Oeuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. --
Il n'est rien de plus efficace et de plus fort que la parole de Dieu. Je ne dis pas seulement cette parole conçue dans Dieu même, et par laquelle Dieu se parle à lui-même, qui est le Verbe incréé; mais celle que Dieu produit au-dehors, et qu'il fait entendre à ses créatures, soit qu'il la leur adresse immédiatement, ou qu'il se serve pour cela du ministère des hommes qui en sont les organes et les interprètes. C'est cette parole que Salomon , dans le livre de la Sagesse , a appelée toute puissante : Omnipotens sermo tuus(Sap.y 18). Et en effet, à voir ce qu'elle a opéré , soit dans l'ordre de la nature ou dans celui de la grâce , rien ne lui convient mieux que ce caractère de toute-puissance. Car c'est elle, dit l'Écriture, qui, par un pouvoir souverain, a tiré tous les êtres du néant; qui a affermi les cieux, qui a donné à la terre sa consistance et sa fécondité. C'est elle, selon l'expression de saint Paul, qui appelle les choses qui ne sont pas et qui n'ont jamais été, comme si elles étoient; qui, en ressuscitant les morts , fera sentir un jour sa vertu à celles qui ne sont plus , et qui , sans aucune résistance, leur fait prendre, tandis qu'elles sont, tous les mouvements qu'il plaît à Dieu , leur créateur, de leur imprimer ; en sorte qu'il n'y en a pas une , ajoute saint Augustin , qui , par quelque prodige extraordinaire, n'ait rendu hommage à cette adorable parole.
A peine fut-elle sortie de la bouche de Josué , que le soleil arrêta sa course. Moïse ne l'eut pas plutôt prononcée , que les eaux devinrent immobiles. Le ciel s'ouvrit et se ferma, à mesure qu'elle fut employée par Élie; on vit la mer s'humilier et les tempêtes se calmer, au moment que Jésus-Christ parla. Voilà ce que peut dans la nature la parole de Dieu. Mais ce n'est rien encore, j'ose le dire, en comparaison des miracles éclatants qu'elle a faits dans l'ordre de la B. 2. 1
grâce. Car c'est cette même parole qui a converti et sanctifié le monde, qui a triomphé de l'idolâtrie, qui a dompté le vice et l'impiété, qui a brisé les cèdres du Liban , et abattu l'orgueil des puissances de 'la terre : Vox Domini confringenûs cedros (Ps. 28). C'est elle qui , annoncée par douze pécheurs , s'est fait entendre par tout l'univers ; qui, sans nul artifice et sans nul secours de l'éloquence humaine, a persuadé les philosophes , a confondu les libertins , a convaincu les athées; en un mot, qui, par la seule force de la vérité, a engendré , pour m' exprimer avec l'apôtre saint Jacques, des millions de fidèles à Jésus-Christ : Voluntariè enim genuit nos verbo veritatis (Jac 1). D'où vient donc , demande saint Chrysostome, que cette parole, toute féconde et toute divine qu'elle est, paroît aujourd'hui si foible et si stérile dans le christianisme? D'où vient que le saint ministère de la prédication, qui , dans leTcours naturel de la Providence, devroit produire des fruits si abondants, par une malheureuse fatalité, est devenu à notre confusion un des emplois, ce semble, les plus inutiles? D'où vient même que la parole du Seigneur, bien loin d'être salutaire pour nous , a tous les jours un effet tout opposé; et qu'au lieu d'être le principe de notre conversion, elle devient, par un jugement de Dieu bien redoutable, le sujet de notre condamnation? C'est ce que j'entreprends d'examiner dans ce discours. Je veux vous découvrir la source d'où procède un mal si pernicieux , et en vous la faisant connoître, vous mettre en état d'y apporter les remèdes nécessaires. Il s'agit, ô Esprit saint, de justifier votre parole. Répandez sur moi vos lumières, afin qu'à la faveur de vos lumières je puisse pénétrer dans les cœurs , et y graver profondément les grandes vérités que cette matière m'engage à traiter. C'est la grâce que je vous demande par l'intercession de Marie. Ave Maria.
Il est constant, Chrétiens, que jamais la parole de Dieu n'a été plus souvent annoncée dans le christianisme qu'elle l'est de nos jours ; mirfs il est également vrai que ce bon grain semé dans le champ de l'Église n'y fut jamais plus stérile, et que jamais les chrétiens n'en ont retiré moins de fruit. Il n'est point maintenant de prédicateurs de l'Évangile qui ne puissent se plaindre à Dieu, et lui dire avec Isaïe : Domine, quis credidit audituinosiro (Isaï., 55)? Seigneur, c'est votre parole que nous avons prêchée; nous avons paru dans le monde comme vos ambassadeurs ; on nous a reçus , et reçus même avec honneur; mais s'est il trouvé quelqu'un qui nous ait donné créance? Après nous être épuisés pour représenter de votre part les vérités éternelles, quel en a été le succès? Nous avons pu quelquefois remuer les consciences, exciter dans les cœurs la crainte de vos jugements; mais, du reste, quel changement avons-nous vu dans les mœurs, et à quoi avons-nous pu connoître l'effet de votre sainte parole?
Voilà, mes chers auditeurs, ce qui faisoit autrefois l'étonnement
des prophètes , et ce qui fait encore le mien. Je demande d'où peut venir cette inutilité de la parole de Dieu , et à qui elle doit être imputée? Est-ce à la parole même de Dieu? est-ce aux prédicateurs qui la débitent? est-ce aux chrétiens qui l'écoutent? car il faut par nécessité que ce soit à l'un de ces trois principes. Or, de vouloir en accuser la parole de Dieu même, ce seroit une injustice; car elle n'est pas moins puissante aujourd'hui qu'elle l'a été du temps des apôtres. De dire qu'elle s'est altérée dans la succession des siècles , ce seroit tomber dans l'erreur de nos hérétiques. L'Église, dit Cassiodore, a toujours conservé et conservera jusqu'à la consommation des temps la parole de Dieu aussi pure que la foi. Nous prêchons le même Evangile que saint Pierre prêchoit , lorsque dans un seul discours il convertit trois mille auditeurs ; et quand le Saint-Esprit descendit visiblement sur les fidèles qui entendoient la parole de Dieu , comme il est rapporté par saint Luc , ce n'étoit pas une autre parole que celle dont nous vous faisons part tous les jours, et que vous écoutez dans nos temples. Quoi donc! sont-ce les prédicateurs qui causent ce désordre? J'avoue, Chrétiens, que tous ne la dispensent pas avec les mêmes dispositions ni la même édification. J'avoue qu'il s'en est trouvé, comme dit l'Apôtre , qui l'ont retenue captive ; qu'il s'en trouve encore qui la rendent mercenaire, et qui, par une espèce de simonie, en trafiquent pour acheter je ne sais quel crédit et une vaine réputation dans le monde. J'avoue même que quelques uns ont déshonoré le saint ministère par le dérèglement de leurs mœurs; semblables à ces pharisiens qui enseignoient, mais qui ne pratiquoient pas : Dicunt , et non faciunt.
Mais , après tout , ce n'est ni au mérite ni à la sainteté des prédicateurs que l'efficace de la parole de Dieu est attachée ; elle opère par sa propre vertu; et elle a même cet avantage sur les sacrements , qu'elle ne dépend point de l'intention de ses ministres. S'ils la profanent, ils se pervertissent eux-mêmes ; mais, en se pervertissant, ils ne laissent pas de sanctifier les autres ; et l'on peut dire de cette divine parole ce que saint Augustin disoit du baptême conféré par les schismatiques : il est nuisible à ceux qui le donnent mal , et il est profitable à ceux qui le reçoivent bien : Nocet indigne tractantibus , sed prodest digne suscipientibus (Aug.). Si donc, mes Frères, la parole de Dieu fructifie si peu parmi vous , c'est à vous-mêmes que vous devez vous en prendre ; et pour en venir à mon dessein , je trouve dans la plupart des chrétiens trois obstacles bien ordinaires à la prédication de l'Evangile : savoir, le dégoût de la parole de Dieu, l'abus de la parole de Dieu , enfin une résistance volontaire à la parole de Dieu; et ce sont ces trois obstacles que j'entreprends ou de lever, ou du moins de combattre dans ce discours. Le dégoût de la parole de Dieu, qui se rencontre particulièrement dans les âmes lâches ; l'abus de la parole de Dieu , ou tombent communément les âmes vaines ; la 1 ésis-
tance à la parole de Dieu , qui est le caractère des pécheurs. Or, suivant l'ordre et le partage de ces obstacles ainsi distingués , j'avance trois propositions qui renferment un grand fonds d'instruction et de morale. Car je dis que le dégoût de la parole de Dieu est une des plus terribles punitions que doive craindre un chrétien; c'est la première partie. Je dis que l'abus de la parole de Dieu est un des désordres les plus essentiels que puisse commettre un chrétien ; c'est la seconde. Je dis que la résistance à la parole de Dieu est une des plus prochaines dispositions à l'endurcissement et à la réprobation d'un chrétien; c'est la troisième. Les premiers ne l'écoutent point, parcequ'ils s'en dégoûtent; les seconds l'écoutent, mais non point comme parole de Dieu, et en cela ils en abusent. Les derniers l'écoutent , et l'écoutent même comme parole de Dieu; mais ne la veulent point pratiquer, et c'est ainsi qu'ils y résistent. De là, par une règle toute contraire, je veux conclure avec Jésus-Christ : Beau qui audiunt verbum Deiy et custodiunt illud (Luc ,11); Heu reux ceux qui écoutent la parolede Dieu et qui la pratiquent! En trois mots : dégoût de la parolede Dieu, opposé à la béatitude de ceux qui l'écoutent : Beau qui audiunt. Abus de la parole de Dieu , opposé au bonheur de ceux qui l'écoutent comme parole de Dieu : Beati qui audiunt verbum Dei. Résistance à la parole de Dieu , opposée au mérite et à l'avantage de ceux qui l'écoutent comme parole de Dieu, et qui la pratiquent : Beati qui audiunt verbum Dei, et custodiunt illud. C'est tout le sujet de voire attention. Commençons.
TREMIÈRE PARTIE.
Je vous l'ai dit , Chrétiens, et il est vrai , c'est par la parole de Dieu qu'il a plu à la Providence de sanctifier le monde. Voilà le moyen que Dieu a choisi , et l'instrument dont il s'est servi pour la conversion des âmes. Il pouvoir, y en employer d'autres ; mais, dans le cours ordinaire et même naturel desa sagesse, il s'est en quelque sorte borné à celui-là. En effet, dit le grand Apôtre , la foi n'est venue que de ce qu'on a entendu ; et l'on n'a entendu que parceque la parolede Jésus-Christ a été prêchée :Fides ex audilu, auditus autemper verbum Christi (Rom.9 10). Or ce qu'il disoit alors de la foi à l'égard des infidèles, je puis le dire de la pénitence à l'égard des pécheurs, et de la persévérance à l'égard des Justes: on ne se convertit et l'on ne change de vie que parcequ'on se sent touché des vérités éternelles ; et ces vérités sont la parole de Dieu que l'on entend ; parole qui, publiée et légitimement annoncée par les ministres de l'Évangile, frappe d'abord nos oreilles, mais pénètre ensuite jusque dans nos cœurs , et en remue les plus secrets ressorts ; parole, ajoute excellemment saint Augustin , qui sert de disposition et comme de véhicule à toutes les inspirations et à toutes les grâces intérieures que Dieu veut répandre sur nous; parole qu'il nous fait distribuer comme un de ses dons les plus précieux, et qui ,
par une espèce d'enchaînement, attire encore tous les autres dons à quoi la prédestination de l'homme est attachée. N'est-ce pas ainsi que Dieu en a toujours usé; et en consultant les oracles de l'Ecriture, ou plutôt l'expérience de tous les siècles, trouve-t- on que les hommes soient jamais sortis des ténèbres du péché, et parvenus à la lumière de la grâce, par une autre voie que par celle de la parole qu'ils avoient entendue? D'où je conclus qu'un des plus grands malheurs que l'homme chrétien ait à craindre, disons mieux, qu'une des punitions de Dieu les plus visibles dont l'homme chrétien doive se préserver, est de tomber dans le dégoût de cette sainte parole. Car quel malheur pour moi que de concevoir du dégoût pour ce qui doit me convertir , pour ce qui doit me sauver , pour ce qui doit m' affectionner à mes devoirs , pour ce qui doit guérir mes foiblesses , pour ce qui doit corriger mes erreurs, pour ce qui doit me ranimer si je suis tiède, pour ce qui doit m'éclairer si je suis aveugle, pour ce qui doit me nourrir si je suis vivant, pour ce qui doit me ressusciter si je suis dans un état de mort! et ne sont-ce pas-là les effets de la parole de Dieu ?
Ceci, Chrétiens, suffiroit pour établir ma première proposition. Mais parceque vous attendez que je vous en donne une intelligence plus parfaite, appliquez-vous à ce que je vais vous dire. Je n'examine point ici les sources d'où peut procéder ce dégoût si commun dans le christianisme, et si pernicieux. Si j'en voulois rechercher le principe, je vous ferois aisément reconnoître qu'il vient dans les uns d'un orgueil secret, dans les autres d'un fonds de libertinage; dans ceux-ci d'un attachement honteux aux plaisirs des sens, dans ceux-là d'une insatiable cupidité des biens temporels. Car le moyen , dit saint Chrysostome, de goûter une parole qui ne prêche que l'humilité, que l'austérité , que la pauvreté évangélique , tandis qu'on est ambitieux, sensuel, intéressé? Comment goûter ce qui remet sans cesse devant les yeux l'obligation indispensable de haïr et de fuir le monde , tandis qu'on a l'esprit et le cœur préoccupés de l'amour du monde? Voilà, dis-je, de quoi je vous ferois convenir, et par où vous verriez que ce dégoût de la parole de Dieu est de la nature de ces choses qui, selon la doctrine des Pères, sont tout à la fois dans nous péché et peine de péché, c'est-à-dire de ces choses pour lesquelles Dieu nous punit , et par lesquelles il nous punit. Réflexion qui confondroit au moins notre infidélité, lorsque nous prétendons sur ce point nous justifier aux dépens de Dieu, puisqu'il est évident que tous les principes d'où naît le dégoût de sa parole sont, par rapport à nous, autant de principes volontaires, et par-là même autant de sujets de condamnation. Cependant, sans entreprendre de les approfondir, contentons-nous d'en voir les malheureuses conséquences. Car que l'ait ce dégoût de la divine parole? il nous en éloigne, et il nous rend incapables d'en profiter. Or l'un et l'autre est également à craindre , parceque l'un et l'autre est un des plus rigoureux châtiments que Dieu exerce sur un pécheur, quand il le livre dès cette vie à la sévérité de sa justice.
Savez-vous, Chrétiens (ceci mérite votre attention, et sous une figure sensible va vous découvrir un des plus importants secrets de la prédestination et de la réprobation des hommes) , savez-vous par où la colère de Dieu commença à éclater sur les Israélites , et par où ces esprits rebelles commencèrent eux:mêmes à s'apercevoir qu'ils avoient irrité contre eux le Seigneur? L'Écriture nous l'apprend : ce fut par le dégoût qu'ils conçurent pour la manne, Je m'explique. Cette manne tomboit du ciel , et c'étoit l'aliment dont Dieu les avoit pourvus dans le désert , et qu'il prenoit soin lui-même de leur distribuer chaque jour à proportion de leurs besoins. Nourriture qui les maintenoit tous dans une santé parfaite ; en sorte, dit le texte sacré , qu'on ne voyoit point dans leurs tribus de malades: Et non eraô in tribubus eorum infirmus (Ps. 104). Nourriture qui, toute simple qu'elle étoit, avoit néanmoins les qualités les plus rares ; qui , par une merveille bien surprenante , s'accommodoit à tous les goûts, et qui, sans nul autre assaisonnement , leur tenoit lieu des mets les plus exquis. Mais qu'arrive-t-il? A peine ont-ils secoué le joug du Dieu d'Israël, et par-là obligé le Dieu d'Israël à se retirer d'eux, qu'il leur prend un dégoût de cette viande. Quoiqu'elle soit en substance toujours la même, elle commence à n'avoir plus pour eux le même attrait : ils ne vont plus la recueillir qu'avec dédain , et dans l'usage qu'ils en font ils n'y trouvent plus rien que d'insipide. Étonnés de ce changement , que se disent-ils les uns aux autres ? Anima nostra jam nauseat super cibo isto levissimo (Num., 21) : Quel prodige ! cette manne autrefois si délicieuse nous est maintenant insupportable. Ils soupirent après des viandes plus matérielles et plus grossières ; et l'Écriture ajoute qu'au même temps la colère de Dieu s'éleva contre eux : Et ira Dei accendit super eos (Ps. 77). Comme si la dépravation de leur goût, selon la belle réflexion d'Origène et de saint Jérôme, eût été le premier effet de la vengeance du Seigneur. Or tout cela, reprend l'Apôtre, n'étoit que l'ombre de ce qui devoit s'accomplir en nous. Car voici , mes chers auditeurs , ce qui se passe tous les jours en je ne sais combien de chrétiens du siècle , et plaise au ciel qu'une funeste expérience ne vous l'ait pas fait connoitre ! La parole de Dieu , dit saint Augustin , est la vraie manne, c'est-à-dire la nourriture spirituelle que Dieu nous a préparée , et qui doit être pour nos âmes, suivant le dessein de la Providence, tout ce que la manne du désert étoit pour les corps. Et en effet, quand autrefois nous étions dans l'ordre et que nous marchions dans les voies de Dieu, cette parole nous soutenoit, cette parole nous consoloit, cette parole se proportionnoit à nos besoins et à nos goûts : nous l'écoutions avec plaisir, nous la recevions avec avidité , nous en sentions la vertu secrète et toute miraculeuse. Biais maintenant que par notre infidélité nous avons engagé Dieu à se tourner contre nous, nous n'éprouvons plus rien de tout cela. Cette parole, toute divine qu'elle est, ne fait plus ni sur nos cœurs ni sur nos
esprits nulle impression. Il ne nous en reste qu'un triste dégoût , qui nous fait dire comme les Juifs : Nauseat anima noslra super cibo isto levissimo (Num., 21). Delà vient que nous la négligeons et que nous refusons de l'entendre , que nous préférons à ce devoir les plus vains amusements, que tout nous sert de prétexte pour nous en dispenser, que nous regardons ce saint temps du carême comme un temps de fatigue. De là vient , si quelquefois nous y assistons , ou forcés par une certaine bienséance , ou entraînés par l'exemple , que nous n'en profitons plus ; pourquoi? Parceque pour profiter d'une viande, il faut l'aimer et la|goûter ; et que ce qui est vrai des aliments du corps l'est encore plus des aliments spirituels. Aussi Dieu s'est-il déclaré lui-même qu'il remplira de biens les âmes affamées, Anïmam esnrientem satiavit bonis (Ps. 106) : c'est-à-dire qu'à mesure que nous entretiendrons dans nous un saint désir de sa parole , celte parole entrera dans nos âmes avec la plénitude des grâces qui la suivent immédiatement : comme, au contraire, il menace ailleurs de renvoyer ces âmes dédaigneuses qui ne savent pas estimer un de ses dons les plus précieux, et de les priver de tous les avantages qui y sont attachés : Esurientes implevit bonis et divites dimisit inanes $ un autre texte porte : Fastidiosos dimisit inanes. (Luc, 1).
Ainsi voyons-nous tant de mondains n'entendre la parole de Dieu qu'avec indifférence, et n'en remporter qu'un vide affreux de toutes les pensées du ciel, et de tout ce qui pourroit les exciter à chercher le royaume de Dieu et sa justice. Ainsi les voyons-nous sortir des prédications les plus touchantes sans en être émus , souvent rebutés des choses mêmes dont les autres sont pénétrés ; et par leur insensibilité montrant bien qu'ils sont de ces délicats que Dieu rejette: Fastidiosos dimisit inanes. Mais , dites-vous , ce dégoût que nous condamnons et que nous vous reprochons n'est point précisément un dégoût de la parole de Dieu , mais de la parole de Dieu mal annoncée : car si je trouvois, ajoutez- vous , des hommes solides et judicieux; des hommes , comme les prophètes , animés de l'esprit de Dieu , et capables de me représenter avec force les obligations de mon état ; si je trouvois des prédicateurs de l'Evangile, tels que les desiroit saint Paul, qui joignissent le zèle à la science, et qui sussent, en éclairant l'esprit, remuer le cœur, je les écouterois, et je les éconterois avec plaisir. C'est ainsi qu'un lâche auditeur voudroit encore se justifier aux dépens de la Providence, et qu'il prononce lui-même son jugement. Car s'il étoit vrai, Chrétiens, qu'il n'y eût plus de ces hommes évangéliques propres à émouvoir et à instruire, quelle marque plus sensible pourriezvous avoir de la colère de Dieu ? Ne seroit-ce pas l'accomplissement de cette menace que Dieu faisoit à son peuple : Je leur ôterai les prédicateurs de ma parole; et ceux qui en porteront encore le nom et qui en feront l'office ne seront plus que des hommes vains , semblables à un airain sonnant et à une cymbale retentissante. Voilà, disoit
le Seigneur, par où je les punirai. Je ne susciterai plus de prophètes qu'ils écoutent , il n'y en aura plus qui ait le don de les toucher et de les convertir ; ils demeureront sans maître et sans docteur qui leur enseigne ma loi : Absque sacerdote , doclore , et absque lege (2. Parai. i5).Ne commenceriez -vous pas, dis-je, à ressentir l'effet de cette malédiction ; et, saisis d'une frayeur salutaire, à quel autre qu'à vousmêmes pou rriez-vous imputer cette triste disette? Mais, malgré l'iniquitédu monde, nousn'en sommes paslà. Rendons grâces au Seigneur : il y a encore dans l'Eglise des hommes éclairés et fervents, des successeurs de Jean-Baptiste, qui, comme des lampes ardentes et luisantes, découvrent la vérité, et la prêchent saintement, fortement, utilement. Mais vous en voulez qui la prêchent poliment et agréablement, rien davantage; je dis poliment selon vos idées, et agréablement par rapport à votre goût ; et parceque ceux que vous entendez , quelque zèle qu'ils puissent avoir d'ailleurs, n'ont pas néanmoins le don de vous plaire, c'est assez pour vous en éloigner. Or en cela même consiste ia misère spirituelle de votre ame , et le châtiment de Dieu ; je veux dire en ce qu'il n'y a plus d'hommes assez parfaits pour satisfaire votre goût et pour répondre à votre délicatesse. Voilà par où Dieu commence à vous réprouver. Car la réprobation de Dieu s'accomplit aussi bien à votre égard quand il n'y a plus de prédicateurs qui vous plaisent, que s'il n'y en avoit plus absolument pour vous instruire; et peut-être vaudroit-il mieux pour vous qu'il n'y en eût plus absolument , que de n'en plus trouver qui s'attirent votre attention et votre estime. État déplorable, mais état ordinaire des gens du monde, et particulièrement de ceux qui vivent à la cour; il n'y a plus pour eux de parole de Dieu, parcequ'il n'y a plus de sujets qui aient ces qualités requises pour ia leur rendre supportable. S'ds raisonnoient bien , ils concluroient de là que Dieu donc est irrité contre eux ; qu'il y a donc en eux quelque principe de religion ou corrompu ou altéré ; que ce raffinement de goût dont ils se piquent est , pour m'exprimer de la sorte , un des indices les plus certains de la mauvaise constitution de leur foi ; que de là, s'ils n'y prennent garde, s'ensuit la ruine évidente de leur salut. Car enfin Dieu, tout sage et tout bon qu'il est , ne fera pas pour eux d'autres lois de providence que celles qu'il a établies. Or il a sanctifié le monde par la prédication de l'Évangile, et il n'est pas croyable qu'il les convertisse par un autre moyen que celui-là.
Je sais que le fonds de ses grâces n'est point épuisé, et qu'il pourroit pour les sauver , au lieu de sa parole , employer les prodiges et les miracles; mais pour peu qu'ils se fissent justice, ils reconnoîtroient qu'exiger de Dieu ces miracles, après avoir rejeté sa parole, c'est une présomption criminelle. Ainsi , dis-je , raisonneroient-ils. Mais le comble du malheur pour eux est de ne rien comprendre de tout cela, et , par un aveuglement dont ils se savent encore bon gré , de s'en
tenir ù des vues purement humaines , comme si le défaut de prédicateurs , tels qu'ils les demandent, n'étoit qu'une preuve et de la finesse et de la justesse de leur esprit; comme si Dieu ne devoit pas confondre cette prétendue finesse et cette fausse justesse d'esprit par ellemême, en permettant qu'elle serve d'obstacle à un nombre infini de grâces à quoi leur salut étoit attaché, et qui dépendoient de la docilité d'un esprit humble. Je ne dis point par quelle injustice, ou plutôt par quelle bizarrerie , ce qu'il y a de plus vénérable et de plus saint dans la parole de Dieu a cessé d'être du goût du siècle, et surtout du goût de la cour. Autrefois les mystères de la religion, expliqués et développés , étoient les grands sujets de la chaire. Maintenant , parceque la foi des hommes est languissante , on ne trouve plus dans ces grands sujets que de la sécheresse ; et ceux qui les doivent traiter , forcés en quelque sorte de condescendre au gré de leurs auditeurs , ou évitent d'y entrer , ou ne font en y entrant que les effleurer. Si les Pères de l'Eglise revenoient au monde, et qu'ils prêchassent dans cet auditoire ces éloquents discours qu'ils faisoient aux peuples , et que nous avons encore dans les mains, je ne sais s'ils seroient écoutés, et Dieu veuille qu'ils ne fussent pas abandonnés! Les éloges des Saints, les merveilles que Dieu a opérées par ses élus , étoient des matières touchantes pour les fidèles : c'est de là que les ministres de l'Évangile tiroient certains exemples éclatants et convaincants, qui animoient, qui encourageoient,qui servoient de modèles et de règles : comment aujourd'hui ces exemples seroient-ils reçus ? On ne veut plus qu'une morale délicate, qu'une morale étudiée , qui fasse connoître le cœur de l'homme, et qui serve de miroir où chacun , non pas se regarde soi-même, mais contemple les vices d'autrui. Et qui sait si celte morale n'aura pas enfin le même sort , et si elle ne perdra pas bientôt cette pointe qui la soutient? Après cela que restera-t-il à un prédicateur pour gagner les âmes; disons mieux, que restera-t-il par où la grâce de Jésus- Christ, sans un miracle du ciel, puisse trouver entrée dans les cœurs?
Ah ! Chrétiens , où en sommes-nous , et à quelle extrémité notre foi est-elle réduite? D'où peut venir un tel désordre , si ce n'est pas de l'abandon de Dieu, et à quoi peut-il aboutir qu'à notre perte éternelle? ne goûtant plus la parole de vie , que devons-nous attendre que la mort? Voilà, mes chers auditeurs, où nous conduit l'esprit du siècle ; vous le savez , à ne chercher plus que l'agréable et à rejeter le sérieux et le solide , à n'aimer que ce qui plaît et à mépriser ce qui instruit et ce qui corrige, à faire perdre aux plus saintes vérités toute leur vertu , et , si je l'ose dire , à les anéantir : Quoniam diminum sunt veritates à film hominum (Ps. 11). Heureux donc, mon Dieu , ces chrétiens dociles et fidèles qui goûtent votre parole, et qui l'écoutent pareequ'ils la goûtent : Beau qui audiunt. Leurs cœurs , comme une terre bien cultivée, reçoivent ce bon grain, et ce bon grain y
prend racine, et y fructifie au centuple. Sont-ils dans les ténèbres , c'est une lumière qui les dirige. Sont -ils dans la langueur, c'est une grâce qui les ranime. Excitez en nous, Seigneur, un désir ardent et un goût salutaire de cette parole de vérité , de cette parole de sainteté , de cette parole de salut ; mais , en nous la faisant aimer , faites, ô mon Dieu, que nous l'aimions comme votre parole, afin d'en éviter l'abus ! C'est le sujet de la seconde partie.