‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 4)Chapitre 23 sur 114 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il est de la Providence , Chrétiens , que nous paraissions un jour ce que nous sommes , et que nous cessions enfin de paraître ce que nous ne sommes pas : et j'ose dire que Dieu manquerait au premier de tous les devoirs dont il se tient comme responsable à soi-même , s'il souffrait que la vérité demeurât éternellement obscurcie, cachée, déguisée. Il faut qu'il lui rende une fois justice , et qu'après s'être lassé, pour ainsi dire, de la voir dans les ténèbres de l'aveuglement et du mensonge où les hommes la retiennent , il l'en fasse sortir avec éclat , suivant cette admirable parole de Tertullien : Exsurge, veritas, et quasi de patient iâ erumpe i. Or c'est pour cela que le jugement de Dieu est établi. Nous l'outrageons, cette vérité, et s'il m'est permis de m'exprimer de la sorte, nous lui faisons violence en deux manières. Car, au lieu d'user avec fidélité des lumières qu'elle nous présente , nous la corrompons au dedans de nous par des erreurs criminelles , et nous la falsifions au dehors par des hypocrisies affectées : c'est-à-dire que nous ne voulons ni nous connaître , ni être connus ; qu'un de nos soins est de nous tromper, et l'autre de tromper le public. Voilà l'état de notre désordre ; et Dieu , par une conduite tout opposée et par le zèle de la vérité , entreprendra de nous détromper de nos erreurs , et de lever pour jamais le masque à nos hypocrisies ; d'effacer les fausses idées que nous aurons données aux autres de nous , et de détruire dans nous celles que nous aurons conçues de nous-mêmes ; de dissiper malgré nous ces nuages par où la passion nous aura ôté la vue salutaire de ce que nous étions , et de répandre dans tous les esprits une évidence plus que sensible de ce que nous aurons été. Voilà ce que Dieu se proposera , et ce qui nous rendra son jugement souverainement redoutable. Ne perdez rien, s'il vous plaît, d'une matière si importante.

Nous nous aimons , Chrétiens, jusqu'à être idolâtres de nos vices : mais ce qui est bien étrange , et ce qui paraîtrait d'abord incroyable , si l'expérience ne le vérifiait ; par le même principe que nous nous aimons ;

« Tertul.

nous craignons mortellement et nous évitons de nous connaître ; pourquoi ? en voici la belle raison qu'en donne saint Augustin : parce que nous savons que nous connaissant, nous serions obligés de nous haïr ; et que si nous venions à pénétrer le fond de notre misère , nous ne pourrions plus soutenir F amour-propre qui nous possède , et qui règne dans notre cœur. De là vient que , par un instinct secret de cet amour, nous nous éloignons de cette connaissance de nous-mêmes , et que dans la vie il n'est rien pour l'homme de plus fâcheux ni de plus importun que de rentrer dans soi-même , de faire réflexion sur soi-même , de s'étudier et de se juger soi-même , parce que tout cela ne peut aboutir qu'à l'humilier, et par conséquent qu'à troubler la possession où il est de se flatter et de se complaire en lui-même. Tout cela néanmoins est de l'ordre ; et c'est une chose monstrueuse, dii saint Chrysostome, qu'une créature intelligente ne se connaisse jamais , et un dérèglement énorme que ne se connaissant jamais , elle s'aime toujours injustement.

Qu'arrivera-t-il donc ? appliquez-vous , mes chers auditeurs , à comprendre le mystère de la vérité de Dieu. Le premier effet de son jugement sera de nous rappeler à cette connaissance odieuse et mortifiante de nousmêmes, et de nous forcer enfin à convenir avec nous de ce que nous sommes, pour s'autoriser ensuite à agir contre nous dans toute retendue de ce qu'il est. Dans le cours d'une prospérité humaine , dira-t-il à ce mondain , dans le tumulte et le bruit du monde où mille objets f éblouissaient , te charmaient et occupaient toute ton attention , tu ne te voyais pas ; et parce que tu ne te voyais pas , tu n'avais pour toi-même que de vaines complaisances. Mais parce que , pour ne te pas voir , tu te plaisais à toi-même et tu nourrissais dans ton cœur une secrète estime de toimême, je déchirerai le bandeau qui t'aveuglait , et il est de ma justice que je te confonde par toi-même en te représentant à toi-même. Tu verras ton crime , non plus pour y remédier, mais pour te le reprocher ; non plus pour l'expier par la pénitence, mais pour le ressentir par le désespoir ; non plus pour en faire le sujet de ta contrition, mais de ta confusion : Videbis factura tuum, non ut corrigas, sed ut erubescas h

Or cette vue, Chrétiens, est ce qu'il y aura de plus insupportable à l'homme pécheur, c'est ce qui l'accablera et ce qui le consternera. Et voilà pourquoi les réprouvés s'adressant, ainsi que le marque expressément saint Matthieu, aux collines et aux montagnes pour implorer leur secours, ne leur diront point, selon l'observation de saint Chrysostome, aussi solide qu'ingénieuse : Montagnes, cachez -nous le visage de ce Dieu de gloire qui nous doit juger ; collines , empêchez-nous d'apercevoir ces esprits qui doivent nous tourmenter : mais seulement, Montagnes, tombez sur nous , couvrez-nous , servez-nous d'un rempart éternel contre nous-mêmes. Car c'est de nous-mêmes que nous avons aujourd'hui à nous défendre, et qu'il est de notre intérêt d'éviter l'aspect : Tune incipient dicere montibus, Cadite super nos; et collibus, Operite nos a. Et en effet , si dans ce jugement nous pouvions être à couvert de nous-mêmes,

» Aug. — » Luc, 23.

ni la présence de Jésus-Christ quoique majestueuse , ni celle des démons quoique effrayante , ne seraient plus capables de nous troubler.

Mais venons au détail; et pour tirer de cette première partie tout le fruit que j'en espère, entrons dans la discussion des choses. Nous avons, Chrétiens , deux sortes d'erreurs en ce qui regarde Dieu et le salut : des erreurs de fait et des erreurs de droit. Des erreurs de fait, qui nous ôtent la connaissance de notre propre action ; et des erreurs de droit , qui nous font même ignorer notre obligation. C'est à quoi se réduisent tous les désordres d'une conscience erronée. Or, à ces deux genres d'erreurs, Dieu, qui est la vérité éternelle, et qui, par un privilège de son être, n'est pas moins infaillible pour le fait que pour le droit, opposera cette double infaillibilité de son jugement. Infaillibilité dans les faits, pour nous confondre sur mille péchés auxquels peut-être nous n'avons jamais bien pensé. Infaillibilité dans le droit, pour nous condamner sur mille points de précepte et d'obligation dont nous nous sommes obstinés à ne vouloir jamais convenir. Ah! Chrétiens, que n'ai -je le zèle et l'éloquence des prophètes, pour vous proposer ici l'un et l'autre dans toute sa force !

Nous entassons tous les jours péchés sur péchés ; mais avec cela nous vivons tranquilles, nous accusant à peine devant Dieu, et ne nous avouant presque jamais coupables devant les hommes. Pourquoi? parce que nous ne cherchons qu'à nous aveugler sur tout le mal que nous commettons; parce que nous ne nous le reprochons que très-rarement, parce que nous ne l'envisageons que très- superficiellement , parce que nous ne l'approfondissons jamais, et que nous en perdons très-volontiers et très-aisément le souvenir. Que fera Dieu? Parlez, mon Dieu, par vousmême , et faites-nous connaître , par les oracles que vous avez prononcés , quel doit être le procédé de votre justice, afin que nous le prévenions, ou que nous soyons inexcusables. Car ce ne sont pas mes raisonnements, mais vos révélations toutes divines, qui en doivent instruire cet auditoire chrétien. Dieu, mes chers auditeurs, suppléera là-dessus à votre défaut ; il recherchera ce que vous aurez négligé ; il approfondira ce que vous n'aurez fait qu'effleurer ; ce qui manquera au compte que vous vous en serez rendu, il l'ajoutera; ce qui était demeuré comme enveloppé dans l'embarras de vos consciences, il le débrouillera. Ainsi nous l'a-t-il formellerr.ent déclaré dans ses saintes Écritures , et en des termes dont l'infidélité la plus endurcie ne peut désavouer qu'elle ne soit émue.

Oui, mes Frères, ce jugement de Dieu succédera au nôtre , et réformera le nôtre : sur quoi ? je le répète, sur tant de péchés que notre légèreté , que notre vivacité , que notre dissipation continuelle , que notre précipitation dans l'examen de nous-mêmes , que notre ignorance volontaire fait disparaître à notre vue. Car rien de plus commun que ces péchés inconnus ; je dis inconnus même au pécheur qui les a commis , et qui s'en trouve chargé devant Dieu. Je n'en voudrais point de preuve plus sensible que ce qui se passé au tribunal de la pénitence , s'il m'était permis de le révéler. Nous y voyons venir des mondains et des mondaines , après avoir été des années entières sans en approcher ; ils s'accusent au minis-

tre de Jésus-Christ , et toute cette accusation se termine à quelques faits dont le récit est presque aussitôt achevé que commencé. Est-ce que ces pécheurs sont moins criminels que des âmes timorées (je ne dis pas scrupuleuses ) , mais que des âmes sagement et solidement chrétiennes , qui , dans des confessions de quelques semaines et même de quelques jours , s'expliquent avec tout une autre étendue, et demandent de notre part beaucoup plus de temps pour les entendre ? Il y aurait lieu d'être surpris de cette différence , si l'on n'en découvrait pas d'abord le principe. C'est que ces hommes , que ces femmes du siècle , peu en peine de se connaître , ne font presque nui retour sur eux-mêmes , et laissent échapper sans réflexion les points quelquefois les plus essentiels. Combien de pensées , de soupçons , de jugements, de sentiments , de paroles , d'actions, qui ne leur reviennent point dans l'esprit , parce qu'ils ne se donnent ni le loisir ni le soin de les rappeler ? Combien de consentements au mal qu'ils prennent pour de simples tentations? combien de désirs formés, qu'ils ne distinguent point des simples idées? combien de haines invétérées et depuis longtemps entretenues, qu'ils traitent d'antipathies naturelles et involontaires? combien de discours libertins, qu'ils ne regardent que comme des traits d'esprit et de belle humeur ? combien de tours et de détours , de chicanes et d'artifices, de dissimulations et de supercheries, de violences et de concussions , pour profiter, pour gagner, pour s'avancer, pour s'assurer un héritage , pour s'ingérer dans un emploi ? Combien , dis-je , de toutes ces injustices , et combien d'autres dont ils se savent bon gré , dont ils s'applaudissent, bien loin de les réputer pour des crimes, et qui ne sont dans leur opinion qu'adresse, qu'habileté, que science du monde? Voilà ce qu'ils ne font jamais entrer dans la recherche de leur vie; et quand, selon le devoir de notre ministère , nous voulons être éclaircis là-dessus , et qu'ils nous en rendent compte, comment nous répondent-ils , et pour qui passons-nous auprès d'eux ?

Mais si , malgré nos soins , nous ne pouvons parvenir à développer ce chaos , et si nous sommes enfin obligés , après avoir pris les mesures convenables, de nous en rapporter à leur propre témoignage, ils ont un juge supérieur, qui de leur témoignage en appellera au sien, ou plutôt qui, par son témoignage , les rendra témoins eux-mêmes de toutes leurs iniquités. C'est lorsque, répandant sur eux un rayon de sa vérité, il les éclairera de toutes parts , et qu'il ne laissera rien de si obscur et de si secret, qu'il ne produise à la lumière. Vois , pécheur, vois (c'est ainsi qu'il leur parlera à chacun en particulier ) : suis par ordre tout le cours de tes années ; en voilà devant toi toutes les heures et tous les moments. Voilà , sans y rien ajouter et sans y rien omettre , tout ce que tu as pensé , tout ce que tu as dit, tout ce que tu as fait ; voilà cette passion qui t'a dominé, et tous les excès ou elle t'a porté; voilà cet intérêt qui t'a corrompu, et toutes les usures , toutes les fourberies qu'il t'a inspirées et que tu as exécutées ; voilà cette envie , ce ressentiment qui te dévorait , et que tu as mille fois satisfait aux dépens de la bonne foi , de l'équité , de la charité , de toute la compassion naturelle. En un mot , te voilà toi-même } et il ne

tient qu'à toi de te considérer et de te contempler. Mais non , il ne tient plus proprement à toi ; car , malgré toi , je te forcerai éternellement à te considérer de la sorte , et à te contempler toi-même ; pourquoi ? afin que tu te haïsses et que tu te détestes éternellement toi-même. Ainsi, dis-je, parlera le Seigneur; et dites-moi, mes Frères, si vous le pouvez, quelle sera la surprise de ce pécheur , et son effroi , quand d'une première vue il viendra tout à coup à découvrir cette affreuse multitude de péchés oubliés , de péchés ignorés, de péchés éloignés par la distance des temps, de péchés comptés pour rien et à peine remarqués , de péchés jusque-là ensevelis dans une confusion de faits presque impénétrable , mais alors tellement étalés devant lui , et tellement rapprochés de lui , que pas un ne sera soustrait à sa vue , et que tous se montreront à ses yeux dans tout leur nombre et dans toute leur difformité.

Ce n'est pas que dès cette vie plusieurs ne les connaissent; mais appliquez-vous à cet autre article , qui s'étend encore plus loin. Nous connaissons nos désordres , mais , par un défaut d'attention qui ne nous est que trop ordinaire , nous n'en considérons ni les circonstances , ni les dépendances, ni les conséquences, ni les effets; et de là nous ne nous accusons qu'à demi. Or c'est surtout en cela que le jugement de Dieu doit être le supplément du nôtre, et c'est ce que le Psalmiste comprenait admirablement, lorsqu'il disait à Dieu : Appone iniquitatem super iniquitatem eorum 1. Ajoutez, Seigneur, ce que vous savez qui a manqué à la confession qu'ils ont faite de leurs iniquités , et tirez du fonds infini de votre sagesse, laquelle voit tout, ce qui doit rendre selon vous leur jugement complet : Appone iniquitatem super iniquitatem. Car voilà, remarque le chancelier Gerson , l'un des aveuglements les plus pernicieux dans la pratique et dans l'usage de la vie chrétienne. On se juge et on se condamne , mais par un malheureux secret d'abréger les choses , de dix péchés qui ont été, pour ainsi dire, compliqués et d'un enchaînement nécessaire entre eux, on n'en avoue qu'un; et cela parce qu'on n'envisage que la substance du péché , dénuée de tout ce qui l'accompagne et de tout ce qui la suit.

On dit : J'ai trop d'amour et trop de complaisance pour ma personne ; mais on ne dit pas que cet amour de sa propre personne a été suivi d'un désir désordonné de plaire ; mais on ne dit pas que pour plaire on a méprisé toutes les lois de la modestie , n'omettant rien de ce que le luxe et la vanité ont pu y contribuer ; mais on ne dit pas que ce luxe et ce désir de plaire ont fait naître dans autrui des passions criminelles ; passions dont on s'est bien aperçu, que l'on a excitées et qu'on a pris plaisir à faire croître, bien loin d'en rompre le cours; mais on ne dit pas que par là on a été la ruine des âmes que l'on a fait périr, et à qui l'on a servi de tentateur : Appone iniquitatem super iniquitatem. On dit : J'ai eu une attache qui m'a engagé dans des conversations trop libres ; mais on ne dit pas que cette attache a refroidi peu à peu et même entièrement éteint un amour légitime et de devoir ; mais on ne dit pas que cette liberté de la conversa-

Psalm. 68.

tion a suscité des querelles et des jalousies , dont la paix d'une famille a été troublée ; mais on ne dit pas que cet engagement a éclaté , et scandalisé le public : Appone iniquitatem super iniquitatem. On dit : J'ai trop aimé le jeu, mais on ne dit pas que ce jeu , outre le crime d'une vie oisive qui n'en a pu être séparé , a fait abandonner les soins les plus essentiels , a détourné des exercices de piété et de religion, a donné un mauvais exemple à des enfants, a autorisé des domestiques dans leur libertinage, a empêché de payer ses dettes , a causé des emportements et des dépits contre Dieu même : Appone iniquitatem super iniquitatem. J'ai parlé, dit-on , peu charitablement de mon prochain ; mais on ne dit pas qu'en parlant de la sorte on a perdu ce prochain d'honneur et de crédit , mais on ne dit pas que cette médisance a été un obstacle à sa fortune , mais on ne dit pas qu'on a parlé pour se venger d'une injure qu'on prétendait avoir reçue; on ne le dit pas, et peut-être ne se l'est-on jamais dit à soi-même. Mais Dieu vous le dira, et c'est ainsi que dans son jugement il mettra iniquité sur iniquité; c'est-à-dire, qu'outre celles que nous avons connues, il nous présentera celles , ou que nous n'avons jamais observées , ou que nous avons oubliées : Appone iniquitatem super iniquitatem.

Je dis que nous avons oubliées, car nous en perdons facilement la mémoire. Mais Dieu, qui se trouvera intéressé à réveiller ce souvenir et à le perpétuer, le rendra fixe et immuable; comment cela? en nous appliquant la lumière de son entendement divin , par où ces mêmes crimes lui sont toujours présents ; et en nous l'appliquant avec des traits si marqués, qu'il ne sera jamais en notre pouvoir de les effacer. Lumière divine ( prenez garde , s'il vous plait ) , qui pour cela est comparée par le Saint- Esprit, non pas à la parole, mais à l'écriture : Lingua mea calamus scribœ velociter scriôentis1 : Ma langue, disait le Prophète, lorsqu'elle exprime les pensées de Dieu, est semblable à la plume d'un écrivain. Que voulait-il dire? Similitude admirable ! répond saint Jérôme. Parce que de même qu'un écrivain forme des caractères qui demeurent, qui se conservent des siècles entiers, et qui représentent toujours à l'œil ce que d'abord ils lui ont fait voir , au lieu que la langue ne forme que des paroles passagères qui cessent d'être à l'instant qu'elles sont prononcées ; aussi la lumière de Dieu a-t-elle un être permanent, de sorte que lorsqu'une fois elle sera imprimée dans nos esprits comme Dieu l'y imprimera, nous ne pourrons plus perdre l'idée des sujets de notre condamnation , et nous les verrons éternellement écrits dans Dieu même : Lingua mea calamus scribœ velociter scribentis. Et voilà, mes Frères, dit saint Bernard, ce que Dieu voulait nous déclarer dans ce passage du Deutéronome , quand , après avoir fait le dénombrement des péchés de son peuple , il concluait ainsi : Nonne hœc condita sunt apud me , et signata in thesauris meis 2 : Tout cela n'est-il pas comme en réserve chez moi , et tout cela n'est-il pas comme scellé dans les trésors de ma justice? Voyez- vous, Chrétiens, la conduite de Dieu à notre égard? Si, par un esprit de pénitence, nous

1 Psalm. 44. — [Deut., 32.

conservions maintenant le souvenir de nos désordres , les ayant toujours devant les yeux, et les repassant dans l'amertume de nos âmes, tout désordres qu'ils auraient été , nous nous en ferions devant Dieu un trésor de miséricorde : mais parce que nous les laissons volontairement échapper , Dieu les ramasse et nous en fait un autre trésor , qui est ce trésor de colère dont a parlé l'Apôtre. Trésor qu'il nous ouvrira dans le grand jour de la manifestation; trésor où il mettra le sceau, afin que jamais ni la négligence, ni l'oubli, même involontaire, n'y puissent donner la moindre atteinte , et que malgré nous notre esprit se trouve , pour ainsi dire , toujours saisi de la connaissance de nos propres actions : Nonne hœc condita sunt apud me, et signata in thesauris meis?

Voilà ce qui concerne les erreurs de fait; mais il en est d'autres que j'appelle erreurs de droit. En effet, l'extrémité de notre misère est que nous errons même dans les principes, et que, par un renversement qui se fait en nous aussi bien de l'homme raisonnable que de l'homme chrétien , nous nous formons des consciences que notre raison , pour peu épurée et pour peu exacte qu'elle soit, ne peut s'empêcher de contredire : réglant nos devoirs par nos intérêts , opinant et décidant sur nos obligations selon le mouvement de nos passions ; nous en rapportant à notre sens particulier, au préjudice des saintes lumières que la religion nous fournit ; qualifiant les choses comme il nous plaît , traitant de bagatelles et de riens ce qui est essentiel au salut ; ne jugeant de ce qui est criminel que par rapport aux idées du monde , c'est-à-dire ne comptant pour criminel selon Dieu que ce qui Test selon le monde ; nous figurant honnête et permis tout ce qui est autorisé par l'usage du monde; au lieu de combattre le monde par notre foi , accordant notre foi avec le monde , et par là même l'anéantissant et la détruisant. Mais Dieu , Chrétiens , viendra par son jugement rectifier tous ces faux principes, dissiper toutes ces illusions, réformer toutes ces consciences ; et ce sera , dit-il , lorsqu' après nous avoir laissé prendre notre temps, il prendra le sien : Cum accepero tempus *. Ces consciences dont nous nous étions assurés et sur lesquelles nous nous reposions, il nous les fera paraître pleines d'injustice, de préoccupation, de mauvaise foi ; et comme telles il les réprouvera. Dès cette vie, il nous avait suffisamment pourvus de règles pour nous obliger à les réprouver nous-mêmes. Car nous n'avions qu'à les confronter avec la pureté de sa loi ; nous n'avions qu'à les soumettre aux jugements de ceux qu'il avait établis dans son Église pour nous conduire; nous n'avions qu'à les comparer avec les premiers jugements que nous faisions autrefois du bien et du mal, avant que notre raison fût pervertie et obscurcie par le péché : mais parce que nous n'avons rien fait de tout cela , et qu'emportés par l'esprit du monde, nous avons toujours voulu suivre ces consciences erronées; Dieu, pour nous confondre, leur opposera la sainteté, l'intégrité, l'incorruptibilité de son jugement. Et qu'aurons-nous autre chose, mes Frères , à lui répondre , que de faire en sa présence le même aveu que Job , et de le faire encore avec plus de sujet que ce saint homme : Verè

• Psalm. 74.

scio quod ita sit, et quod non justifie etur homo compost tus Deo *? Ah! on nous le disait , et nous l'éprouvons , Seigneur , que vos vues sont bien différentes des nôtres et bien au-dessus des nôtres. Nous pouvions nous justifier à nos yeux, mais nous ne l'étions pas pour cela devant vous; et c'est même pour nous être tant justifiés à nos yeux, que nous devenons devant vous plus criminels. Ou plutôt, mes chers auditeurs, sans rien répliquer et sans rien dire , qu'aurons-nous à faire autre chose que de demeurer dans un triste et morne silence, confus, interdits , effrayés , apercevant partout les titres d'une juste et affreuse réprobation , et ne pouvant les déguiser , ne pouvant les éluder , ne pouvant les détruire ni les réfuter , parce que nous ne pourrons éteindre cette lumière éternelle de la vérité , qui nous percera de toutes parts , et nous retracera incessamment l'odieuse peinture de nous-mêmes?

Je serais infini si, pour l'accomplissement de mon dessein et pour la conclusion de cette première partie, je voulais maintenant, dans une nouvelle image, vous exposer comment Dieu, vérité toujours infaillible, non content de nous faire connaître à nous-mêmes pour nous détromper de nos erreurs, nous fera encore connaître aux autres pour confondre nos hypocrisies. Hypocrisie, caractère de notre siècle, ou, pour mieux dire , caractère de tous les siècles où le libertinage a régné , puisque le libertinage, quelque déterminé qu'il puisse être, ne se soutiendrait jamais s'il ne se couvrait du voile de la religion. Hypocrisie , compagne inséparable de l'hérésie , et qui as fomenté toutes les sectes , puisqu'il n'y en a pas une qui ait osé se produire sans être revêtue des apparences d'une spécieuse réforme. Hypocrisie, qui, sous prétexte de perfection, vas à la destruction , et qui , sous ombre de ne vouloir rien de médiocre dans le culte de Dieu, anéantis visiblement, quoique insensiblement, le culte de Dieu. Hypocrisie, qui, sous l'austérité des paroles, caches les actions les plus basses et les plus honteuses , et qui , sous le masque d'une fausse régularité, insulte à la véritable et solide piété. Hypocrisie, qui, par un raffinement d'orgueil déguisé sous le nom de zèle, condamnes tout le genre humain , fais de la médisance une vertu , n'épargnes pas les puissances établies de Dieu , et n'as de charité pour personne. Hypocrisie, qui, pour parvenir à tes fins , remues toutes sortes de ressorts , formes toutes sortes d'intrigues , emploies toutes sortes de moyens ; ne trouvant rien d'injuste dès qu'il te peut être utile , ni rien qui ne soit permis dès qu'il sert à ton avancement et à ton progrès : c'est là, c'est à ce tribunal que tu comparaîtras , et que Dieu , pour l'honneur de la vérité , révélera toute ta honte. Lui-même il nous le dit , mais avec des expressions dont j'aurais peine à user si elles n'étaient consacrées : Ostendam gentibus nuditatem tuam, et regnis ignominiam tuam 2. Oui, je découvrirai à toute la terre ton opprobre, c'est-à-dire tes artifices, tes fraudes, tes impostures, tes cabales, tes abominations, d'autant plus ignominieuses pour toi, qu'elles auront été plus secrètes pour le monde. Ostendam : tout cela sera connu , et par là non-seulement je me satisferai , mais je satisferai tout l'univers.

• Job., 9. — B Nahum., 3.

Tu séduisais les peuples, tu leur imposais, tu te les attachais par une vaine montre de probité , de simplicité , de sévérité ; tu recevais leur encens, et tu te repaissais de leurs éloges. Or je produirai au grand jour tous ces mystères d'iniquité et toute cette turpitude. On la verra, et tu auras à soutenir les regards de tous ceux que tu as trompés : Ostendam gentibus nuditatem tuam , et regnis ignorniniam tuam. Voilà, Chrétiens, la menace, et jugez de l'effet. Que dis-je, et qui peut l'imaginer et le concevoir? Je vous le demande : qui peut concevoir de quelle confusion seront couverts tout à coup et accablés tel peut-être et telle qui sont ici présents ; qui , portant au fond de leur cœur de quoi les diffamer , lèvent la tête néanmoins avec plus de confiance et plus d'orgueil ; qui , dans un moment , se tiendraient perdus sans ressource , si ce qu'ils cachent avec tant de soin et sous de si beaux dehors venait à être su , non pas du public , mais seulement de cette personne en particulier ou de cette autre; qui ne trouveraient point alors d'assez épaisses ténèbres ni de retraite assez profonde où se précipiter et s'abîmer. Ah ! je le répète , et qui peut penser quelle sera pour eux l'ignominie de cette révélation authentique et solennelle , où ils se verront comme donnés en spectacle à toutes les créatures intelligentes; où tout ce qu'il y aura eu de plus lâche, de plus indigne, de plus malin, de plus sale et de plus corrompu dans leurs sentiments, dans leurs déguisements, dans leurs menées et leurs fourberies, dans leurs plaisirs et leurs brutales voluptés, sera tiré des ombres qui l'enveloppaient, et mis sous les yeux de tous les hommes; où, devenus les objets du mépris le plus général , ils seront surtout témoins de la surprise et de l'indignation de ceux qu'ils auront trompés , de ceux qui les croyaient tels qu'ils paraissaient et qu'ils s'étudiaient de paraître, droits, sincères, désintéressés , réglés , vertueux , honnêtes ; mais qui commenceront à les connaître tels qu'ils étaient , sans foi , sans retenue , sans pudeur, sans charité, sans équité, sans religion. Je ne puis vous donner l'idée parfaite de cette infamie , et rien de tout ce qui se passe dans le monde n'en peut approcher. Un homme est décrié sur la terre et noté : mais il disparait ; mais il n'est flétri que dans une société , que dans un quartier , que dans une ville, que dans une certaine contrée; mais la tache enfin s'efface avec le temps : au lieu que l'hypocrite , démasqué à ce jugement redoutable , sera forcé malgré lui de demeurer en vue ; que l'image de son hypocrisie sera gravée dans tous les esprits, et qu'éternellement cette image et sa honte subsistera.

Le remède, mes Frères, et le plus assuré préservatif que nous ayons et dont nous puissions présentement nous servir, c'est d'être de bonne foi avec nous-mêmes pour travailler à nous bien connaître ; et de l'être avec les autres , pour vouloir aussi sincèrement nous faire bien connaître à qui nous le devons , je veux dire aux ministres de la pénitence. Connaissonsnous nous-mêmes , afin de nous remplir d'une sainte haine de nous-mêmes , et de nous exciter à la réformation de nous-mêmes. Et faisons-nous bien connaître aux médecins spirituels de nos âmes , afin qu'ils puissent mieux nous traiter , et qu'ils s'appliquent avec plus de fruit à la guérison de nos

infirmités. Essuyons à leurs pieds et avec toute l'humilité chrétienne une confusion particulière et salutaire. Demandons à Dieu qu'il répande sur eux et sur nous sa vérité , et souhaitons que ce soit cette souveraine vérité qui nous conduise par leur ministère. Sans cela nous avons tout à craindre de cette vérité infaillible que rien ne trompera , et de cette équité inflexible que rien ne corrompra , comme il me reste à vous faire voir dans la seconde partie.

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