la fois ni l'un ni l'autre , car elle ne veut pas être l'un , et elle ne peut pas être l'autre. Or, dans cette contrariété, je prétends qu'il est impossible qu'elle ait la paix : pourquoi? parce que de là doivent naître dans elle des affections , des désirs , des sentiments tout opposés , et que cette diversité de sentiments, de désirs, d'affections doit exciter dans son cœur une guerre perpétuelle.

Vous savez ce qui faisait gémir saint Paul. Malheureux que je suis, s'écriait ce grand apôtre , qui me délivrera de ce corps mortel , où j'ai tous les jours de si violents combats à soutenir? Je sens presque à chaque moment la chair s'élever contre l'esprit , et l'esprit contre la chair ; tellement qu'ils ne s'accordent jamais , et que j'en porte toute la peine : Caro enim concupiscit adversus spiritum, spiritm autem adversùs carnem; hœc enim sibi invicem adversantur ^ Hélas! mes chères Sœurs, ne sommes-nous pas encore dans un état plus fâcheux, quand deux esprits contraires et absolument incompatibes se trouvent tout ensemble au miheu de nous pour nous tourmenter, l'esprit de la règle , et l'esprit de la hberté? l'esprit de la règle, que nous avons reçu dès notre enfance spirituelle , si je puis m' exprimer de la sorte , c'est-à-dire dès notre entrée dans la maison de Dieu; et l'esprit de la liberté, qui dans la suite a repris sur nous son empire, et s'est emparé de notre cœur : l'esprit de la règle , qui nous inspire la soumission ; et l'esprit de la liberté, qui nous porte à l'indépendance : l'esprit de la règle , qui nous captive , et par là nous devient insupportable; et l'esprit de la hberté, qui nous flatte, et qui par là même nous corrompt. Car c'est bien alors que nous pouvons nous écrier, avec tout un autre sujet que le Docteur des nations : Infelix ego homo, quis

' Galat., 5.

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