TROISIÈME PARTIE
Ce n'est pas sans raison qu'un grand évêque , qui fut autrefois une des lumières de l'Église de France, disait 'que dans le monde, même chrétien, il y avait peu de personnes qui , selon les principes et les règles de la religion , eussent pour les morts une solide et vraie charité : Non prœter œquum opinabere (ce sont ses paroles), si per paucos esse conjicias, qui mortuos vere diligant1. Sans en apporter d'autres preuves, l'expérience seule ne justifie que trop ce sentiment de Sidoine Apollinaire ; car, à en juger par ce que nous voyons , et par divers abus qu'il est impossible que nous n'ayons nous-mêmes remarqués , quoiqu'il y ait aujourd'hui beaucoup de chrétiens persuadés de la vérité du purgatoire ; quoiqu'il y en ait d'assez humains, et, si vous voulez, d'assez tendres pour être touchés de l'état où se trouvent peut-être les âmes de leurs amis et de leurs parents ; quoiqu'on voie des enfants qui s'intéressent pour le repos de leurs pères , des femmes zélées pour celui de leurs maris , après tout on peut dire , et il est constant , qu'on en voit peu qui aient pour ces âmes souffrantes une charité efficace ; pourquoi ? parce qu'on en voit peu qui réellement contribuent à soulager leurs peines ; peu qui , se servant des moyens que nous fournit pour cela le christianisme, leur procurent les secours dont elles ont besoin , et dont elles pourraient profiter. J'avoue, encore une fois, qu'on ne laisse pas d'avoir pour les morts de la piété ; mais il arrive que ce qu'on appelle piété pour les morts, est dans les uns une piété stérile et infructueuse,
1 Sidon. Apol.
dans les autres une piété d'ostentation et de faste ; dans ceux-là , une piété mondaine et païenne, qui n'agit point par les vues dfe la foi ; dans ceux-ci , une piété qui, toute chrétienne qu'elle est, ne prodnit que des œuvres mortes , c'est-à-dire des œuvres sans mérite , parce qu'elles sont faites hors de l'état de la grâce ; voilà, dis-je , ce que l'expérience nous fait connaître f et ce qui pourra nous confondre au même temps que je m'en servirai pour vous instruire et pour vous édifier.
Car j'appelle piété stérile et infructueuse pour les morts celle qui ne consiste qu'en de vains regrets, qu'en d'inutiles lamentations, qu'en des cris lugubres , qu'en des transports de douleur, qu'en des torrents de larmes, qu'en des emportements et des désespoirs; or il n'est pourtant rien de plus commun. Videmus, disait saint Bernard dans le discours funèbre qu'il fit sur la mort de son frère , videmus quotidiè mortuos plangere mortuos suos, fletum multum et fructum nullum; et ver è plorandi qui itaplorant : Nous voyons tous les jours des morts pleurer d'autres morts; nous voyons des hommes vivants, mais tout mondains et par là morts devant Dieu , pleurer sincèrement et amèrement la mort de ceux qui leur ont été chers pendant la vie. Mais que nous paraît-il en tout cela? beaucoup de. pleurs et peu de prières , peu de charité , peu de bonnes œuvres , fletum multum et fructum nullum; des gémissements pitoyables, mais de nul effet ; des excès de désolation sans aucun fruit. Or, en vérité , ajoutait le même Père , ceux qui pleurent de la sorte méritent bien eux-mêmes d'être pleures : Et vere plorandi qui ita plorant. Cependant, Chrétiens, cet abus que condamnait saint Bernard semble avoir passé parmi nous , nonseulement en coutume, mais, ce qui me paraît bien plus étrange, en bienséance et en devoir, puisque aujourd'hui ceux qui se piquent de vivre selon les lois du monde , à force de pleurer leurs morts , se tiennent comme dispensés de prier pour eux. A peine verrez-vous maintenant une femme de quelque condition dans le monde , au jour ou de la mort ou des funérailles de son mari , approcher des autels , et s'acquitter du devoir essentiel de la religion ; vous diriez que d'y manquer soit une marque de sa tendresse. Pendant que des étrangers, plus officieux qu'elle, accompagnent le corps et recommandent l'âme à Dieu , celle-ci dans sa maison fait l'inconsolable et la désespérée. Et au lieu qu'autrefois les païens ( ne perdez pas cette remarque) gageaient des hommes pour pleurer aux obsèques de leurs parents, pendant qu'eux-mêmes ils étaient occupés à faire les sacrifices ordinaires pour apaiser leurs mânes, croyant, dit Sénèque , qu'ils remplissaient beaucoup mieux le devoir de la piété filiale par leur dévotion que par leurs larmes, et qu'il était beaucoup plus juste de se décharger sur d'autres de l'office de pleurer, que de celui de prier ; nous , par une opposition bien bizarre , et par un aveuglement encore plus déplorable , nous gageons au contraire des hommes pour prier, et nous nous contentons du soin de pleurer. Quel abus pour un siècle aussi éclairé et aussi spirituel que le nôtre ! Zenon , évêque de Vérone , ne put souffrir qu'une femme chrétienne , assistant aux divins offices qu'on célébrait pour l'âme de son père , interrompit les ministres de l'autel par des cris et par des sanglots qu'il traita
de profanes : Quod solemnia divina, quitus quiescentes animœ commendantur, profanis interrumperet ululatibus. Mais est-il moins indigne de s'interdire , selon qu'il se pratique aujourd'hui , les saints offices , et de se dispenser des prières solennelles de l'Église, pour payer aux morts un tribut de larmes qu'ils ne nous demandent point, et qui ne leur sera jamais utile? Car enfin , mes chers auditeurs , de quel secours peut être à une âme l'excès de votre douleur? tous ces témoignages d'une affliction outrée et sans mesure seront-ils capables d'adoucir sa peine ; et pensez-vous que ce feu purifiant, dont elle ressent les vives atteintes, puisse s'éteindre par les larmes qui coulent de vos yeux? Ah! mon Frère, écrivait saint Ambroise à un seigneur de marque , pour le consoler sur la perte qu'il avait faite d'une sœur qu'il aimait uniquement , réglez-vous jusque dans votre douleur; toute violente qu'elle est, soyez équitable et chrétien. Dieu vous a ôté une sœur qui vous était plus chère que vous-même , priez pour elle et pleurez sur vous ; pleurez sur vous , parce que vous êtes un pécheur encore exposé aux tentations et aux dangers de cette vie ; et priez pour elle, afin de la délivrer des souffrances de l'autre. Voilà le zèle que vous devez avoir; car voilà ce qui lui peut servir, et de quoi elle vous sera éternellement redevable. Ainsi parlait ce saint évêque. Mais qu'arrive-t-il? Au préjudice d'une si salutaire remontrance qu'il faudrait nous appliquer à nous-mêmes , on croit bien s'acquitter envers les morts de la reconnaissance qui leur est due, en se faisant de sa propre douleur une passion; passion que souvent on pousse jusqu'à l'indiscrétion; passion par où une veuve désolée veut quelquefois se distinguer, et dont elle fait gloire d'être un exemple et un modèle ; passion qu'on s'engage à soutenir, dont on est résolu de ne rien rabattre , et qui peut-être , par là même , a plus d'affectation que de vérité ; passion que les hommes interprètent malignement , dont la singularité sert déjà de matière à leur censure , comme son relâchement et son retour en pourra bien servir dans la suite à leur raillerie. Car n'est-ce pas ainsi que le monde même se moque de ses propres abus ? J'appelle piété pour les morts d'ostentation et de faste, celle qui se borne à l'extérieur des devoirs funèbres, aux cérémonies d'un deuil, à l'appareil d'un convoi, à tout ce qui peut éclater aux yeux des hommes; recherchant ce faux éclat jusque dans les choses les plus saintes, tels que sont les services de l'Église , où souvent il y a plus de pompe que de religion ; étalant cette vanité jusque sur les autels, plus chargés des marques de la noblesse du défunt que des signes augustes du christianisme; érigeant pour un cadavre des tombeaux plus magnifiques que ne sont les sanctuaires et les tabernacles où repose le corps de Jésus-Christ; s'étudiant beaucoup plus à observer tout ce que l'ambition humaine a introduit , qu'à pourvoir au solide et au nécessaire , qui est de secourir les âmes fidèles par nos sacrifices et par nos vœux. Non pas , Chrétiens , que je prétende absolument condamner tout ce qui se pratique extérieurement dans les funérailles; l'abus que nous en faisons n'empêche pas que ce ne soient de saints devoirs dans leur origine , et dans l'intention de l'Église qui les a institués ; mais je veux seulement vous dire que ce n'est pas en cela que
doit être renfermée toute notre piété envers les morts ; que si nous en demeurons là , nous ne faisons rien pour eux ; que , comme a très-bien remarqué saint Augustin , tout ce soin d'une honorable sépulture est plutôt une consolation pour les vivants qu'un soulagement pour les morts , Solatia vivorum, non subsidia mortuorum | ; qu'une âme dans le purgatoire nous est incomparablement plus obligée des bonnes œuvres et des aumônes dont nous lui appliquons le fruit, que de toute la dépense et, si vous voulez , de toute la magnificence de ses obsèques ; qu une communion faite pour elle lui marque bien mieux notre reconnaissance , que les plus riches et les plus superbes monuments ; et qu'il y a au reste une espèce d'iniquité , ou même d'infidélité , à n'épargner rien quand il s'agit de l'inhumation d'un corps qui n'est dans le tombeau que pourriture , pendant qu'on néglige de secourir une âme qui est l'épouse de Jésus-Christ et l'héritière du ciel.
J'appelle piété pour les morts toute païenne, celle qui, n'ayant pour objet que la chair et le sang , n'agit pas dans les vues de la foi ; celle qui n'inspire pour les morts que des. sentiments naturels, que des sentiments peu soumis à Dieu , que des sentiments opposés au grand précepte de l'amour de Dieu, je dis de cet amour de préférence par où Dieu veut être singulièrement honoré ; que des sentiments qui montrent bien que , au lieu d'aimer la créature pour Dieu , l'on n'aime Dieu ou plutôt Ton n'a recours à Dieu , que pour la créature. Ah ! mes Frères , disait saint Paul aux Corinthiens , à Dieu ne plaise que je vous laisse ignorer ce qui concerne les morts , et la conduite que vous devez tenir à leur égard ! Je veux que vous le sachiez , afin que vous ne vous attristiez pas , comme les nations infidèles , qui n'ont nulle espérance dans l'avenir : Nolumus vos ignorare de dormientibus , ut non contristemini sicut et cœteri, qui spem non habent*. Prenez garde, reprend saint Chrysostome; expliquant ce passage : il ne leur défendait pas de pleurer la mort de ceux qu'ils avaient aimés et dû aimer pendant la vie ; mais il leur défendait de pleurer comme les païens , qui , n'étant pas éclairés des lumières de la vraie religion , confondent là-dessus la piété avec la sensibilité , le devoir avec la tendresse , ce qui doit être de Dieu avec ce qui est purement de l'homme. La foi seule nous apprend à en faire le discernement , et réglant en nous l'un par l'autre, elle nous fait concevoir pour les morts des sentiments chrétiens et raisonnables.
Mais enfin , ne peut-on pas avoir pour les morts une piété stérile et inutile, quoique chrétienne dans le fond? Je conclus, mes chers auditeurs, par ce dernier article ; mais appliquez-vous à cette instruction , et qu'elle demeure pour jamais profondément gravée dans vos esprits. Oui, l'on peut avoir pour les morts une telle piété, et c'est le désordre capital auquel je vous conjure, en finissant, d'apporter le remède nécessaire. Vous me demandez qui sont ceux que j'entends par là, et en qui je trouve ces deux caractères si difficiles en apparence à accorder, piété chrétienne dans le fond , et néanmoins inutile devant Dieu ? Je réponds que ce sont ceux qui prient pour les morts étant eux-mêmes dans un état de mort , je veux
' Aug. — ' 1 Thess., 4.
dire dans la disgrâce et dans la haine de Dieu. Car dans ce funeste et malheureux état, pécheur qui m'écoutez, en vain rendez-vous aux âmes du purgatoire des devoirs chrétiens , en vain priez-vous et intercédezvous pour elles , en vain pour elles faites-vous des largesses aux pauvres , en vain pratiquez-vous tout ce que le zèle d'une dévotion particulière vous peut suggérer, ces âmes souffrantes ne tireront jamais de vous aucun secours. Tandis que Dieu vous regarde comme son ennemi, vous êtes incapable de les soulager ; toutes vos prières sont réprouvées , toutes vos aumônes perdues, tous vos jeûnes, toutes vos pénitences de nul effet : pourquoi ? parce que le péché dont votre conscience est chargée anéantit la vertu de toutes vos œuvres ; et comment serait-il possible que ce que vous faites fût de quelque valeur pour ces saintes âmes, puisqu'il n'est de nul prix pour vous-mêmes? le moyen que vous fussiez en état de les acquitter auprès de la justice divine , puisqu'il est certain que pour vousmême , Dieu , sans déroger à sa miséricorde , ne reçoit rien alors de vous en paiement? Secourir une âme dans le purgatoire, c'est lui transporter le fruit des bonnes œuvres que vous pratiquez , et le lui céder. Si donc dans l'état du péché vous pouviez la soulager, il faudrait que dans cet état vos bonnes œuvres eussent devant Dieu quelque mérite : or il est de la foi qu'elles n'en ont aucun , parce que sans la grâce et la charité ce sont des œuvres mortes, et qui n'ont pas le principe de la vie; et étant mortes pour vous qui les pratiquez , faut-il s'étonner qu'elles le soient encore plus pour les autres , à qui vous prétendez les appliquer?
J'excepte toutefois, remarquez ceci, j'excepte de cette règle le sacrifice de la messe , dont le mérite ne dépend point de la sainteté de celui qui l'offre , beaucoup moins de celui qui le fait offrir, mais est uniquement attaché à la personne de Jésus-Christ et au prix de son sang. D'où il s'ensuit qu'un pécheur, dans l'état même de son désordre , peut contribuer au repos des âmes du purgatoire ; et comment ? en faisant offrir pour elles ce sacrifice , dont une des principales qualités est d'être souverainement propitiatoire pour les vivants et pour les morts. Il le peut, dis-je, et il le doit avec d'autant plus de raison, que ce sacrifice est le seul moyen que Dieu lui laisse pour suppléer à l'impuissance où il se trouve de secourir autrement ces âmes prédestinées ; car Dieu alors regarde l'hostie qu'on lui présente , qui est Jésus-Christ , et non point celui par le ministère ou les soins duquel on la lui présente, qui est le pécheur. Mais du reste, il est toujours vrai que le pécheur, agissant par lui-même, ne peut rien faire qui soit profitable aux morts. Et voilà, Chrétiens, le fondement de cette dévotion, aujourd'hui si autorisée et si solennelle dans l'Église de Dieu , qui consiste .à se purifier par le sacrement de la pénitence et par la participation du -corps de Jésus-Christ, pour se mettre en disposition de secourir utilement <et infailliblement les âmes du purgatoire. De tout temps , dans le christianisme , on a prié pour les morts ; mais Dieu réservait à notre siècle cette excellente pratique de se sanctifier pour les morts. Autrefois , dans l'ancienne loi, l'on observait quelque chose de semblable, et saint Paul, écrivait aux Corinthiens, fait mention d'une espèce de baptême dont les
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Juifs avaient coutume d'user pour le soulagement des morts : Alioquin quid facient qui baptizantur pro mortuis^ï C'est ainsi que de savants interprètes ont expliqué ce passage , et c'est le sens qui m'a paru le plus vrai et le plus littéral. Mais ce que pratiquaient les Juifs n'était que la figure , et la vérité devait s'accomplir en nous : Sed hœc omnia in figura contingebant il lis2. Voyez donc, mes chers auditeurs, ce que Dieu vous demande aujourd'hui , et à quoi il vous exhorte lui-même par son prophète : Mundi estote, auferte malum cogitationum vestrarum ; quiescite agere perverse , discite benefacerez : Lavez-vous, nous dit-il, et purifiezvous ; lavez-vous dans les eaux de la pénitence , et purifiez-vous dans le sang de l'agneau. Appliquez-vous, par une véritable contrition, ce second baptême, aussi salutaire que le premier, savoir, le baptême du cœur, mais d'un cœur contrit et humilié. Auferte malum cogitationum vestrarum : Otez de devant mes yeux tout ce qu'il y a de corrompu , non-seulement dans vos actions , mais dans vos pensées ; renoncez à vos commerces criminels, cessez de faire le mal , apprenez à faire le bien, et ne vous contentez pas de le faire, mais commencez à le bien faire : Et venite , et arguite me, dicit Dominus1* : Venez ensuite, et soutenez devant moi la cause de ces âmes pour qui vous vous intéressez ; c'est alors que je vous écouterai , que j'accepterai vos oblations, que je me laisserai fléchir par vos prières. Profitons, Chrétiens , de cet avertissement, et nous éprouverons la vérité des promesses du Seigneur ; par là nous le glorifierons, par là nous consolerons nos frères dans leur affliction, par là nous attirerons sur nous les grâces du salut les plus abondantes : et ces grâces nous conduiront à la vie éternelle , que je vous souhaite , etc.