‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 4)Chapitre 37 sur 114 · i;i!lli · texte numérisé non relu

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la foi nous menace, et qui révolte notre raison. Nous désespérons d'en avoir

l'intelligence dans cette vie, et nous ne prenons pas garde, dit saint Chry-

sostome , que nous la trouvons tout entière dans le sang du Sauveur, ou

plutôt dans la profanation que nous en faisons tous les jours. Car ce sang,

mes Frères, ajoute ce saint docteur, suffit pour nous rendre, non pas

moins affreuse, mais moins incroyable cette éternité, et voici par où. Ce

sang est d'une dignité infinie ; il ne peut donc être vengé que par une

peine infinie. Ce sang, si nous nous perdons, s'élèvera éternellement contre

nous au tribunal de Dieu : il excitera donc éternellement contre nous la

colère de Dieu. Ce sang, en tombant sur les réprouvés, leur imprimera

une tache qui ne s'effacera jamais ; leurs tourments ne doivent donc aussi

jamais finir. Un réprouvé dans l'enfer paraîtra toujours aux yeux de Dieu

teint de ce sang qu'il a si indignement traité : Dieu donc aura toujours

horreur de lui ; et comme l'horreur de Dieu pour sa créature est ce qui fait

l'enfer , de là vient que l'enfer sera éternel. Et en cela , mon Dieu , vous

êtes souverainement équitable , souverainement saint , et digne de nos

louanges et de nos adorations : Justus es, Domine, et sanctus , qui hœc

judicasti l, C'est ainsi que le disciple bien-aimé s'en expliquait à Dieu

même dans son Apocalypse : Les hommes, lui disait-il, Seigneur, ont

répandu le sang de vos serviteurs et de vos prophètes ; c'est pourquoi ils ont

mérité de le boire , mais de le boire dans le calice de votre indignation :

Quia sanguinem sanctorum fuderunt, et sanguinem dedisti eis bibere 2.

Expression dont se sert l'Écriture pour signifier les derniers efforts de la

vengeance divine. Ah! si le sang des prophètes a attiré sur les hommes

les fléaux de Dieu , que sera-ce du sang de Jésus-Christ? Si le sang des

martyrs s'est fait entendre jusqu'au ciel contre les persécuteurs de la foi ,

comment sera entendu le sang du Rédempteur ?

Car voilà encore une fois , Chrétiens , la déplorable nécessité où nous sommes réduits. Tl faut que ce sang qui coule au Calvaire demande grâce pour nous, ou justice contre nous. Lorsque nous nous l'appliquons par une foi vive et par une sincère pénitence , il demande grâce : mais quand, par nos désordres et nos impiétés, nous en arrêtons la salutaire vertu, il demande justice, et il l'obtient infailliblement. C'est dans ce sang, dit saint Bernard , que toutes les âmes justes sont purifiées ; mais , par un prodige tout opposé , c'est aussi dans ce même sang que tous les pécheurs de la terre se souillent et se rendent , si je l'ose dire, plus hideux devant Dieu. Ah! mon Dieu, paraîtrai-je jamais à vos yeux souillé de ce sang qui lave les crimes des autres? Encore si je ne l'étais que de mes propres péchés, peut-être pourrais-je me promettre un jugement moins rigoureux : considérant mes péchés comme mes misères, comme mes faiblesses, comme mes ignorances , peut-être vous en tiendriez-vous moins offensé. Mais que ces péchés dont je serais couvert se présentassent à moi comme autant de sacrilèges , par rapport au sang de votre Fils ; que l'abus de ce sang fût mêlé et confondu dans tous les dérèglements de ma vie ; qu'il n'y en eût aucun contre lequel ce sang ne criât plus haut que le sang d'Abel contre

» Apoc, I(j. — - lbid.

Caïn ; alors, ôDieu de mon âme, que deviendrais-je en votre présence? Non, Seigneur, s'écriait affectueusement le même saint Bernard , ne permettez pas que le sang de mon Sauveur retombe sur moi de la sorte ! Qu'il tombe dans moi pour me sanctifier, et non pas sur moi pour me réprouver : In me , non super me * ; dans moi , par le bon usage des grâces qui en sont les divins écoulements, et non pas sur moi , par l'aveuglement d'esprit et l'endurcissement de cœur qui en sont les peines les plus redoutables ; dans moi , par la participation de l'adorable Eucharistie , qui en est la précieuse source , et non pas sur moi par les malédictions attachées au mépris de vos sacrements ; enfin, dans moi, par le règlement de mes mœurs et par la pratique des œuvres chrétiennes , et non pas sur moi, par mes égarements, par mes infidélités, par mon obstination et mon impénitence. C'est, mes Frères, ce que nous devons aujourd'hui demander à Jésus- Christ crucifié; c'est dans ce sentiment que nous devons aller au pied de sa croix, et recueillir le sang qui en découle. C'était le Sauveur des Juifs aussi bien que le nôtre ; mais de ce Sauveur, dit saint Augustin, les Juifs ont fait leur juge : Crucifixerunt Salvatorem suum , et fecerunt damnatorem suum 2. Préservons-nous de ce malheur : il ne tient qu'à nous. Qu'il soit notre Sauveur, ce Dieu mort pour nous sauver ; qu'il le soit pendant tout le cours de notre vie, et que ses mérites répandus sur nous avec abondance ne perdent rien entre nos mains de leur efficace , mais la conservent tout entière par le fruit que nous en tirerons ; qu'il le soit à la mort ; et qu'à ce dernier moment la croix soit notre soutien, et nous aide à consommer l'ouvrage de notre salut, qu'elle a commencé : qu'il le soit dans l'éternité bienheureuse, où il nous fera part de sa gloire autant que nous aurons pris de part à ses souffrances. C'est ce que je vous souhaite, etc.

Nunc judicium est mundi : mine princeps hujns mundl ejicietur foras : et ego si exaltatus fuero à terni, omnia traham ad me ipsum. Hoc autem dicebat significans quâ morte essetmoriluruSè

C'est aujourd'hui le jugeaient du monde : c'est maintenant que le prince du monde va en être chassé : et quand on m'aura élevé de la terre , j'attirerai tout à moi. Ce qu'il disait pour marquer de quel genre de mort il devait mourir. Saint Jean, ch. 12.

SlRE,

C'est ainsi que le Sauveur du monde parlait de lui-même, et qu'entretenant ses disciples de ce qui devait lui arriver, il leur déclarait tout à la fois, par un esprit prophétique, trois grands mystères renfermés dans celui de sa passion et de sa mort : le jugement du monde commencé , le prince du monde chassé, le Fils de l'Homme élevé, et attirant à soi tout le monde. De ces trois mystères et de ces trois oracles prononcés par Jésus- Christ, nous en voyons déjà deux sensiblement accomplis. Le Fils de

1 Bein. — , Au''.

l'Homme élevé, et attirant tout à lui : car quelle vertu la croix , où nous le contemplons en ce saint jour , n'a-t-elle pas eue pour lui attirer les cœurs? De cette croix qui l'a élevé de la terre, combien de sectateurs de sa doctrine, combien d'imitateurs de ses vertus, combien de confesseurs de son nom, combien de martyrs , témoins irréprochables de la vérité de sa religion, combien de disciples zélés pour sa gloire ; disons mieux, combien de peuples , combien de royaumes et d'états n'a-t-il pas gagnés et soumis à son Évangile? Et ego si exaltatus fuero à terra, omnia traham ad me ipsum. Le prince du monde chassé : car, en vertu de ce mystère de la croix, combien de temples ont été renversés , combien d'idoles brisées, combien de faux sacrifices abolis, combien d'erreurs confondues, combien de superstitions détruites, combien d'infidèles convertis, combien de pécheurs sanctifiés? Tout cela aux dépens du prince du monde, et de ce fort armé que le Fils de Dieu, plus puissant encore et plus fort, est venu combattre, non par la force néanmoins et par la puissance , mais par la faiblesse et par l'infirmité : Nunc princeps hvjus mundi ejicietur foras. Il ne reste donc plus que le jugement du monde, et c'est l'important mystère que j'ai choisi pour sujet de ce discours. Jésus-Christ nous assure que ce jugement du monde a commencé dans sa passion , Nunc judicium est mundi ; et c'est ce que j'entreprends de justifier, après que nous aurons rendu à la croix, qui fut l'instrument de toutes ces merveilles, les devoirs ordinaires, en lui adressant la prière de l'Église : 0 crux ! ave.

Que celui qui est Dieu, et sans usurpation égal à Dieu , juge le monde et le condamne, c'est l'ordre naturel et inviolable ; mais que le monde entreprenne de juger et de condamner un Dieu, c'est le renversement de l'ordre et le comble même de tous les désordres. Il appartient , dit saint Ambroise, au supérieur de juger, et à l'inférieur d'être jugé. Pour juger, il faut avoir l'autorité ; et pour être jugé et condamné, il faut être dépendant et criminel. Le monde était le criminel et le sujet, et Jésus-Christ était le Juste et le souverain. C'était donc Jésus-Christ qui devait juger le monde , et non pas le monde qui devait juger Jésus-Christ. Cependant, mes chers auditeurs , nous voyons ici l'un et l'autre ; et le mystère des souffrances du Sauveur n'est qu'une preuve sensible et convaincante de cette parole que j'ai prise pour mon texte, et qui s'est vérifiée à la lettre dans le double sens que je lui vais donner : Nunc judicium est mundi. C'est aujourd'hui le jugement du monde : pourquoi? parce que c'est aujourd'hui que le Fils de Dieu, par un secret impénétrable de sa sagesse et de sa charité divine, s'est soumis à être jugé et condamné par le monde ; et parce que c'est aujourd'hui que le monde, par un retour nécessaire et inévitable, a été malgré lui condamné et jugé par le Fils de Dieu. Deux juges et deux coupables tout à la fois ; ou plutôt un coupable érigé en juge, et un juge dégradé jusqu'à la condition de coupable ; un faux juge , et un vrai coupable qui est le monde; un coupable apparent, et un juge légitime qui est Jésus-Christ : tous deux prononçant, tous deux décidant, tous deux, par une opposition mutuelle et bien surprenante , se réprouvant. Deux juge-

ments dans la vue desquels je puis m'écrier d'abord avec le Prophète royal : Judicia tua abyssus multa x : Ah ! Seigneur, que vos jugements sont profonds ! Soit que je considère celui que le monde a porté contre vous , soit que je médite celui que vous avez porté contre le monde, tous deux me paraissent de vastes abîmes : l'un de péchés, l'autre de vertus ; l'un d'horreurs et d'iniquités, l'autre de grâce et de sainteté. Abime d'iniquités, dans le jugement où je vois le Saint des saints condamné par des pécheurs : abime de sainteté, dans le jugement où je vois les pécheurs condamnés par les exemples d'un Dieu mourant. En deux mots , Chrétiens , Jésus- Christ jugé parle monde, et le monde jugé par Jésus-Christ : c'est tout le sujet de votre attention.

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