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me liberabit de corpore mortis hujus ^ ? Hé ! Seigneur, jusques à quand serai-je dans le trouble, et en de si cruelles agitations? Je ne suis plus d'accord avec moi-même ; je suis combattu par mes propres sentioients. Je condamne ce que j'aime, et j'aime ce que je condamne. Je veux, et je ne veux pas; et tant que je demeure ainsi partagé, puis-je avoir la paix et m'établir dans une situation tranquille?
Non, mes chères Sœurs, nous ne l'aurons jamais : et quelles douceurs pourrions-nous goûter? Les douceurs du monde nous sont interdites, et j^ nous nous privons des douceurs de la religion. Nous n'avons pas les joies ^1 apparentes du monde , parce que nous ne le pouvons pas ; et nous n'avons pas les joies solides de la religion , parce que nous ne le voulons pas. Le monde a ses divertissements et ses plaisirs ; mais nous n'y pouvons prétendre, puisque nous l'avons quitté. La religion a ses consolations toutes spirituelles et toutes saintes ; mais elles ne sont pas pour nous , puisque nous vivons sans règle : car de mépriser la règle et d'en ressentir l'onction , c'est ce qui ne fut jamais, et ce qui ne peut être. Or n'ayant plus ni consolations ni douceurs dans la vie religieuse , n'est-ce pas une conséquence nécessaire que nous n'ayons plus ni calme ni repos dans le cœur? De sorte, mes chères Sœurs ( pardonnez-moi si j'applique ici ces paroles de saint Bernard, et si j'use de cette comparaison , dont vous pourriez justement être blessées , si je l'entendais à la lettre , et que je n'y misse pas toute la proportion convenable) ; de sorte que ce qui se passe à l'égard de l'âme réprouvée dans le lieu de son supplice éternel , se vérifie en quelque manière dès maintenant à l'égard de l'âme religieuse dans le lieu même où le centuple lui était destiné , et où elle devait trouver son bonheur. Voulant se soustraire à sa règle , elle ne veut jamais ce qu'elle devrait vouloir, et elle veut toujours ce qui lui est défendu et ce qu'elle ne peut avoir. Elle voudrait vivre à sa discrétion , ordonner elle-même selon son gré de toutes ses actions , ne faire que ce qui lui plaît , que comme il lui plaît , que lorsqu'il lui plaît , et c'est ce qui ne lui peut être permis. Elle ne voudrait point dépondre, se captiver, se gêner; et c'est à quoi néanmoins elle est indispensablement obligée. Or, dit saint Bernard , qu'y a-t-il de plus pénible qu'une volonté réduite à cette double nécessité? n'est-ce pas là l'image de l'enfer? Quid tàm pœnale, quàm semper velle quod nunquam erit, et semper nolle quod nunquam non erit? quid tàm damnatum, quàm voluntas addicta huic nécessitât i'I
Cependant que fait la conscience? ne parle-t-elle point? n'agit-elle point? et dans ce désordre ne vient-elle pas ajouter peine sur peine, et percer une âme de ses pointes les plus douloureuses? Ah! mes chères Sœurs, il n'y a que Dieu et nous qui soyons témoins de ce qu'elle nous fait sentir quand nous sortons des voies que notre règle nous m tracées , et que nous nous abandonnons à nous-mêmes. Si peut-être, à certains moments où les objets nous dissipent et nous entraînent, nous ne sommes point touchés de ces remords secrets, que ces moments sont suivis de retours amers, de traits vifs et piquants , de pensées tristes et affligeantes ! Car, au milieu
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de tant de bons exemples qu on a devant les yeux, au milieu de tout ce qu'on voit et de tout ce qu'on entend , dans la confession , dans la communion , dans l'oraison , dans tous les exercices dont on ne peut s'absenter, et où Ton assiste au moins de corps, si l'on n'y est pas de cœur, il n'est pas possible qu'il ne vienne à l'esprit mille réflexions qui l'inquiètent , et mille reproches qui le piquent : Je ne suis pas ce que je dois être, je ne vis pas en religieux , je n'en ai que Thabit. Pourquoi me distinguer ainsi des autres, et ne pas faire ce qu'ils font? Pourquoi m'exempter des lois communes? et qui m'autorise à prendre toutes les libertés que je me donne? Que serait-ce si chacun en usait comme moi ? et quelle forme de religion y aurait-il dans une communauté? Mais enfin, à quoi se terminera la vie lâche que je mène , et que me servira d'avoir quitté le monde? que deviendrais-je si Dieu m'appelait à lui , et quelle consolation aurais-je de mourir en cet état ? Est-ce un état de perfection ? est-ce même , par rapport à moi et à mes engagements, un état de salut? Tout cela, mes chères Sœurs, ce sont autant de vues dont on ne peut se défendre , et qui nous causent malgré nous les plus mortelles alarmes. Car vous l'avez sagement ordonné, mon Dieu, disait saint Augustin; et c'est un effet de votre miséricorde aussi bien que de votre justice , que tout esprit hors de la règle trouve dans soi-même son châtiment et sa peine : Jussisti, Domine, et sic est, ut omnis inordinatus animus pœna sif ipsi sibi ^
N'en cherchons point d'autre témoignage que l'expérience , elle suffit ici pour vous convaincre ; et souffrez qu'outre les connaissances propres que vous pouvez avoir, je vous fasse encore part des miennes , et de ce qu'un long usage doit m'avoir appris. La Providence qui m'a honoré du saint ministère où je m'emploie par ses ordres, et dont je tâche à m' acquitter, cette Providence divine m'a conduit en bien des lieux différents ; elle m'a fait connaître l'intérieur de bien des maisons religieuses; elle m'a confié bien des âmes , qui n'ont pas dédaigné de m'accepter pour leur servir de conseil et pour être le dépositaire de leurs plus secrets sentiments. J'en ai été édifié, j'en ai été touché, j'ai eu mille fois occasion de me confondre moi-même , et malheur à moi si je n'en ai pas profité ! Mais au milieu de tant d'exemples édifiants et touchants, on trouve quelquefois de ces personnes malcontentes et chagrines , à qui tout déplaît dans leur profession , et dont la vie , par là même , n'est qu'amertume et que •dégoût. Il y en a beaucoup moins que le monde ne veut se le persuader; et c'est une injustice qu'il fait à notre état, de croire que ce soit là le grand nombre ; mais enfin il y en a eu de tout temps , et il y en a encore. Or voici , mes chères Sœurs , ce que vous pouvez observer avec moi : c'est que de ces âmes ainsi rebutées et affligées , la plupart ne le sont que parce que ce sont des âmes paresseuses et négligentes, que parce que ce sont des âmes immortifiées et indociles , que parce que ce sont des âmes ennemies de toute contrainte, et qui n'ont jamais su se faire quelque violence pour . se former à l'ordre d'une communauté et pour s'y accoutumer. Car tout ce qu'il y a de religieuses ferventes et fidèles à leurs devoirs, bien loin de
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trouver le joug pesant et de se plaindre, ne cessent point au contraire de rendre gloire à Dieu , et de le bénir de ses miséricordes envers elles : tout leur devient praticable, tout leur devient aisé; elles se plaisent à tous les exercices de la religion, parce qu'elles les aiment; et elles les aiment, parce qu'elles aiment la règle, et que ce sont des exercices que la règle ordonne. Mais ces âmes tièdes, volages, dissipées, répandues au dehors, sans exactitude et sans fidélité à leurs pratiques et aux fonctions de leurs emplois , voilà celles à qui les moindres observances paraissent insoutenables, et qui s'épanchent là-dessus en de si fréquents murmures.
D'autant plus aveugles que , par une erreur dont on ne peut presque les détromper, elles se persuadent que ce sera en se mettant plus au large , si je puis parler ainsi , en se rendant moins sujettes aux pratiques d'une maison , et en s'attribuant comme de plein droit des privilèges particuliers , qu'elles se procureront du soulagement et qu elles diminueront leurs peines : illusion la plus spécieuse dans l'apparence, mais, dans le fond, la plus fausse et la plus trompeuse. Car je dis , moi , que plus elles chercheront à s'émanciper et à se licencier, plus elles seront exposées aux mécontentements et aux ennuis : la raison en est que tout ce qu'elles voudront avoir de commodités et de vaines satisfactions aux dépens de leurs devoirs , ne servira qu'à les rendre encore plus sensibles, plus délicates; et que plus leur délicatesse , plus leur sensibilité augmentera , £lus elles sentiront augmenter pour elles le poids de la règle. Il est vrai qu elles se déchargeront d'une partie de cette règle ; mais quoi qu'elles fassent , il y aura toujours mille exercices dont elles ne pourront se dispenser ; il faudra toujours garder certains dehors , il faudra toujours suivre un certain plan de vie ; et , n'agissant alors que par nécessité et par contrainte , vous jugez assez ce que chaque pas , dans une voie si difficile et si contraire à leurs inclinations, leur doit coûter. Ce n'est donc point un paradoxe, de dire que dans l'état rehgieux plus on ôte de la charge qu'on a à porter, plus elle pèse; que plus on élargit la route où Ton marche, plus on l'étrécit ; et que , moins on veut se mortifier, plus on s'attire de mortifications. Et c'est en ce sens que nous devons entendre cette belle et consolante parole du Sauveur du monde : Tollite jugum meum super vos, et invenietis requiem animabus vestris ^ Voulez-vous vous établir dans un repos solide et véritable? en voici le moyen et l'unique moyen ; c'est de prendre sur vous mon joug , et de n'en rien retrancher. Maxime que vous ne pouvez trop méditer, mes très-chères Sœurs , et qui mérite toutes vos réflexions. Il y en a parmi vous qui depuis longues années en ont fait l'épreuve, et la font tous les jours ; il ne tient qu'aux autres d'en connaître la vérité par ellesmêmes , et par la pratique encore plus que par les raisonnements : puissiez-vous toutes en profiter, et bien comprendre enfin de quelle importance il est que vous vous attachiez à l'observation de la règle , pour avoir la paix avec le prochain. Je conclus par cette troisième partie.
' Matth., II.
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