‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 4)Chapitre 36 sur 114 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Qu'il y ait des hommes, et des hommes chrétiens, à qui, par un jugement secret de Dieu . la passion de Jésus-Christ , toute salutaire qu'elle est, devienne inutile . c'est une vérité trop essentielle dans notre religion

1 Augusi, — * Hebr., (>.

204 SMl LA PASSION DE JESUS-CHRIST.

pour être ignorée , et trop funeste pour n'être pas le sujet de notre douleur. Quand le Sauveur, du haut de sa croix , prêt à rendre lame , poussa ce Cri vers le ciel, Deus, Deus mens, ut quid dereliquisti me *? Mon Dieu , mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé? il n'y eut personne qui ne crût que la violence des tourments lui arrachait cette plainte , et peutêtre nous-mêmes le croyons-nous encore. Mais le grand évêque Arnould de Chartres , pénétrant plus avant dans les pensées et dans les affections de .ce Dieu mourant, dit, avec bien plus de raison, que la plainte de Jésus-Christ à son Père vint du sentiment dont il fut touché en se représentant le peu de fruit que produirait sa mort , en considérant le petit nombre d'élus qui en profiteraient ; en prévoyant , mais avec horreur, la multitude infinie de réprouvés pour qui elle serait sans effet : comme s'il eût voulu faire entendre que ses mérites n'étaient pas assez amplement ni assez dignement récompensés , et qu'après tant de travaux il avait lieu de se promettre tout un autre succès en faveur des hommes. Les paroles de eut auteur sont admirables : Subtracta sibi agonum suorum stipendia Christus queritur, protest ans non esse quœstuosos tanti discriminis sudores, si hi quitus tanti laboris impensa est opéra, sic derelinquantur 2 : Jésus-Christ se plaint, dit ce savant prélat, et de quoi se plaint-il? De ce que la malice des pécheurs lui fait perdre ce qui devait être le paiement et la solde des combats qu'il a soutenus ; de ce que des millions d'hommes pour qui il souffre n'en seront pas moins exclus du bénéfice de la rédemption. Et parce qu'il se regarde dans eux comme leur chef, et qu'il les regarde eux-mêmes, malgré leur indignité, comme les membres de son corps mystique; les voyant délaissés de Dieu, il se plaint de l'être luimême : Deus, Deus meus, ut quidldereliquisti mesc! ïl se plaint de ce qui faisait gémir saint Paul, lorsque, transporté d'un zèle apostolique, il disait aux Galates : Eh quoi ! mes Frères, Jésus-Christ est-il donc mort inutilement? le mystère de sa croix est-il donc anéanti pour vous? ce sang qu'il a abondamment répandu n'aura-t-il donc pas la vertu de vous sanctifier? Ergo gratis Christus mortuus est? ergô evacuatum est scandalum crucis 4?

Mais ici, Chrétiens, je me sens touché d'une pensée qui, toute contraire qu'elle paraît à celle de l'Apôtre, ne laisse pas de la fortifier et de la confirmer. Car saint Paul s'afflige de ce qu'il semble que Jésus-Christ ait souffert en vain ; et moi je me consolerais presque, si c'était seulement en vain qu'il eût souffert, et si sa passion ne nous était rendue qu'inutile par nos péchés. Ce qui me consterne , c'est qu'au même temps que nous nous la rendons inutile, il faut, par une inévitable nécessité, qu'elle nous devienne pernicieuse. Car cette passion , dit saint Grégoire de Nazianzc, est de la nature de ces remèdes qui tuent dès qu'ils ne guérissent pas, et dont l'effet est de donner la vie , ou de se convertir en poison : ne perdez rien de ceci, je vous prie. Souvenez-vous donc, Chrétiens, de ce qui arriva dans la suite du jugement , et sur le point de la condamnation du Fils de Dieu, lorsque Pilate se lavant les mains devant les Juifs .

1 Mattîi ■ 27. — '- Ami. Caro. ~ ' Maltli., 27. — ! GhI., 2 ci 5.

et leur ayant déclaré qu'il n'était point coupable du sang de ce Juste, mais qu'il s'en déchargeait sur eux , et que ce serait à eux d'en répondre; ils s'écrièrent tout d'une voix qu'ils y consentaient , et qu'ils voulaient bien que le sang de ce Juste retombât sur eux et sur leurs enfants : San- (juis ejus super nos, et super filios nostros * . Vous savez ce que leur a coûté cette parole ; vous savez les malédictions qu'une telle imprécation leur a attirées, le courroux du ciel qui commença dès lors à éclater sur cette nation ; la ruine de Jérusalem qui suivit bientôt après, c'est-à-dire le carnage de leurs citoyens , la profanation de leur temple , la destruction de leur république , le caractère visible de leur réprobation que porte encore aujourd'hui leur malheureuse postérité, ce bannissement universel, cet exil de seize cents ans , cet esclavage par toute la terre ; et cela, en conséquence de la prédiction authentique que Jésus-Christ leur en fit allant au Calvaire ; et cela avec des circonstances qui font incontestablement voir qu'une punition aussi exemplaire que celle-là ne peut être imputée qu'au déicide qu'ils avaient commis dans la personne du Sauveur , puisqu'il est évident, dit saint Augustin , que jamais les Juifs ne furent d'ailleurs ni plus éloignés de l'idolâtrie , ni plus religieux observateurs de leur loi qu'ils l'étaient alors, et que, hors le crime de la mort de Jésus-Christ, Dieu, bien loin de les punir, eut dû, ce semble, les combler de ses bénédictions : vous savez, dis-je, tout cela, et tout cela est une preuve convaincante qu'en effet le sang de ce Dieu-Homme est retombé sur ces sacrilèges . et que Dieu , les condamnant par leur propre bouche , s'est servi , quoique malgré lui-même , poLir les perdre , de ce qui était destiné pour les sauver : Sanguis ejus super nos, et super filios nostros!

Or, cela même, Chrétiens, pour parler avec le Saint-Esprit, n'est arrivé aux Juifs qu'en figure : ce n'est encore que l'ombre des affreuses malédictions dont l'abus des mérites et delà passion du Fils de Dieu doit être pour nous la source et la mesure. Je m'explique. Que faisons-nous, mes chers auditeurs, quand, emportés par les désirs déréglés de notre cœur, nous consentons à un péché contre lequel notre conscience réclame; et que faisons-nous quand , possédés de l'esprit du monde , nous résistons à une grâce qui nous sollicite et qui nous presse d'obéir à DieLi? Sans y penser et sans le vouloir, nous prononçons secrètement le même arrêt de mort que les Juifs prononcèrent contre eux-mêmes devant Pjlate , lorsqu'ils lui dirent : Sanguis ejus super nos. Car cette grâce que nous méprisons , est le prix du sang de Jésus-Christ ; et le péché que nous commettons est une profanation actuelle de ce même sang. C'est donc comme si nous disions à Dieu : Je vois bien, Seigneur, à quoi je m'engage, et je sais quel risque je cours ; mais plutôt que de ne me pas contenter , je consens que le sang de votre Fils retombe sur moi , ce sera à moi d'en porter le châtiment ; mais je satisferai ma passion : vous aurez droit d'en tirer une juste vengencc; mais cependant je viendrai à bout de mon entreprise.

Ainsi nous condamnons-nous nous-mêmes ; et voilà, Chrétiens, un des fondements essentiels de ce mystère si terrible de l'éternité des peines dont

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