‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 4)Chapitre 45 sur 114 · Toan., 9. — » Ambr. — 3 Psalm · texte numérisé non relu

Toan., 9. — » Ambr. — 3 Psalm

les deux choses qui naturellement auraient dû être des obstacles à la foi de cette résurrection , savoir, la haine des pharisiens et l'incrédulité des apôtres, sont justement les deux moyens que Dieu a employés pour l'appuyer et pour la fortifier. Oui , les ennemis de Jésus-Christ les plus passionnés ont malgré eux contribué, par leur haine même, à vérifier le miracle de la résurrection de son corps , et par conséquent à établir notre foi. Car prenez garde, Chrétiens : à peine Jésus-Christ est-il expiré, qu'ils s'adressent à Pilate ; et que lui représentent-ils ? Nous nous souvenons que ce séducteur a dit , lorsqu'il était encore vivant : Je ressusciterai trois jours après ma mort ; il s'y est publiquement engagé , et il a voulu qu'on éprouvât par là s'il était fidèle et véritable dans ses paroles. Tout le peuple est dans l'attente du succès de cette prédiction : et si son corps venait maintenant à disparaître , il n'en faudrait pas davantage pour confirmer une erreur aussi pernicieuse que celle-là. Il est donc important d'y pourvoir, et nous venons à vous pour le faire avec plus d'autorité. Allez , leur répond Pilate , vous avez des gardes , usez-en comme il vous semblera bon ; je vous donne tout pouvoir. Et aussitôt le sépulcre est investi de soldats ; la pierre qui en ferme l'ouverture est scellée ; on n'omet rien pour une entière sûreté. Quel effet de cette prévoyance! Point d'autres que d'écarter jusqu'aux moindres doutes et jusqu'aux plus légers soupçons sur la résurrection de Jésus-Christ. Car, malgré toutes leurs précautions et tous leurs soins , le corps du Sauveur, après trois jours de sépulture , ne s'étant plus trouvé dans le tombeau , que pouvaient dire les pharisiens? Que ses disciples l'avaient enlevé à la faveur de la nuit , et tandis que la garde était endormie? Mais, reprend saint Augustin, comment a-t-on pu approcher du sépulcre, lever la pierre, emporter le corps, sans éveiller aucun des soldats ? D'ailleurs , si la garde était endormie , d'où a-t-elle su qu'on l'avait enlevé, et qui l'avait enlevé ; et si elle n'était pas endormie, comment a-t-elle souffert qu'on l'enlevât ? Quelle apparence que les disciples , qui étaient la faiblesse et la timidité même, soient devenus tout à coup si hardis , et qu'au travers des gardes , avec un danger visible de leurs personnes , ils aient osé ravir un corps mis en dépôt sous le sceau public? De plus, quand ils l'auraient osé , à quel dessein voudraient-ils faire croire aux autres une chose dont la fausseté leur aurait été clairement connue ? que pourraient-ils espérer de là ? Car s'ils avaient enlevé le corps , il leur était évident que Jésus-Christ n'était pas ressuscité , et qu'il les avait trompés ; et comme ils s'étaient exposés pour lui à la haine de toute leur nation , il était naturel que , se voyant ainsi abusés , bien loin de soutenir encore ses intérêts , ils le renonçassent , déclarant aux magistrats que c'était un imposteur ; témoignage que toute la Synagogue eût reçu avec un applaudissement général , et qui leur eût gagné l'affection de tout le peuple : au lieu que , publiant sa résurrection , ils ne devaient attendre que les traitements les plus rigoureux , les persécutions , les prisons, les fouets, la mort même.

Cependant voilà l'unique défaite des Juifs , pour éluder le miracle de la résurrection de Jésus-Christ : Ses disciples enlevèrent son corps. Ce n'es

pas seulement de l'évangéliste que nous l1 apprenons, mais de Justin, martyr, lequel, ayant été juif de religion, était mieux instruit que personne de leurs traditions. Ils répandirent , dit-il , dans le monde , que le sépulcre avait été forcé. Mais le mensonge était si visible , que la résurrection du Sauveur ne laissa pas de passer pour constante parmi le peuple. Josèphe lui-même n'en a pu disconvenir, quelque intérêt qu'il eût à obscurcir la gloire du Fils de Dieu : et afin que la gentilité aussi bien que le judaïsme rendit hommage à ce Dieu ressuscité , Pilaie , selon le rapport de Tertullien , bien informé de la vérité , et déjà chrétien dans sa conscience, en écrivit à Tibère : Ea omnia super Christo Pilatus , et ipse pro conscientiâ sua jam christianus , Tiberio renuntiavit 1 . Sur quoi ce Père n'a pas craint d'ajouter que les empereurs auraient cru dès lors en Jésus- Christ , s'ils n'avaient été, comme empereurs, nécessaires au siècle, ou si les chrétiens , qui renonçaient au siècle , avaient pu être empereurs : Si aut Cœsares non fuissent sœcuio necessarii , aut christiani potuissent esse Cœsares*. Mais ce qui me surprend au delà de tout le reste, et ce que nous ne pouvons assez admirer, c'est de voir les apôtres , qui , pendant la vie de leur maître , ne pouvaient pas même comprendre ce qu'il leur disait de sa résurrection, qui, dans le temps de sa passion, en avaient absolument désespéré , et qui rejetaient après sa mort , comme des fables et des rêveries , ce qu'on leur racontait de ses apparitions : de voir, dis-je, des hommes si mal disposés à croire, ou plutôt si déterminés à ne pas croire, devenir les prédicateurs et les martyrs d'un mystère qui, jusque-là, avait été le plus ordinaire sujet de leur incrédulité , aller devant les tribunaux et les juges de la terre confesser une résurrection dont ils s'étaient toujours fait une matière de scandale , ne pas craindre de mourir pour en confirmer la vérité , et s'estimer heureux , pourvu qu'en mourant ils servissent , à Jésus-Christ glorieux et triomphant , de témoins fidèles. Qui fit ce changement en eux , et qui était capable de le faire , sinon l'assurance et la foi de sa résurrection? Mais une foi si ferme, après une incrédulité si obstinée, n'était-elle pas un coup de la main du Très-Haut? Hœc mutatio dexterœ Excelsi 3. Aussi est-ce en vertu de cette foi, je dis de la foi d'une résurrection si miraculeuse , que le christianisme s'est multiplié , que l'Évangile a fait dans le monde des progrès inconcevables, et que la divinité du Sauveur, malgré l'enfer et toutes ses puissances , a été crue jusqu'aux extrémités du monde. Nous n'avons qu'à considérer T'origine et la naissance de l'Église. Jamais les apôtres ne prêchaient Jésus-Christ dans les synagogues, qu'ils ne produisissent sa résurrection comme une preuve sans réplique : Hune Deus suscitavit tertiu die '\ C'est celui , disaient-ils sans cesse, qui est ressuscité le troisième jour; celui que le Dieu de nos . pères a glorifié , en le délivrant de la mort ; celui que vous avez crucifié , mais qui depuis s'est montré dans l'état d'une vie nouvelle. On dirait que c'était là le seul article qui rendait leur prédication efficace et invincible. Car en quoi faisaient-ils paraître la force de ce zèle apostolique dont ils étaient remplis? A rendre témoignage de la résurrection de Jésus-Christ :

« Tertul. — • Ibid. — 3 psalm. 76. — * Act., 10.

Virtute magna reddebant apostoli testimonium resurrectionis Jesu Christi Domini nostri l. En cela consistait tout le soin et tout le fruit de leur ministère ; jusque-là même que lorsqu'il fallut procéder à l'élection d'un nouveau disciple, en la place du perfide Judas, la grande raison qu'ils apportèrent fut qu'ayant vu ce qu'ils avaient vu , et qu'étant au Sauveur du monde ce qu'ils lui étaient , ils devaient s'associer quelqu'un pour être avec eux témoin de sa résurrection : Oportet enim testem resurrectionis ejus nobiseum fieri unum ex istis 2 ; comme si leur apostolat eût été réduit à ce seul point. Et en effet, ajoute saint Luc, tout le monde se rendait à la force de ce témoignage. Les Juifs n'y pouvaient résister, les Gentils en étaient persuadés, le nombre des chrétiens croissait tous les jours ; et nous apprenons de saint Ghrysostome , qu'immédiatement après la profession de foi que faisaient les catéchumènes , en reconnaissant que Jésus-Christ était ressuscité, on leur conférait le baptême. Pourquoi cela? Parce que , professer la résurrection de Jésus-Christ , c'était professer qu'il était Dieu ; et professer qu'il était Dieu , c'était embrasser sa religion , puisqu'il est certain que toute la religion chrétienne est fondée sur la divinité de Jésus-Christ, et que la divinité de Jésus-Christ ne nous a été authentiquement révélée que par le miracle de sa résurrection.

Arrêtons-nous ici , et pour répondre au dessein de Dieu dans ce mystère , élevons-nous par les sentiments de la foi au-dessus de notre bassesse. Entrons, si j'ose m'expriiner de la sorte, dans le sanctuaire de la divinité de Jésus-Christ , qui nous est ouvert ; et , profitant de la fête que nous célébrons , disons avec les vieillards de l'Apocalypse , prosternés «devant le trône de l'Agneau : Dignus est Agnus qui occisus est , acciperc mrtutem et divinitatem 3. Oui, l'Agneau sacrifié pour nous mérite de recevoir l'hommage que toute l'Eglise lui rend aujourd'hui. En adorant son Être divin , faisons à ce Sauveur la même protestation que lui fit saint Pierre : Tu es Christus Filius Dei vivi 4, Vous êtes le Fils du Dieu vivant ; ou pour la concevoir dans des termes d'autant plus forts et plus énergiques qu'ils sont plus simples et plus naturels , servons-nous de l'expression de saint Thomas , Dominus meus et Deus meus 5, Mon Seigneur et mon Dieu: expression qui confondait autrefois l'impiété arienne , et qui fermera éternellement la bouche à l'infidélité des Libertins. Au lieu qu'avant la résurrection du Fils de Dieu , et Thomas et les autres apôtres se contentaient de lui dire , Magister, Domine 6, Seigneur, Maître ; maintenant qu'il est ressuscité, faisons-nous un devoir de lui répéter cent fois : Dominus jneus et Deus meus : Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu ; et vous me le faites connaître si évidemment dans votre résurrection , que j'aurais presque lieu de craindre qu'elle ne fit perdre à ma foi une partie de son mérite. Car je sens mon à me toute pénétrée des vives lumières qui sortent de votre humanité sainte, et qui sont comme les rayons de la divinité qu'elle renferme. Je ne comprenais pas ce que saint Paul voulait faire entendre aux Hébreux, quand il leur disait que le Père éternel avait

' Act., \. — * lliid., I. — ' Apoc., 5. — <Matih., 16. — 5Joan., 20. — 6 Maitii , 22

et 2.*>.

SUR LA RESURRECTION DE JÉSfo'S-CltfUST. 321

commandé aux anges d'adorer son Fils dans le moment qu'il ressuscita, et qu'il fit sa seconde entrée dans le inonde : Et eum iterîim introducit primogenitum in orbem terrœ, dicit : Et adorent eum omnes ongeli Dei 1 : mais j'en vois maintenant la raison; c'est que Jésus-Christ, en ressuscitant , montra à tout l'univers qu'il était Dieu , et que l'adoration est le culte propre de Dieu, et uniquement affecté à Dieu. Voilà pourquoi le Père éternel voulut que ce culte fût rendu solennellement à Jésus-Christ par tous les esprits bienheureux : Et adorent eum omnes ungeli Dei. De savoir pourquoi il s'adressa aux anges, et non pas aux hommes, pour leur donner cet ordre , ah ! mes Frères , dit saint Jérôme , expliquant ce passage, c'est notre instructiou d'une part, mais notre confusion de l'autre. Car il ne s'adressa aux anges que dans la connaissance anticipée qu'il eut de l'ingratitude, de la dureté, de l'insensibilité des hommes. 11 ne s'adressa aux anges que parce qu'il prévit que les hommes seraient des esprits mondains, qui, bien loin d'adorer Jésus-Christ en vérité, l'outrageraient, le blasphémeraient , et par le dérèglement de leur vie le couvriraient de honte et d'opprobre. Il est vrai que les hommes, encore plus que les anges, devaient adorer ce Dieu renaissant du tombeau , puisque c'était leur Sauveur , et non pas le Sauveur des anges : mais les désordres des hommes , le libertinage des uns , l'hypocrisie des autres, l'orgueil de ceux-ci , la lâcheté de ceux-là, c'est ce qui détermina le Père céleste à recourir aux anges comme à des créatures plus fidèles, quand il voulut procurer à son Fils unique le tribut d'honneurs qui lui était dû en conséquence de sa résurrection : Et eum iterum introducit primo genitum in orbem terra?, dicit : Et adorent eum omnes angeli Dei; comme s'il eût dit : Que les anges soient ses adorateurs, puisque les hommes sont des impies qui le scandalisent. Car c'est le reproche que chacun de nous a dû se faire aujourd'hui dans l 'amertume de son âme : reproche qui suffirait pour nous tirer de l'assoupissement où nous sommes et pour ranimer notre foi ; reproche qui , par une suite nécessaire, produirait notre conversion et le changement de nos mœurs. En effet, cette foi de la divinité de Jésus-Christ a sanctifié le monde ; et n'est-ce pas par cette même foi que le monde qui nous enchante , et dont les maximes nous corrompent , doit être sanctifié dans nous? Si j'ai cette foi , ou je suis juste , ou je suis dans la voie de l'être : si je ne l'ai pas, il n'y a dans moi que péché et qu'iniquité. Qui est celui, demande le bien-aimé disciple saint Jean, qui triomphe du monde, sinon celui qui croit que Jésus-Christ est Dieu? Quis est qui vincit mundum, nisi qui crédit quoniam Jésus est Fiiius Dei 2 ? C'est-à-dire , quel est celui qui ; maître de ses passions, est réglé dans sa conduite, modéré dans ses désirs , continent, patient, charitable, sinon celui qui se laisse gouverner et conduire par la foi de ce Dieu Sauveur? au contraire, quel est celui qui demeure toujours esclave du monde et de ses concupiscences, esclave de l'ambition, esclave de l'intérêt, esclave de la sensualité, si ce n'est pas celui qui a renoncé à cette foi, ou en qui cette foi est languissante? Quis est qui vincit mundum, nisi qui crédit quoniam Jésus est Filins Dei? Consul-

1 Hel>r., 1. — 2 Joan., 5.

tez l'expérience , et vous verrez avec quelle raison parlait l'apôtre. La prudence humaine a cru pouvoir se maintenir indépendamment de cette foi , et en a voulu secouer le joug ; mais on sait de quelle manière elle y a réussi, et les tristes effets de cette indépendance criminelle. On a vu des chrétiens s'ériger en philosophes, et, laissant Jésus-Christ, s'en tenir à la foi d'un Dieu : mais , par une disposition secrète de la Providence , leur philosophie n'a servi qu'à faire paraître encore davantage l'égarement de leurs esprits et la corruption de leurs cœurs. Tl semble qu'avec la connaissance d'un Dieu , ils devaient être naturellement sages et naturellement vertueux : mais parce qu'on ne peut être solidement vertueux et sage que par la grâce, que la grâce est attachée à Jésus-Christ, que Jésus-Christ ne nous est rien sans la foi , que la foi qui nous unit à lui est celle qui nous révèle sa divinité, de là vient qu'avec toutes ces belles idées de sagesse , ils ont été des insensés , des emportés ; qu'ils se sont laissé entraîner au torrent du vice, qu'ils ont succombé aux plus honteuses passions; qu'ils se sont , comme dit saint Paul , évanouis dans leurs propres pensées , et qu'affectant d'être philosophes , ils ont même cessé d'être des hommes. Au contraire , où a-t-on trouvé l'innocence et la pureté de la vie? Dans cette sainte et divine foi, qui nous apprend que Jésus-Christ est vrai Fils de Dieu : Quis est qui vincit mundum, nisi qui crédit quoniam Jésus est Filius Dei ? Voilà ce qui nous justifie ; voilà ce qui nous ouvre le trésor des grâces et des vertus ; voilà ce qui nous donne accès auprès de Dieu , pour avoir part un jour à cette bienheureuse résurrection qui nous est promise. Résurrection de Jésus-Christ , preuve incontestable de sa divinité : c'est parla qu'il confirme notre foi. Résurrection de Jésus-Christ, gage assuré de notre résurrection future : c'est ainsi qu'il anime notre espérance , comme vous l'allez voir dans la seconde partie.

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