‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 11 sur 164 · SERMON POUR LE JEUDI DE LA CINQUIÈME SEMAINE · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE JEUDI DE LA CINQUIÈME SEMAINE

Propter quod dico tibi, remittuntur eipeccata multa, quoniam diledit mullûm. C'est pourquoi je vous déclare que beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beau coup aimé. Saint Luc, ch. vu.

C'est ce que le Sauveur du monde répondit au pharisien , en parlant de cette femme pécheresse dont notre évangile nous représente aujourd'hui la conversion. Réponse dont je me sers, non pas pour faire l'éloge de cette illustre pénitente, mais l'éloge du divin amour qui la sanctifia. Le désordre de Madeleine fut d'avoir beaucoup aimé , et, par un changement visible de la main du Très-Haut, la sainteté de Madeleine consista à aimer beaucoup. Son amour en avoit fait une esclave du monde -, et, par un effet merveilleux de la grâce, son amour en fit une prédestinée, et une épouse de Jésus-Christ. Ce qui avoit été sou crime devint sa justification ; et l'amour chaste du créateur fut le remède salutaire qui la guérit dans un moment de l'amour impur et profane des créatures. Miracle de l'amour de Dieu , dont je prétends faire le sujet de ce discours ; miracle que Dieu , par une providence singulière, a voulu rendre public, afin que les pécheurs du siècle eussent dans cet exemple et un puissant motif de confiance, et un parfait modèle de pénitence. Un puissant motif de confiaace, pour ne pas tomber dans le désespoir, quelque éloignés qu'ils puissent être des voies de Dieu : et un parfait modèle de pénitence , pour ne pas donner dans une dangereuse présomption , en comptant sur la miséricorde de Dieu. Car c'est ici que je pourrois bien dire à une ame mondaine , troublée des remords de sa conscience , ce que saint Ambroise dit à l'empereur Théodose : Qui secutus es errantem , sequere pœnitentem (Ambros.). Ce saint évêque parloit de David; et moi, mon cher auditeur, je parle de Madeleine, et je vous dis : Si vous avez eu le malheur de suivre cette pécheresse dans les égarements de sa vie, rassurez-vous , puisque , toute pécheresse qu'elle étoit, elle n'a pas laissé de trouver grâce devant Dieu. Mais d'ailleurs tremblez, si, 'ayant suivie dans ses égarements , vous n'avez pas le courage de la suivre dans son retour. Car que doit-on et que peut-on espérer de vous, si vous ne profitez pas d'un exemple si touchant, après qu'il a converti tant d'ames endurcies, et s'il ne fait pas sur vous les plus fortes impressions? Madeleine est la seule qui paroisse, dans l'Évangile , s'être adressée à Jésus-Christ sans autre vue que d'obtenir la ré-

mission de ses péchés. Plusieurs, encore charnels, recouroientà lui pour des grâces purement temporelles , pour être guéris de leurs maladies , pour être délivrés du démon qui les tourmentoit : mais Madeleine, déjà chrétienne et d'esprit et de cœur, ne cherche, en cherchant ce Sauveur des hommes , que la guérison de son ame ; et , convaincue que son péché est son unique et souverain mal , elle ne lui demande point d'autre miracle que celui de sa conversion. Voyons par où elle y parvint, et implorons auparavant le secours du ciel par l'intercession de la Mère de Dieu. Ave Maria.

C'est une question qui se présente d'abord, et dont la difficulté, fondée sur l'Evangile même, a besoin d'éclaircissement : savoir, si les péchés de Madeleine lui furent remis parcequ'elîe aima beaucoup ; ou si elle aima beaucoup parceque ses péchés lui avoient été remis. A en juger par les paroles de mon texte , la première de ces deux propositions est incontestable , puisque le Sauveur du monde déclare en termes exprès que parceque cette pénitente a beaucoup aimé , beaucoup de péchés lui sont pardonnes : Remittuntur ei peccata multa, quoniam diiexït mulliim (Luc, 7). La seconde, quoique contraire en apparence , n'est pas moins certaine , puisque c'est une conséquence nécessaire du raisonnement que fait ensuite le Fils de Dieu , et qu'il tire de la comparaison de deux débiteurs, dont l'un à qui l'on remet plus se croit plus obligé d'aimer que l'autre à qui l'on a moins remis. D'où Jésus-Christ prétend conclure que Madeleine aimoit donc plus que le pharisien, parcequ'on lui avoit plus pardonné dépêchés : Quis ergo eum plus diligit? œstimo quia is cui plus donavit (lbid.). Il est aisé, Chrétiens, de concilier ces deux propositions; et pour les réduire à un point de morale où je me renferme , mais qui sera d'une grande instruction , disons avec saint Chrysostome que l'une et l'autre est également vraie : c'est-à-dire qu'il est également vrai , et que Madeleine obtint la rémission de ses péchés parcequ'elîe avoit beaucoup aimé , et qu'elle aima beaucoup parcequ'elîe avoit obtenu la rémission de ses péchés; en sorte que le pardon que Jésus-Christ lui accorda fut tout ensemble et l'effet et le principe de son amour. Pour mieux entendre ma pensée , distinguons un double amour de Dieu ; l'un qui précède la conversion, l'autre qui la suit; l'un que j'appelle amour pénitent, et l'autre amour reconnoissant ; l'un qui fit rentrer Madeleine en grâce avec Jésus-Christ, et l'autre qui la fit pleinement correspondre à la grâce qu'elle avoit reçue de Jésus-Christ. Appliquez-vous. Madeleine encore mondaine et pécheresse , lassée de marcher dans la voie de perdition , se sentit touchée tout-à-coup de repentir, mais d'un repentir plein de confiance, et c'est ainsi qu'elle plut au Fils de Dieu. Madeleine convertie, et sensible à l'insigne faveur qu'elle venoit d'obtenir dans le pardon de ses crimes, fut toutà-coup pénétrée de la plus parfaite reconnoissance , et ne pensa plus

m SUR LA CONVERSION DE MADELEINE.

qu'à se dévouer pour jamais au Fils de Dieu. Or voilà par où je "résous la difficulté que j'ai d'abord proposée. Car je dis que ce fut l'amour pénitent de Madeleine qui la réconcilia avec Jésus-Christ; et j'ajoute qu'une si prompte réconciliation avec Jésus-Christ excita dans son cœur l'amour reconnoissant qui l'attacha pour toujours à cet adorable et aimable maître. En deux mots , ses péchés lui furent remis parcequ'elle aima beaucoup de cet amour qu'inspire la vraie pénitence; ce" sera la première partie : et elle aima beaucoup de cet amour qu'inspire la reconnoissance, parceque ses péchés lui avoient été remis ; ce sera la seconde. L'une justifiera la miséricorde du Sauveur envers Madeleine; l'autre vous apprendra comment Madeleine s'acquitta de ce qu'elle devoit à la miséricorde du Sauveur , et c'est tout mon dessein.

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