‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 4)Chapitre 44 sur 114 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est un grande parole , Chrétiens , et qui mérite d'être écoutée avec tous les sentiments de respect que la religion est capable de nous inspirer, quand saint Paul nous dit que l'auguste mystère de la résurrection a établi dans le monde la foi de la divinité de Jésus-Christ : Qui prœdestinatus est Filius Bel in virtute , ex resurrectione mortuorum, Jesu Christi Domini nostri l. Ainsi parlait Y Apôtre , persuadé, rempli, pénétré de cette vérité. Nous adorons, mes Frères, un Sauveur qui a été prédestiné Fils de Dieu , en vertu de sa résurrection glorieuse. Au lieu de prédestiné, le texte grec et le syriaque portent, manifesté et déclaré; mais saint Ambroise concilie ces deux versions, en disant que Jésus-Christ, qui était un Dieu caché dans son incarnation, devait, selon l'ordre de sa prédestination éternelle, être un Dieu révélé et un Dieu connu dans sa résurrection : Christus latens in incarnatione , prœdestinatus erat ut declararetur Filius Dei in resurrectione 2. Je ne sais, mes chers auditeurs, si vous avez jamais fait réflexion à une autre proposition bien remarquable du même apôtre, dans cet excellent discours qu'il fit au peuple d'Antioche , et qui est rapporté au livre des Actes. Voici comment s'expliquait le docteur des Gentils : Et nos vobis annutiamus eam , quœ ad patres nostros repromissio facta est , quoniam hanc Deus adimplevit , resuscitans Jesum , sicut in secundo Psalmo scriptum est : Filius meus es tu ; ego hodie genui te 3 : Nous vous annonçons l'accomplissement d'une grande promesse que Dieu avait faite à nos pères, et qui a été durant tant de siècles le sujet de leur espérance et de leurs vœux. Dieu a voulu que nous , qui sommes leurs enfants , eussions l'avantage de la voir enfin consommée , et l'exécution de cette promesse est qu'il a ressuscité JéVus , selon ce qui

1 Rom., 1. — ! Ambr. — 3 Act.. 13,

est écrit dans le Psaume : Vous êtes mon Fils, et c'est aujourd'hui que je vous ai engendré. Que signifie cela, Chrétiens? et de quel jour saint Paul prétendait-il parler? Si c'était de celui où Jésus-Christ , comme Fils de Dieu et comme Verhe incréé , est engendré de son Père , pourquoi F appliquait-il au mystère de sa résurrection ? et s'il l'entendait du jour où Jésus- Christ , comme Dieu-Homme , est ressuscité selon la chair, pourquoi faisait-il mention de sa génération éternelle? Resuscitans Jesum , sicut scriptum est : Ego hodiè genui te. Quel rapport de l'un à l'autre ? Ah ! répond saint Ambroise , il est admirable , et jamais l'Apôtre n'a parlé plus conséquemment ; pourquoi? parce qu'en effet la résurrection de Jésus-Christ a été pour lui une seconde naissance , mais bien plus heureuse et plus avantageuse que la première , puisqu'en renaissant , pour ainsi dire , du tombeau , il a fait éclater visiblement dans sa personne ce caractère de Fils de Dieu , dont il était revêtu. Et c'est pour cela que le Père éternel le reconnaît singulièrement dans ce mystère , et lui adresse ces paroles dans un sens particulier : Filius meus es tu ; ego hodiè genui te : Oui , mon Fils , c'est en ce jour que je vous engendre pour la seconde fois, mais d'une manière qui justifiera parfaitement la grandeur de votre origine, et la vérité de cet être divin que vous avez reçu de moi : Filius meus es tu , id est , meum hodiè te probasti esse Filium l. Comme s'il lui disait : Tandis que vous avez été sur la terre , quoique vous fussiez sans contestation Fils de Dieu , on ne vous a considéré que sous la qualité de Fils de l'homme. Mais maintenant que vous triomphez de la mort , et que vous êtes régénéré à la vie de la gloire , vous vous rendez à vous-même un témoignage si authentique de la divinité qui habite en vous , qu'elle ne peut plus désormais vous être disputée ; et quoique j'aie toujours été votre Père dans le temps et dans l'éternité, je ne laisse pas de m'en faire aujourd'hui un honneur spécial , distinguant ce jour bienheureux entre tous les autres jours qui ont composé votre destinée , et le choisissant pour déclarer à tout l'univers que vous êtes mon Fils : Filius meus es tu ; ego hodiè genui te.

Mais venons au fond de la question ; et pour nous instruire d'une vérité aussi essentielle que celle-ci , voyons dans quel sens et comment il est vrai que la résurrection de Jésus-Christ établit particulièrement la foi de sa divinité. Car vous me direz : Le Sauveur du monde , pendant le cours de sa vie mortelle , n avait-il pas fait des miracles qui l'autorisaient dans la qualité qu'il prenait de Fils de Dieu ? Les démons chassés, les aveugles-nés guéris, les morts de quatre jours ressuscites, n'était-ce pas autant de démonstrations, mais de dômontrations palpables et sensibles , du pouvoir tout divin qui résidait en lui ? quel effet plus singulier devait avoir sa résurrection , pour confirmer cette créance? Ecoutez-moi , Chrétiens , voici le nœud de la difficulté, et comme le point décisif du mystère que je traite. Je dis que la révélation de la divinité de Jésus-Christ était surtout attachée à sa résurrection : Qui prœdestinatus est Filius Dei ex resurrectione mortuorum* : pourquoi? pour quatre raisons, ou plutôt pour une seule renfermée dans ces quatre propositions ; parce que la résurrection de Jésus-Christ était la

« Ambr. — a Rom., 1.

preuve que cet Homme-Dieu devait expressément donner aux Juifs pour leur faire connaître sa divinité : parce que cette preuve était en effet la plus naturelle et la plus convaincante de sa divinité : parce que, de tous les miracles de Jésus-Christ faits par la vertu de sa divinité , il n'y en a pas un qui ait été si avéré , ni d'une évidence si incontestable que celui de la résurrection de son corps ; et parce que c'est celui de tous qui a le plus servi à la propagation de la foi et à rétablissement de l'Évangile , dont la substance et le capital est de croire en Jésus-Christ et de confesser sa divinité : d'où vient que les chrétiens des premiers siècles, voulant exprimer dans un mot F idée qu'ils se formaient de la résurrection du Sauveur, par un usage reçu entre eux , l'appelaient simplement le témoignage ; jusquelà que l'empereur Constantin , ayant bâti dans la nouvelle Jérusalem un superbe temple sous le titre de Jésus-Christ ressuscité , lui donna le nom de Martyrium, c'est-à-dire testimonium. Et saint Cyrille, patriarche de la même ville , en apporte la raison ; savoir, que ce temple était consacré à un mystère que Dieu avait lui-même choisi , pour être le témoignage solennel de la divinité de son Fils. C'est ce que vous verrez, Chrétiens, dans l'exposition de ces quatre articles que je vais vous développer.

Car premièrement , n'est-ce pas une remarque bien solide, qu'autant de fois que Jésus-Christ se trouve , dans l'Évangile , pressé par les Juifs sur le sujet de sa divinité , et qu'ils lui en demandent des preuves , il ne leur en donne jamais d'autre que sa résurrection , dont il se sert ou pour convaincre leurs esprits, ou pour confondre leur incrédulité? Cette nation infidèle, disait-il, veut être assurée par un miracle de ce que je suis; et elle n'aura point d'autre miracle que celui du prophète Jonas, ou plutôt, que celui dont le prophète Jonas fut la figure ; savoir, qu'après avoir été enfermé trois jours dans le sein de la terre, j'en sortirai comme Jonas sortit du ventre de la baleine : Generatio prava signum quœrit , et signum non dabitur ei, nisi signum Jonœ prophetœ x. Vous me demandez, ajoutait-il en s'adressant aux pharisiens , par quel miracle je vous montre que j'ai droit d'user du pouvoir absolu et de l'autorité indépendante que je m'attribue : Quod signum ostendis nobis quia hœc facis21 Or voici par où je veux que vous en jugiez : c'est qu'après que vous aurez détruit, par une mort cruelle et violente, ce temple visible, qui est mon corps, je le rétablirai dès le troisième jour dans le même état , et dans un état même plus parfait : Solvite templum hoc , et in tribus diebus excitabo illud 3. Prenez garde , s'il vous plaît , Chrétiens : il pouvait leur produire cent autres miracles , qu'il opérait au milieu d'eux ; mais il les supprime tous , et vous diriez qu'en les faisant il ne se proposait rien moins que de faire connaître aux hommes sa divinité : car, s'il change l'eau en vin aux noces de Cana , c'est par une déférence comme forcée à la prière de Marie ; s'il délivre la fille de la Chananéenne , c'est pour se délivrer de l'importunité de cette femme; s'il ressuscite le fils de la veuve, c'est par une pure compassion. Dans la plupart même de ces actions surhumaines , après avoir laissé agir sa toute-puissance , il recommande le secret à ceux qui

1 Matth., 12. — ' Joan., 2. — 3 Ibicl,

en ont ressenti la vertu. Et quand il découvre aux trois disciples la gloire de sa transfiguration , où le Père céleste parlant en personne le reconnaît pour son Fils bien-aimé, il leur défend d'en rien publier, jusqu'à ce qu'il soit ressuscité d'entre les morts : Nemini dixeritis visionem, donec Filius Hominis à mortuis resurgat l. Pourquoi cela? par la raison qu'en apporte saint Chrysostome , que dans le dessein de Dieu la résurrection de Jésus- Christ ayant été ordonnée pour être le signe de la filiation divine , c'était elle qui devait mettre le sceau à tous les autres miracles , et qui en devait consommer la preuve. De là dépendait la foi de tout le reste ; car ce Sauveur des hommes ayant dit : Je suis égal à mon Père et Dieu comme lui , et , pour faire voir que je le suis , je ressusciterai trois jours après ma mort ; s'il n'eût pas été tel qu'il prétendait , il était impossible qu'il ressuscitât , parce que Dieu alors , en concourant au miracle de sa résurrection, eût autorisé l'imposture et le mensonge. Si donc , après cette déclaration, il est ressuscité, il fallait aussi , par une suite nécessaire, qu'il fût Dieu. Étant Dieu, tous ses autres miracles subsistaient, puisqu'il est naturel à un Dieu de faire des miracles. Et au contraire , s'il n'était pas ressuscité, la créance de sa divinité se trouvait détruite par sa propre bouche ; sa divinité détruite, ses miracles ne devaient plus avoir de force , ses paroles n'étaient que fausseté , sa vie qu'artifice et illusion , toute la foi chrétienne qu'un fantôme ; et voilà le sens littéral de ce passage de saint Paul : Si autem Christus non resurrexit , inanis est prœdicatio nostra , inanis est et fides vestra*. Tout cela, encore une fois, parce que Jésus-Christ avait marqué la résurrection de son corps comme le caractère distinctif de sa divinité.

Mais pourquoi choisissait-il celui-là préférablement à tous les autres? Ah ! Chrétiens , en pouvait-il choisir un plus éclatant et plus sensible que de se ressusciter lui-même? Le miracle, dit saint Augustin, est, pour les créatures intelligentes , le langage et la voix de Dieu , et le plus grand de tous les miracles est la résurrection d'un mort : mais entre toutes les résurrections , quelle est la plus miraculeuse? n'est-ce pas , poursuit ce saint docteur, de se rendre la vie à soi-même , et de se ressusciter par sa propre vertu? Ce n'est donc point sans raison que Jésus-Christ s'attachait spécialement à ce signe , pour vérifier qu'il était Dieu et Fils de Dieu. En effet, il n'appartient qu'à un Dieu de dire comme lui : Potestatem habeo ponendi animam meam, et iterum sumendi eamz : J'ai le pouvoir de quitter la vie, et j'ai le pouvoir de la reprendre ; l'un m'est aussi facile que l'autre ; et comme je ne la quitterai que quand je voudrai , aussi la reprendrai-je quand il me plaira. Il n'y a , dis-je, qu'un Dieu qui puisse s'exprimer de la sorte. Avant Jésus-Christ (ne perdez pas cette réflexion de saint Ambroise, également solide et ingénieuse) , avant Jésus-Christ, on avait vu dans le monde des hommes ressuscites , mais ressuscites par d'autres hommes. Elisée , par le souffle de sa bouche, avait ranimé le cadavre du fils de laSunamite ; et, par la prière d'Élic, l'enfant de la veuve de Sarepta , mort de défaillance et de langueur, avait été rendu à sa mère

1 Matili., 17 — ■' 1 Cor., 15. — 3Joan., lo.

désolée, plein de vigueur et de santé. Mais, comme remarque saint Ambroise, ceux qui étaient alors ressuscites ne recevaient la vie que par une vertu étrangère ; et ceux qui opéraient ces miracles ne les faisaient que dans des sujets étrangers. La merveille. inouïe , c'était que le même homme fit tout à la fois le double miracle , et de ressusciter et de se ressusciter. Car c'est ce qu'on n'avait jamais entendu , A sœculo non est auditum l ; et voilà le miracle que Dieu réservait à son Fils , afin de déclarer au monde qu'il était tout ensemble homme et Dieu : homme , puisqu'il était ressuscité ; et Dieu , puisqu'il s'était ressuscité : Ut ostenderet quoniam erat in ipso, et resuscitatus homo , et resuscitans IJeus2. Mystère adorable que saint Jérôme , par ce don de pénétration qu'il avait pour bien entendre les Écritures , observe dans ces paroles du Psaume , qui , selon la lettre même , conviennent à Jésus-Christ , et ne se peuvent rapporter qu'à lui : sEstimatus sum cum descend entibus in lacum : factus sum sicut homo sine adjutorio , inter mortuos liber 3. On m'a mis au rang des morts, et l'on a cru qu1 en mourant je ne devais point avoir d'autre sort que le commun des hommes ; mais il y a eu néanmoins entre eux et moi deux grandes différences : F une , que j'ai été libre entre les morts , inter mortuos liber, et l'autre , que parmi les morts je n'ai eu besoin du secours de personne , Sicut homo sine adjutorio. Que veut-il dire, Chrétiens? C'està-dire que Jésus-Christ est entré dans le royaume de la mort , non pas comme son sujet , mais comme son souverain , non pas comme esclave, mais comme vainqueur ; non pas comme dépendant de ses lois , mais comme jouissant d'une parfaite liberté ; Inter mortuos liber. De sorte que , pour en sortir par la voie de la résurrection , il ne lui a fallu que lui-même : point de prophète qui priât pour lui , qui lui commandât de se lever, qui le tirât par violence du tombeau , parce qu'étant Dieu il ne devait être aidé que de sa vertu toute-puissante : Factus sum sicut homo sine adjutorio, inter mortuos liber. Paroles, ajoute saint Jérôme, que le Saint- Esprit semble avoir dictées pour composer Fépitaphe de Jésus-Christ , qui devait ressusciter.

Il est donc vrai que la résurrection de cet Homme-Dieu était la preuve la pius authentique qu'il pouvait donner de sa divinité ; et c'est pourquoi toute la Synagogue , conjurée contre lui , fit de si puissants efforts pour empêcher que la créance de cette résurrection ne fût reçue dans le monde. Tous les Juifs étaient persuadés que si l'on croyait une fois, et s'il était constant que Jésus-Christ fût ressuscité , dès là il se trouverait dans une pleine possession et de la qualité de Messie, et de celle de Fils de Dieu. Mais qu'est-il arrivé ? Par une conduite toute merveilleuse de la Providence , de tous les articles de notre religion , ou plutôt de tous les miracles sur quoi est fondée notre religion , il n'y en a aucun dont le fait ait été si avéré , ni dont l'évidence soit si incontestable : en sorte , dit saint Augustin , qu'un païen même et un infidèle , examinant sans préoccupation toutes les circonstances de ce miracle , est forcé d'en reconnaître la vérité. Et ce qui est encore plus étonnant , continue ce saint docteur, c'est que

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