‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 4)Chapitre 24 sur 114 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il y a une loi rigoureuse de justice , et nous ne pouvons douter que cette loi ne soit dans Dieu, pour corriger un jour les relâchements et les abus infinis de notre amour-propre. Quelque lumière que nous ayons, Chrétiens, pour faire le discernement intérieur de nos consciences, dont je viens de vous parler ; rarement avons-nous le courage qui serait nécessaire pour procéder contre nous-mêmes, pour nous traiter aussi sévèrement que nous nous sommes sincèrement et véritablement connus. Nous nous condamnons (prenez garde, s'il vous plaît, à ces trois pensées auxquelles je réduis toute cette seconde partie ) , nous nous condamnons , mais en même temps nous nous faisons grâce , et nous voulons qu'on nous ménage jusque dans le tribunal le plus saint où nous nous soumettons à être jugés, qui est celui de la pénitence. Nous nous reconnaissons pécheurs devant Dieu , mais en même temps nous considérons ce que nous sommes selon le monde , et nous prétendons qu'on y doit avoir égard , tirant un avantage secret de la qualité de nos personnes et de la différence de nos conditions. Nous nous avouons coupables et punissables, mais en même temps nous nous alléguons à nous-mêmes notre faiblesse , ou plutôt notre délicatesse, que nous croyons devoir épargner, et pour laquelle nous exigeons des autres qu'ils aient de la condescendance et de la douceur. Trois effets de l'amour de nous-mêmes ; trois désordres qui entretiennent l'impénitence des hommes du siècle dans le cours de la vie ; trois relâchements de l'esprit chrétien, à quoi il faut que l'équité inflexible du jugement de Dieu serve de correctif, et voici comment. Car Dieu, mes chers auditeurs, nous jugera sans nous faire grâce; il nous jugera, non-seulement sans distinguer nos qualités, mais les employant contre nous-mêmes; il nous jugera sans consulter notre délicatesse, et il fera même de notre délicatesse le sujet principal de la rigueur de son jugement. Encore un moment de réflexion.

Nous nous faisons grâce en nous jugeant, et Dieu ne nous fera nulle grâce. Voilà de tous les points de la religion celui qui nous parait le plus terrible , et qui néanmoins est le mieux établi. Car c'est ainsi que le Saint- Esprit a défini en propres termes le jugement de Dieu : Judicium sine misericordiâ l. Un jugement sans miséricorde : pourquoi? pour l'opposer à cette miséricorde pernicieuse dont nous aurons usé dans les jugements que nous faisons de nos personnes. Telle est en effet , Chrétiens , la fausse maxime qui nous préoccupe. Parce qu'il s'agit de nous-mêmes, nous

1 Jacob., 2.

croyons avoir un droit naturel de nous juger favorablement ; et c'est au contraire pour cela que nous ne saurions y apporter un zèle trop rigide. S'il était question de juger les autres , ce serait par ce principe de bénignité qu'il s'y faudrait prendre , et à peine y aurait-il quelque danger de la porter trop loin et d'en abuser. Mais dès que nous sommes nous-mêmes nos juges, le grand écueil à éviter, c'est cet esprit de douceur et de modération que l'amour-propre nous inspire, et qu'il ne manque jamais d'autoriser de mille prétextes spécieux. Voilà cependant où nous allons toujours. Nous voulons que les prêtres, qui sont les lieutenants de Dieu, et qui président de sa part à ce jugement secret de nos âmes dans le sacrement de la pénitence, deviennent en cela les complices de notre lâcheté. A force d'être indulgents comme nous le sommes envers nous-mêmes, nous les obligeons en quelque sorte à le devenir , c'est-à-dire à nous accorder ce qui nous est commode , et à nous dispenser de ce qui nous mortifie : et il arrive tous les jours, par une prévarication indigne, mais qui est celle de notre siècle , que lors même que nous nous scandalisons en général de la trop grande facilité des ministres de l'Église , nous l'entretenons en particulier par cent manières artificieuses dont nous nous servons pour les faire entrer dans nos pensées et dans nos intérêts , et que , ne trouvant point pour autrui de confesseurs assez sévères, nous en formons pour nous-mêmes des plus indulgents et des plus accommodants. Car de là vient l'espèce de nécessité où nous les mettons de garder avec nous tant de mesures, d'imaginer tant d'adoucissements , de chercher tant de tempéraments ; et cela au préjudice de la sainte fonction qui leur est confiée , et qu'ils n'ont pas la force de soutenir, parce que nous en avons trop pour arrêter leur zèle et pour l'énerver.

Mais Dieu, Chrétiens, qui est le premier juge, et au tribunal duquel non-seulement nos crimes, mais les jugements de nos crimes doivent être rapportés, confondra tout cela par ce jugement suprême dont le caractère est d'être sans miséricorde : Judicium sine misericordiâ. La raison est , dit saint Augustin , que ce sera la seule justice alors qui agira. Elle agit dès à présent , mais elle n'agit pas toute seule , ou plutôt c'est la miséricorde qui agit par elle et dans elle. Car cette justice même que Dieu exerce contre nous dans la vie , est souvent une de ses miséricordes les plus spéciales , puisqu'il est certain que Dieu ne nous punit point en ce monde précisément pour nous punir ; mais qu'il ne nous punit que pour nous convertir, que pour nous sanctifier, que pour nous instruire, et qu'ainsi ses châtiments , dans les principes de la foi , sont des bienfaits et des faveurs. Mais dans son jugement il n'écoutera que sa justice, il ne suivra que sa justice, il n'aura égard qu'aux droits de sa justice, parce que nous aurons négligé les dons de sa miséricorde , et que nous en aurons épuisé toutes les sources. Je dis plus : sa miséricorde négligée, méprisée, outragée , ne servira qu'à aigrir sa justice , et par où? Par le témoignage qu'elle rendra contre nous , bien loin de s'intéresser pour nous : Judicium sine misericordiâ.

Ah ! Chrétiens , que nous serviront alors ces grâces prétendues que nous

aurons comme extorquées des vicaires de Jésus-Christ ? ces condescendances qu'ils auront eues pour nous, de quel usage nous seront-elles? Dieu les ratifiera-t-il? conformera-t-il son jugement au leur? ce qu'ils auront délié sur la terre, le déliera-t-il dans le ciel? le pouvoir des clefs qu'il leur adonné va-t-il jusque-là? Non, non, mes chers auditeurs, cela ne peut être. Dieu veut bien qu'ils soient des ministres de miséricorde, mais d'une miséricorde sage et ferme, et non point d'une miséricorde aveugle et molle; mais d'une miséricorde qui retranche les vices et les habitudes criminelles , et non point d'une miséricorde qui les flatte et qui les fomente ; mais d'une miséricorde qui mette à couvert sa cause et l'honneur de son nom , et non point d'une miséricorde qui l'outrage et le déshonore. Car une telle miséricorde , une miséricorde faible , timide , disposée à tout accorder , ne sauvera pas le pécheur et perdra le ministre : tellement que l'un et l'autre ne doit s'attendre de la part de Dieu qu'à un jugement sans miséricorde. Judicium sine miser ic or diâ.

Autre abus qui résulte de celui-ci. Nous tirons avantage de nos qualités ; et parce que nous nous voyons dans des rangs de naissance et de fortune que le monde respecte , nous voudrions que Dieu nous respectât aussi ; et nous le prétendons si bien, que quand les substituts de sa justice, qui sont les prêtres de la loi de grâce , entreprennent de nous juger selon les règles communes et générales du christianisme que nous professons, nous le trouvons mauvais : exigeant de leur discrétion qu'ils ne nous confondent pas avec les âmes vulgaires , et mesurant leur prudence par la distinction qu'ils font de ce que nous sommes. N'est-ce pas ainsi que les choses se passent entre les ministres de la pénitence et nous? Mais voyons comment elles se passeront devant Dieu. Si je vous disais que l'un des titres dont Dieu se glorifie davantage dans l'Ecriture est d'être un Dieu sans égard aux conditions des hommes ; que c'était la louange particulière que les pharisiens mêmes attribuaient à Jésus-Christ , confessant en sa présence que dans les jugements qu'il portait, il ne considérait point les personnes, Non enim respicis personam hominum l ; et qu'en effet, jusqu'au sujet de sa mère , c'est-à-dire de la plus auguste de toutes les créatures, cet Homme-Dieu s'est hautement déclaré tel, ne l'ayant jamais élevée dans le monde , et pour lui donner place dans sa gloire , ne l'ayant jamais partagée selon sa dignité, mais selon ses mérites et ses œuvres: Laudent eam opéra ejus 2. Si je vous le disais , je ne vous dirais que ce que vous avez cent fois entendu , et cela seul devrait renverser toutes vos prétentions imaginaires, fondées sur la différence de vos états. Mais je vous dis aujourd'hui quelque chose de plus fort, et quoi? c'est que la différence de vos conditions et de vos états, bien loin de vous être avantageuse, est justement ce qui rendra Dieu plus sévère et plus inflexible contre vous. Qui nous l'apprend? lui-même, par ces paroles de la Sagesse , que vous devriez écouter comme autant de tonnerres , et qui ont fait la conversion de tant de grands du monde. Audite ergo vos qui conlinetis multitudines, et placetis vobis in turùis nationum. Quia hor~

' Matih., 22. — -Prov., 31.

rende et cita apparebit vobis; quoniam judicium durissimum his qui prœsunt1: Sachez donc, vous qui commandez aux nations et qui vous plaisez dans la foule des peuples où vous êtes honorés , sachez que ce Dieu de majesté se montrera bientôt à vous, mais d'une manière qui vous doit saisir de frayeur. Car pour ceux qui sont dans l'élévation , il ne peut y avoir qu'un jugement inexorable et rigoureux. Quoniam judicium durissimum his qui prœsunt. De vous en marquer les raisons, ce serait un soin superflu , puisque votre expérience vous les fait assez voir : ce mépris de Dieu dans lequel vivent les grands de la terre, cet oubli de leur dépendance , cette ostentation de leur pouvoir , et , sans parler du reste , cette dureté de cœur envers ceux qui leur sont soumis, ne justifie que trop la Providence sur la sévérité avec laquelle Dieu les jugera.

Quoi qu'il en soit , voilà l'arrêt que la Sagesse éternelle a prononcé : Exiguo conceditur misericordia : potentes autem potenter tormenta patientur 2. S'il doit y avoir de la douceur dans le jugement de Dieu, c'est pour les faibles et pour les petits; mais les grands et les puissants du siècle, à proportion de leur grandeur, y doivent être plus rudement frappés. Je me suis donc trompé quand j'ai dit que Dieu ne distinguerait point nos qualités. Ah ! mes chers auditeurs , vous paraîtrez encore dans son jugement tout ce que vous êtes , et vous y porterez toutes les marques de ces dignités éclatantes dont vous aurez été revêtus ; mais c'est ce qui allumera la colère de Dieu , et ce qui lui fera lancer sur vos têtes de plus terribles anathèmes. Votre souhait alors sera que Dieu voulût bien ne vous point distinguer, et qu'il vous jugeât comme les derniers des hommes; mais c'est ce que la loi inviolable de son équité ne lui permettra pas. Il faudra , malgré vous, que vous soyez jugés en grands , parce qu'il faudra que vous soyez punis de même. Ainsi l'ont été les Pharaon, les Balthasar, les Antiochus. Ils étaient princes , et voilà pourquoi Dieu , dans l'Écriture , a fulminé contre eux des arrêts qui nous font encore frémir. Or vous devez compter que leur destinée sera la vôtre , et que , vivant comme eux, ce qui s'est accompli dans eux s'accomplira infailliblement en vous; pourquoi ? parce que la loi est sans exception : Quoniam judicium durissimum his qui prœsunt.

Troisième et dernier abus. Nous nous supposons délicats , et parce qu'il nous plaît de l'être , nous nous faisons un droit et même une obligation de nous épargner ; et ce qui est selon Dieu lâcheté et impénitence , nous l'érigeons en devoir. Non-seulement nous nous ménageons sans scrupule , mais nous nous ferions volontiers un scrupule de ne nous ménager pas ; et quoi que l'Écriture nous dise de cette nécessité indispensable de crucifier sa chair et ses sens , nous nous prévalons de la plus légère incommodité et du moindre besoin que nous sentons ou que nous croyons sentir. Encore si cette délicatesse ne s'étendait qu'à certaines pratiques volontaires de la pénitence chrétienne , et à certains exercices de notre choix et moins expressément ordonnés ; mais ce qu'il y a de bien déplorable, c'est qu'on s'en sert comme d'une dispense universelle à l'égard

1 Sap., 6. — Mbid,

des observances même les plus étroites , et des préceptes les plus communs et les plus formels. Abstinences et jeûnes, ce sont des commandements qu'on tient impraticables; et si les ministres de l'Église, dépositaires de ses lois et chargés de les faire observer, veulent entrer là-dessus dans une sérieuse discussion , et ne s'en rapportent pas d'abord à nous , on les regarde comme des gens indiscrets , et peu versés dans l'usage ordinaire de la vie. De quoi ils ont encore plus lieu de gémir, c'est que ce sont les riches et les opulents du siècle qui font plus valoir leur prétendue délicatesse; comme si l'abondance où ils vivent altérait leurs forces, et qu'au milieu de tout ce qui peut flatter le corps et l'entretenir , ils fussent absolument hors d'état de supporter ce que d'autres , dans des conditions laborieuses , soutiennent avec constance et avec fidélité.

De là nul soin de satisfaire à Dieu ; mais Dieu néanmoins doit être satisfait, et veut être satisfait. Que fera-t-il donc? parce que notre délicatesse nous aura empêchés de le satisfaire , il se satisfera lui-même par l'équité incorruptible de son jugement. Mais dans un jugement si équitable , cette délicatesse que nous alléguerons ne sera-t-elle pas une excuse légitime? Chose étrange, mes chers auditeurs, que l'homme veuille se justifier devant Dieu par cela même pourquoi Dieu se prépare à le condamner, et que sa témérité aille jusqu'à ce point, de se couvrir de son propre désordre pour se dérober au juste châtiment qui lui est dû? Car nous nous fondons sur notre délicatesse pour nous rassurer contre le jugement de Dieu ; et c'est sur notre délicatesse même que Dieu nous jugera : comment? en nous reprochant (ce qui n'est que trop réel et que trop vrai) et en nous faisant voir que c'était une délicatesse affectée, que c'était une délicatesse outrée , par conséquent que c'était une délicatesse criminelle , et que , bien loin de modérer l'arrêt de notre condamnation , elle en doit d'autant plus augmenter la rigueur, qu'elle aura été la source de plus de péchés, et qu'en même temps elle nous aura servi de prétexte pour nous décharger de toute peine et de toute réparation.

Aussi , Chrétiens , écoutez le formidable arrêt que le Seigneur a prononcé dans l'Écriture , et qu'il prononcera encore plus hautement et avec plus d'éclat : Quantum in deliciis fuit , tantum date Mi tormentum l. Que l'oisiveté , la paresse , les aises et les plaisirs de la vie soient la règle et la mesure de la damnation et du tourment. Car c'est ainsi qu'il exterminera comme autrefois , et bien plus même qu'autrefois , tous les efféminés d'Israël. C'est ainsi qu'il se tournera contre eux, et qu'il se dédommagera avec usure de la satisfaction volontaire qu'il attendait de leur part, et qu'ils lui auront refusée : Abstulit effeminatos de terra2.

Sur cela, mes chers auditeurs, je finis par un avis important que j'ai à vous donner , mais qui pourrait être pour vous un scandale , si vous et moi nous ne le prenions dans le vrai sens où il doit être entendu. Car je vous dis : Aimez-vous vous-mêmes , mes Frères , et si voulez , aimez votre chair ; j'y consens. Ce n'est point précisément l'amour de vousmêmes ni l'amour de votre corps que Dieu condamne, puisque personne,

• Apoc, 13. — 2 3 Reg., 15.

HOMÉLIE SUR L EVANGILE DE i/ AVEUGLE-NÉ*. 171

selon la parole du Saint-Esprit , ne hait proprement sa chair : Nemo carnem suam odio habuit1. Aimez-la donc, encore une fois, cette chair; mais aimez-la d'un amour solide et chrétien, et non d'un amour terrestre et déréglé ; c'est-à-dire aimez-la pour l'autre vie , et non pour celle-ci. De tous les maux , épargnez-lui le plus grand , qui est le supplice éternel dont elle est menacée, et où votre mollesse la conduit. Or vous ne l'aimerez jamais de cet amour sage et véritable qu'en la haïssant dans ce monde ; je veux dire qu'en l'affligeant, qu'en la renonçant, qu'en la soumettant, qu'en arrêtant ses révoltes , qu'en réprimant ses appétits , qu'en l'immolant et la sacrifiant. Ce '^langage lui semble dur, et elle y répugne ; je le sais et je ne m'en étonne pas , puisqu'il s'agit de la dompter et de la crucifier avec tous ses désirs sensuels. Mais combien mille fois lui sera plus dure cette sentence que Dieu prononcera contre elle : Allez au feu, et au feu éternel : Discedite in ignem œternum 2. Eh quoi ! mondain voluptueux , femme idolâtre de votre chair, vous l'aimez, cette chair, et vous l'exposez au coup le plus sensible et le plus accablant dont elle puisse être frappée ! Vous l'aimez, et vous l'exposez à des flammes allumées du souffle même de Dieu ! Vous l'aimez , et vous l'exposez à une éternité de souffrances ; et de quelles souffrances ! Voilà ce que j'appelle l'amour , nonseulement le plus aveugle , mais le plus insensé. Voilà ce qui me touche pour vous d'une compassion d'autant plus vive , que je vous vois plus amateurs de vous-mêmes et plus susceptibles des moindres impressions de la douleur. Traitons-nous maintenant , mes chers auditeurs , traitonsnous avec toute la sévérité évangélique , si nous voulons que Dieu , dans son jugement , nous traite avec toute sa bonté paternelle. Ne nous faisons grâce sur rien , afin qu'il nous fasse grâce sur tout. Armons-nous contre nous-mêmes d'une inflexible équité , afin qu'il ne prenne à notre égard que des sentiments de miséricorde. Préservons-nous de son jugement par le nôtre; ou parce qu'il faut nécessairement paraître au jugement de Dieu , tâchons , par la rigueur du nôtre , de mériter ce jugement de faveur , qui mettra les élus de Dieu dans la possession d'une félicité éternelle, que je vous souhaite, etc.

Prœteriens Jésus, vidit liominem cœcum à naUvitale.

Jésus passant, vit un homme qui était aveugle depuis sa naissance. Saint Jean , ch. 9.

De tous les faits qu'ont rapportés les historiens sacrés et dont ils ont composé leurs saints évangiles, nous pouvons dire, Chrétiens, qu'il n'en est point où ils se soient étendus dans un plus long détail , ni qu'ils nous

• Ephes., 5. — Matth., 25.

6 C'est l'évangile du mercredi de la quatrième semaine de Carême , où l'on pourra dans !a suite placer cètle homélie, qui est restée des Sermons du P. Bourdaloue.

aient représentés avec des traits plus vifs , que la guérison miraculeuse de cet aveugle-né, à qui le Sauveur du monde ouvrit les yeux, et en qui il voulut faire éclater sa gloire. Il semble que le fidèle évangéliste qui nous en fait aujourd'hui le récit ait pris à tâche de n'en pas omettre une circonstance; et la peinture qu'il nous en trace est si naturelle et si sensible , que nous croyons , en lisant ce miracle , y être présents nousmêmes et voir tout ce qui s'y passe. Je ne puis donc, ce me semble , mes chers auditeurs , mieux contenter votre piété , qu'en suivant de point en point , dans ce discours , tout l'évangile de ce jour , pour en tirer, comme dans une simple homélie , les instructions salutaires qui se présenteront , et qui serviront à l'édification de vos âmes. Or dans toute la suite de cet évangile, je remarque surtout deux sortes de personnes qui s'y distinguent, et qui doivent particulièrement occuper notre attention. Nous les entendrons parler, mais du reste tenir deux langages bien différents. Nous les verrons agir, mais avec des sentiments bien opposés. D'une part, c'est l'aveugle même guéri par Jésus-Christ, et bénissant à haute voix son bienfaiteur; mais, d'autre part, ce sont les pharisiens ennemis de Jésus- Christ, et piqués d'une mortelle envie contre ce Dieu Sauveur. Touché de la plus juste reconnaissance, et se faisant un devoir indispensable de confesser et de publier la vérité , à la gloire de cet Homme-Dieu , qui vient d'opérer en sa faveur un prodige si merveilleux , l'aveugle reconnaît de bonne foi et déclare avec assurance le bienfait qu'il a reçu , en nomme l'auteur , en marque toutes les particularités , et se reprocherait comme un crime et une monstrueuse infidélité , non-seulement de rien dire qui pût obscurcir ce miracle , mais de ne rien taire de tout ce qui peut en rehausser l'éclat. Voilà comment s'explique un cœur droit; et par une règle toute contraire , voici , dans l'exemple des pharisiens , comment se laissent aveugler des cœurs préoccupés , des cœurs envenimés ; en un mot qui exprime encore mieux ma pensée, des cœurs intéressés. Car, selon les vues de ces faux docteurs de la loi , il était de leur intérêt de rabaisser les œuvres de Jésus-Christ et de les décréditer, parce que lui-même, par ses œuvres , il diminuait leur crédit ; et c'est pour cela que , malgré l'évidence du miracle fait dans la personne de l'aveugle-né, ils ne peuvent jamais se résoudre à en convenir , et qu'ils en prennent même occasion de calomnier le Fils de Dieu et de le traiter de pécheur. De là , nous comprendrons d'abord en quel aveuglement l'intérêt propre est capable de nous plonger et nous plonge tous les jours comme les pharisiens ; ce sera la première partie. Et nous apprendrons ensuite, du témoignage de l'aveugle, à dissiper, par les lumières de la foi, les ténèbres de l'erreur, et à confondre le mensonge par une sainte confession de la vérité ; ce sera la seconde partie. Pour vous faire bien entendre l'une et l'autre , j'ai besoin des grâces du ciel, et je les demande par l'intercession de Marie. Ave,

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