‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 124 sur 164 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il faut être chrétien, et dans la condition de chrétien, il faut travailler à l'affaire essentielle et capitale, qui est celle du salut éternel. Il est donc juste, et même d'une absolue nécessité, de vivre, quoiqu'au milieu du monde, non seulement dans l'esprit, mais, à certains temps réglés, dans l'usage d'une séparation convenable et d'un saint éloignement du monde. C'est la conséquence que je vais établir d'abord , et à laquelle je vous ferai voir ensuite que la prudence du siècle, toute présomptueuse qu'elle est, ne peut rien opposer que de vain et de frivole.

Je fonde cette conséquence sur le premier devoir chrétien , qui a le salut pour objet. Car pour parvenir à ce bienheureux terme du salut, et pour ne lien omettre dans l'exécution de tout ce qui s'y rapporte, qui me donnera des ailes, disoit David, comme celles de la colombe, afin que je prenne mon vol , et que je puisse trouver du repos ? Qms dabit vilhi pâmas sicut columbœ, el volal'o, et requiescam (Psal. M)?

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Ali ! Seigneur, ajoutoit-il, voici le secret que vous m'avez appris pour cela. Je me suis éloigné du monde (c'est un roi qui parle , Chrétiens), je me suis éloigné du monde, et jusque dans le centre du monde , qui est la cour, je me suis fait une solitude où je me suis renfeimé : Ëcce clongavi fugiens, et mansi in soliliuline (Psal. 54). En effet, c'est dans la retraite et la séparation du monde qu'on trouve ce repos où l'on apprend à connoître Dieu , où l'on étudie les voies de Dieu , où Ton se remplit de la crainte des jugements de Dieu ; c'est là. qu'en présence de la majesté de Dieu on examine le passé , on règle le présent , on prévoit 1 avenir, on approfondit ses obligations , on découvre ses erreurs , on déplore ses misères, on se confond de ses lâchetés, on se reproche ses infidélités. Et comment peut-on espérer de faire tout cela dans le tumulte et l'embarras du monde? Quel moyen, dit saint Bernard, de pénétrer avec un juste discernement, et les choses qui sont au-dessus de nous, c'est-à-dire un premier principe, une fin dernière, un souverain bien qui est Dieu, pour nous y élever par les exercices d'une pure et solide religion ; et les choses qui sont au-dessous de nous , c'est-à-dire les besoins des hommes que la Providence nous a soumis comme inférieurs , pour y descendre par la pratique d'un vrai et charitable zèle ; et les choses qui sont autour de nous , c'est-à-dire les devoirs infinis qui nous lient comme égaux à notre prochain > pour y satisfaire et pour en remplir la mesure dans l'étendue d'une exacte justice : quel moyen d'accomplir toutes ces obligations, tandis que le monde nous obsède, et que nous sommes occupés ou plutôt possédés du monde? Quel moyen, poursuit le saint docteur, de goûter les fruits de la prière , de se sanctifier par les œuvres de la pénitence, d'être attentif aux mystères du redoutable sacrifice, de participer en esprit et en vérité à la grâce des sacrements, de répandre son ame devant Dieu par l'humilité de la confession , de s'unir spirituellement à Jésus-Christ par la communion , en un mot de travailler à ce grand ouvrage de la réformation de nos mœurs , et de se préparer à la mort , si l'on ne prend soin de se retirer quelquefois comme Moïse sur la montagne ; ou, selon le précepte de l'Évangile, si l'on ne rentre souvent dans l'intérieur de son ame ; et là, les portes des sens fermées, Clàuso ostio (Matth., 6), sans autre témoin que le Père céleste , si l'on ne traite avec lui et avec soi-même de tout cela? Il faut donc pour tout cela s'éloigner du monde, et, à l'exemple des Israélites, qui n'ontété pour nous qu'une figure de ce que nous devions pratiquer , il faut sortir de l'Egypte pour aller sacrifier au Seigneur dans le désert. Parlons plus simplement : il faut, sans quitter le monde, éviter la dissipation du monde ; parcequ'il n'y a personne de nous qui, par proportion, ne doive dire aussi bien que Jésus-Christ ! Quia in lus quœ Patris mei sunt, oporlct me esse (Luc, 2). Comme chrétien, il faut que je m'applique par-dessus tout au service de mon Dieu et à l'importante affaire de mon salut.

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Voilà la maxime dont tous les sages (je dis les sages chrétiens) sont convenus , et dont notre expérience propre a dû nous convaincre. Or à cela, encore une fois, la prudence humaine, qui est celle des enfants du siècle, croit avoir droit d'alléguer pour obstacles les soins temporels, prétendant qu'il est impossible d'accorder les devoirs du monde avec cet esprit de recueillement et de séparation du monde, que le soin du salut exige : et c'est ici que j'ai besoin , non pas de l'attention de vos esprits , que ce sujet par lui-même soutient assez , mais de toute la ferveur de votre foi, dont dépend tout l'effet que je m'en promets.

Car , pour commencer à détruire une erreur aussi pernicieuse et néanmoins aussi commune et aussi répandue que celle-là, je demande, et c'est la première raison : le soin de l'inutile et du superflu peut-il jamais excuser la négligence du nécessaire? l'application à ce qui n'est que l'accessoire peut-elle servir de prétexte à l'oubli du principal, et 3'empressement pour les moyens peut-il justifier l'abandon de la lin ? Voilà cependant l'abus grossier et visible où nous tombons, autant de fois que nous nous opposons à nous-mêmes les soins du monde , pour autoriser nos dissipations , qui sont extrêmes par rapport au salut. Car reconnoissons-le de bonne foi , puisque c'est un principe incontestable : Dieu ne nous a pas appelés (je parle au commun des hommes, et à ceux de mes auditeurs dont la vie se réduit à une condition particulière) , Dieu ne nous a pas appelés au gouvernement des royaumes et des empires; il a eu d'autresdesseins sur nous. Mais quand nous serions chargés de toutes les affaires d'un état , et que nous aurions à répondre de tout ce qu'il peut y avoir de plus important et de plus grand dans ce ministère, ayant la foi, nous sommes trop éclairés pour ignorer que ces soins d'un état, comparés au salut éternel, sont choses accidentelles, choses indifférentes, choses vaines, et même choses de néant. Les réduisant , comme je fais, à cette comparaison, je ne crois point en dire trop. Et nous ne pouvons au contraire disconvenir que le salut est proprement cette substance des biens que nous attendons , ainsi que parle saint Paul , Sperandarum substantiel rerum (Hebr., 11); que c'est ce seul point où, selon la pensée du Sage, consiste tout l'homme, Hoc est criim omnis lionio (Ecclesiast. 12); que c'est cette chose unique pour laquelle David croyoit aussi devoir s intéresser uniquement, quand il disoit à Dieu : Erue à frameâ, Deus animant meam, et de manu canis unicani mcam (Psal., 21). Nous savons , dis-je, que tout ce qui s'appelle affaires du monde, et, si vous voulez même, affaires d'état, quelque idée que nous nous en formions, ne sont tout au plus que des moyens pour arriver à la fin où Dieu nous destine ; et que le salut est cette fin qui doit couronner tout le reste, mais hors de laquelle tout le reste, sans en excepter l'homme même , n'est traité par le Saint-Esprit que de vanité, et de vanité universelle : Verumlamen universa vanitas , omnis homo vivens (Psal. 58). N'est-il

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donc pas bien étrange que de cette vanité nous osions nous faire une raison pour nous maintenir dans le plus essentiel de tous les désordres; et que nous prétendions nous prévaloir de cette vanité, c'est-à-dire des affaires du monde, pour justifier nos tiédeurs , nos froideurs , nos langueurs, disons mieux, nos assoupissements , nos relâchements, nos insensibilités et nos endurcissements à l'égard du salut ?

Ah ! Chrétiens, le bon sens môme condamne cette conduite , et c'est ce que le Fils de Dieu fît si bien entendre à Marthe , par ces courtes paroles , mais si touchantes : Martha, Martha, sollicita es, et lurbaris erga plurima (Luc, 10) : Vous vous empressez, lui dit-il , Marthe, et vous vous troublez de beaucoup de soins. Mais dans ces prétendus soins et dans le service que vous pensez me rendre , il y a de la confusion et de l'erreur. Pour une seule chose nécessaire , vous vous en figurez plusieurs : en cela consiste votre erreur. Et pour ces plusieurs superflues vous abandonnez la seule nécessaire : c'est ce qui vous jette dans la confusion et dans le trouble. Au lieu de vous appliquer à moi, vous vous embarrassez pour moi. Je suis ici pour vous faire goûter le don du ciel , et vous vous inquiétez inutilement pour me préparer des viandes périssables et matérielles. A force de vouloir être officieuse , vous m'oubliez, et vous vous oubliez vous-même. Ainsi vous renversez l'ordre , et vous perdez , sans y penser , le mérite et le fruit de votre action par le dérèglement et par i'imprudence de votre distraction. C'est la paraphrase que les Pères font de ce passage : Sollicita es, et turbaris erga plurima. Sur quoi saint Augustin fait une réflexion bien judicieuse, et bien capable de nous édifier. Car prenez garde, dit ce saint docteur : lorsque Jésus-Christ faisoit ce reproche à Marthe, à quoi Marthe étoit-elle occupée? à l'action la plus sainte en apparence, à un devoir d'hospitalité , que la charité et la religion sembloient consacrer également , puisqu'il étoit immédiatement rendu à la personne d'un Dieu. Que peut-on dire de plus ? Cependant tout cela ne put la sauver du blâme d'une dissipation extérieure dont elle parut coupable au Sauveur du monde, ni empêcher que ce divin Sauveur ne la condamnât. Que sera-ce donc, mes Frères, reprend saint Augustin t que sera-ce de vous , dont les occupations n'ont rien communément que de profane et de mondain? Pensez-vous que les fonctions d'une charge, que les inquiétudes d'un procès, que les mouvements d'une intrigue, que vos divertissements ou vos chagrins, que mille autres sujets soient en votre faveur de plus solides raisons devant Dieu , que le zèle de cette servante de Jésus-Christ ? et puisque la ferveur même de sa piété ne fut pas pour elle une excuse légitime, pouvez- vous croire que Dieu recevra les vôtres , fondées sur votre ambition ou sur votre cupidité?

Or c'est ici que l'aveuglement des hommes, si j'ose parler de la sorte, me paroît monstrueux : pourquoi ? (ne perdez pas cette pensée ; elle est de saint Ambroise, et digne de lui) pareeque, si nous suivions B. % 45

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seulement la première impression que la foi nous donne, dans la concurrence de l'un et de l'autre , la difficulté ne devroit pas être pour nous de conserver même au milieu du monde ce recueillement et cette application d'esprit nécessaire pour vaquer au salut; mais notre grande peine , supposé l'idée que nous avons du salut , seroit, au milieu des ferveurs que nous inspireroit le christianisme , et qui ne s'éteindroient jamais, de faire quelque attention à certains devoirs extérieurs où nous engage le monde. Cependant qu'arrive-t-il? tout le contraire. Car, au lieu que l'attachement au salut devroit nous mettre souvent en danger de manquer à ces devoirs extérieurs du monde , par un effet bien opposé , ce sont ces devoirs extérieurs du monde qui nous détournent des exercices du salut; et au lieu que, dans la conjoncture d'une incompatibilité véritable entre ces devoirs extérieurs du monde et le soin du salut , nous devrions dire à Dieu : Seigneur , ne me faites pas un crime de telles ou telles négligences par rapport à ce que je devois aux hommes ; j'étois trop occupé de vous pour penser à eux ; nous sommes réduits à la nécessité honteuse de confesser notre misère, en disant : Seigneur, pardonnez-moi le malheur , ou plutôt le crime où j'ai vécu; j'étois trop occupé du monde et de ses affaires pour penser à vous ; et à force de traiter avec les hommes, j'ai perdu le souvenir de ce que je vous devois et de ce que je me devois à moi-même. D'où vient cela? demande saint Ambroise : d'un manque de foi, et d'un raisonnement pratique , mais déplorable, sur lequel nous faisons rouler , si nous n'y prenons garde , toute notre vie. Je le répète : parcequ'au lieu de poser pour fondement, Je chercherai le royaume de Dieu , et puis je satisferai, s'il m'est possible, aux obligations que m'impose le monde, nous renversons la proposition, et nous disons : Je satisferai aux obligations que m'impose le monde , aux bienséances , aux lois, aux coutumes que me prescrit le monde; j'entretiendrai les commerces que j'ai dans le monde, je ferai la figure et le personnage d'un homme du monde; et puis je chercherai, s'il se peut, le royaume de Dieu. Il est vrai qu'on ne le dit pas si grossièrement , parceque notre raison même en seroit choquée; mais il y a un langage d'action qui le dit pour nous ; car que signifient , d'une part , cette assiduité , cette activité , cette chaleur et cette âpreté, avec laquelle nous entrons dans tout ce qui est des intérêts du monde ; et , de l'autre , la pesanteur , le dégoût et la lâcheté que nous faisons paroître quand il est question de travailler pour le salut? Que veut dire cela, sinon ce que je viens de marquer , savoir, que nous péchons dans le principe, et que l'affaire du salut ne tient rien moins dans notre estime que le rang qu'elle y doit tenir?

Mais venons au détail, et passons à la seconde raison. Je parle à un homme du siècle, et, le prenant pour juge dans sa propre cause, je lui montre combien il est déraisonnable de prétendre justifier son éloignement de Dieu et sa négligence dans l'affaire du salut, par la vie

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extérieure et dissipée qu'il se plaint d être obligé de mener dans le monde ; car voici le raisonnement que je lui fais : Vous dites , Chrétien, que les soins du monde vous accablent, et que c'est ce qui vous empêche déménager ces moments précieux de considération et de retraite que demande le salut. Et moi je vous réponds que ce [que vous apportez pour excuse est d'abord ce qui vous condamne; pourquoi? parcequ'il n'y a point de soins temporels, pour pressants et pour légitimes que vous les conceviez, dont Dieu ne vous défende de vous laisser accabler, et parcequ'il est certain que cet accablement que vous alléguez est justement le premier de tous les désordres. Or d'excuser un désordre par un autre désordre, est-ce bien se justifier auprès de Dieu? En effet, s'il n'étoit question que de parler ici en philosophe, et d'établir cette vérité sur les principes de la morale, je vous dirois que l'un des caractères le moins soutenable, même selon le monde , est de paroître ou d'être accablé des soins du monde, puisqu'il ne peut avoir pour cause que l'un ou l'autre de ces deux foibles , ou de s'embarrasser de peu, ou de se charger de trop; que de s'embarrasser de peu, c'est petitesse d'esprit ; et que de se charger de trop, c'est indiscrétion et folie. Voilà ce que j'auroisà vous remontrer. Mais parceque vous attendez de moi quelque chose de plus touchant, et que mon ministère doit m'élever au-dessus de la morale des païens, en consultant les oracles des Pères de l'Église; écoutez, Chrétiens, les belles maximes que saint Bernard donnoit là-dessus à un souverain pontife. C'étoit un pape, autrefois son disciple et son religieux, mais qui, tiré du cloître et de la solitude, avoit été choisi pour remplir le siège de saint Pierre. Par une malheureuse fatalité, ce changement de condition sembloit lui avoir changé l'esprit et le cœur. Car il s'étoit d'abord jeté si avant dans les occupations qui accompagnent cette dignité suprême, qu'il sembloit avoir renoncé à l'exercice de la méditation des choses de Dieu et à l'étude de soi-même. Et parceque saint Bernard, qui le remarquoit et qui s'en affligeoit, avoit toujours conservé pour lui un zèle affectueux, que sa prudence savoit fort bien accorder avec le respect dû à un souverain pontife, voici en quels termes il lui en témoignoit son ressentiment. Comprenez-le, mes chers auditeurs , et que chacun à proportion s'en fasse une règle pour la conduite de sa vie. Ah ! saint Père, lui disoit-il , souffrez ma liberté', puisque c'est pour vous-même que Dieu me l'inspire. Vous travaillez beaucoup, je le sais ; mais s'il m'est permis de vous donner l'avis salutaire que Jéthro donna à Moïse, vous vous épuisez dans un travail aussi stérile et aussi vain qu'il vous paroît spécieux et important : Sed si licet allerum me tibi cxhibere Jethro , stulio labore consumeris (Bern.). Et quelle sagesse, continuoit-il, est celle-là, de vivre éternellement dans le tumulte et le bruit des affaires, d'être continuellement assiégé d'hommes intéresses, d'hommes dissimulés, d'hommes passionnés; de passer les jours et les armées à négocier, à délibérer, à dé-

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cider des intérêts d'autrui , à recevoir des plaintes, à donner des ordres , à tenir des audiences et des conseils , sans examiner devant Dieu si l'on s'acquitte de tout cela selon la droiture et l'exactitude de sa loi ? Je conviens que vous êtes le premier à déplorer cet abus ; mais en vain le déplorez-vous , si vous ne vous mettez en peine de le corriger : Scio te hoc ipsum cleplorare, sed fr'ustrà, ni et emendare studueris (Bern.). J'avoue que cet abus, tout abus qu'il est, fatigue même votre patience ; mais à Dieu ne plaise que j'approuve en ceci votre patience! Car il est quelquefois bien plus louable d'être moins patient : Interdiim enim, et impatïentem esse, laudabiliits est (Idem.) : et c'est une illusion de penser qu'en se livrant aveuglément au monde, et oubliant le soin de son ame, on ait le mérite de la patience, qui est l'œuvre parfaite de l'homme juste.

Quel est donc, me direz-vous , le remède à ce mal? le voici. C'est, poursuivoit saint Bernard, que vous fassiez, s'il est besoin, les derniers efforts pour vous affranchir de cette servitude. C'est que , dans la place où Dieu vous a mis, au lieu d'être esclave des affaires, par une supériorité de vertu vous vous en rendiez îe maître. C'est qu'avant que de vous répandre au-dehors par cette multitude de soins, vous vous recueilliez au-dedans de vous-même par la considération de ce que vous êtes, et de la fin pour laquelle vous l'êtes. C'est que, pour agir sûrement et parfaitement , vous cessiez quelquefois d'agir. C'est que vous vous partagiez, pour ainsi dire, entre le Dieu que vous servez et les hommes que vous gouvernez, entre le commerce du monde et la retraite, entre la prière et l'action. C'est que vous preniez dans celle-là des forces pour celle-ci. C'est qu'à l'exemple de ces animaux mystérieux dont a parlé le prophète, vous ayez des ailes pour vous élever dans le ciel, aussi bien que des pieds pour vous soutenir et pour marcher sur la terre. C'est que vous comptiez votre salut parmi les occupations, et les occupations pressantes de votre état. C'est que vous commenciez par vous-même à être charitable et bienfaisant. Si vous voulez être tout à tous comme saint Paul , à la bonne heure; je loue votre zèle : mais pour être un zèle de Dieu, il doit être plein et entier; or comment le sera-t-il, si vous-même en êtes exclu? Quomodàauîem plenns, te excluso (Idem.) ? N'êies-vous pas du nombre des hommes? il est donc juste que voire charité pour tous les hommes s'étende également sur vous; ou plutôt iî est juste que, naissant dans vous, elle vous sanctifie par préférence à tous les autres hommes. Car pourquoi seriez-vous le seul qui ne jouiriez pas de vous-même ? Cur solus frandaris munere lui (Idem.)? et pourquoi demeureriez-vousà sec, tandis qu'on vient à vous de tous côtés comme à la source publique? Il faut, concluoit-il , saint Père, il faut une fois modérer cet empressement qui vous est un obstacle à tant de biens ; et, au milieu de cette cour qui vous environne, il faut vous édifier une solitude qui soit comme le sanctuaire de votre ame, où vous teniez avec Dieu des con-

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seils secrets, et où rentrant chaque jour, même au plus fort des agitations du monde, vous conserviez une paix solide. Voilà comment parîoit ce Saint , et comment il parloit à un pape, c'est-à-dire à un homme dont les soins dévoient être infinis, et qui pouvoit dire aussi bien que l'Apôtre : Instantia mea quotldiana , solliciliido omnium Ec* clesiarum (1. Cor., 11). Cependant saint Bernard ne vouloit pas qu'il lui fût permis d'être accablé d'affaires, et il lui faisoit un reproche de cet accablement ; et il exigeoit de lui , comme une obligation indispensable, que, parmi cette foule d'affaires, il eût toujours l'esprit assez libre et dégagé pour penser à son salut éternel. Croirons-nous, Chrétiens, que les soins qui nous occupent soient des prétextes plus légitimes pour nous divertir de la pensée du nôtre?

Mais, dites-vous, il étoit bien aisé à un solitaire comme saint Bernard de tenir ce langage ; et on auroit pu lui répondre qu'étant, par sa profession, séparé du monde, il ne lui appartenoit pas de condamner ceux que la Providence avoit engagés dans les emplois du monde. Vous vous trompez, mes chers auditeurs : il lui appartenoit de les condamner, et cette censure lui convenoit admirablement. C'étoit un solitaire, il est vrai ; mais un solitaire qui avoit lui-même au-dehors plus d'occupations que la plupart de nous n'en aurons jamais. Il étoit consulté de toute la terre ; il se trouvoit chargé d'une infinité de négociations importantes ; il pacifioit les états, il apaisoit les schismes de l'Église, il eïitroit dans les conciles, il portoit des paroles aux rois, il instruisoit les évoques, il gouvernoit un ordre entier, il étoit le prédicateur et l'oracle de son temps. Que faisons-nous qui soit comparable à tout cela ? Or c'est ce qui nous doit confondre, de voir que ce grand homme, appliqué à tant de choses , vécût néanmoins dans une profonde paix, et que nous, faisant si peu, nous soyons sans cesse dans le trouble; que sa solitude intérieure le suivît partout , et que l'embarras du monde ne nous quitte jamais ; qu'il fût toujours en état de s'élever à Dieu , et que lorsqu'il faut approcher de Dieu , nous nous trouvions sans cesse hors de nous-mêmes , n'accomplissant qu'avec un esprit distrait et dissipé les plus saints devoirs du christianisme : voilà, dis-je, ce qui fait notre condamnation.

Mais enfin tel est l'assujettissement de ma condition , qui malgré moi-même me détourne de Dieu et m'ôte l'attention à mon salut : car voilà le dernier retranchement de l'esprit lâche et libertin des hommes du siècle ; à quoi je réponds deux choses. Premièrement , que cela même présupposé, vous raisonnez mal : car quand je conviendrois avec vous de ce que vous dites , ce seroit- toujours être insensé de ne pas faire du salut le plus essentiel de vos soins. Je ne le puis dans la multitude des distractions que ma condition m'attire. Eh bien! faudroit-il conclure, je renoncerai donc plutôt à cette condition; car qui m'oblige d'y demeurer, si elle est aussi opposée à mon capital intérêt que je la conçois ? Il est nécessaire que je sois chrétien ; mais il n'est

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point nécessaire que je sois dans un tel emploi : d'autres le rempliront pour moi; mais personne ne travaillera pour moi à sauver mon ame. Cet emploi me tiendra lieu d'un établissement selon le monde ; mais il seroit en même temps ma ruine selon Dieu ; et puisque l'expérience m'a appris qu'il est, par rapport à moi, d'une dissipation incompatible avec le christianisme que je professe, je ne dois pas même hésiter à suivre un autre parti. Voilà la conséquence qu'il faudroit tirer, si votre condition étoit telle que vous vous la figurez. Mais je dis quelque chose de plus ; et , pour vous détromper de l'erreur où vous êtes, je soutiens qu'il n'est point de condition dont les soins ne puissent s'accorder avec ce recueillement d'esprit, et même cet exercice de retraite nécessaire pour marcher dans la voie du ciel ; et la preuve en est évidente. Autrement , dit saint Chrysostome, Dieu auroit manqué de sagesse ou de bonté : de sagesse, si , établissant cette condition, il ne Favoit pas pourvue d'un moyen sans lequel il est impossible qu'elle soit ni sainte ni réglée ; de bonté, si , l'en ayant pourvue, il y avoit appelé des hommes incapables par leur foiblesse d'user de ce moyen. Or l'un et l'autre lui est injurieux , puisqu'il est vrai que Dieu étant, comme il Test, l'auteur de toutes les conditions, il n'y en a aucune qu'il ait réprouvée de la sorte, et qu'au contraire il est de la foi que plus une condition semble avoir d'obstacles qui lui rendent le salut difficile, plus elle a de secours pour les surmonter.

En effet, ajoute saint Chrysostome, n'est-il pas admirable de voir que les conditions du monde les plus exposées à cet accablement prétendu de soins sont celles où Dieu , ce semble , a pris plaisir de faire paroître des hommes plus occupés de leur salut et plus attachés à son culte? David étoit roi , et un roi guerrier : quel exemple n'avons-nous pas dans sa personne? Négligeoit-il de vaquer à Dieu pour penser à son état, et négligeoit-il son état pour ne vaquer qu'à Dieu? il concilioit l'un et l'autre parfaitement. Dans le fort des affaires publiques, il trouvoit des moments pour se retirer et pour prier sept fois le jour, Septiès in die laitdem dixi tibi (Psalm. 118); et au milieu de la nuit, il sortoit de sa couche royale pour méditer la loi du Seigneur, Media nocte surgebam ad confitendum tibi (Ibid.). Cependant il s'acquittoit dignement des devoirs de roi; il souienoit des guerres, il metloit des armées sur pied, il rendoit la justice à son peuple, il prenoit connoissance de tout ; et jamais la Judée ne fut sous un règne plus heureux ni plus parfait que le sien. Sans chercher des exemples étrangers, jamais monarque eut-il de plus grandes entreprises à conduire que l'incomparable saint Louis , et néanmoins jamais homme fut -il plus appliqué et plus fidèle aux exercices de la religion? Pour avoir été, comme nous le savons , le conquérant de son siècle , l'arbitre de tous les différends des princes, et le prince lui-même en toutes manières le plus chargé du fardeau de la royauté , en étoit-il moins homme d'oraison , moins recueilli , moins fervent, moins adonné aux choses' de

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Dieu? Après cela oserons-nous nous plaindre de noire condition et en alléguer les soins, pour justifier nos dissipations criminelles au regard du salut?

Mais, dites-moi, reprend encore saint Ghrysostomë, ces soins que vous faites tant valoir vous empêchent-ils de ménager des temps de retraite , quand on vous les ordonne pour votre santé , quand il y va de votre intérêt , quand il faut satisfaire une passion , quand il s'agit même de vos divertissements? Vous trouvez- vous alors accablés de vos emplois et de vos charges? et, quelque pressants qu'en soient les devoirs, nesavez-vous pas bien vous réserver certaines heures privilégiées? Est-il possible que vous puissiez, pour tout le reste, vous séparer du monde quand il vous plaît , et qu'il n'y ait que le salut pour quoi vous ne le puissiez pas? cela me paroît sans réplique. Que si quelqu'un vouloit remonter jusqu'à ia source de ce désordre, en deux mots, Chrétiens, le même saint Ghrysostomë nous la découvre par cette excellente remarqua: C'est qu'il faut bien distinguer, mes Frères, poursuit ce saint docteur, deux sortes de soins dans nos conditions : les uns que Dieu y a attachés , et les autres que nous y ajoutons nousmêmes ; les uns qui en sont les suites naturelles , et les autres qui en font le trouble et l'embarras; les uns auxquels la Providence nous engage , et les autres où nous nous ingérons. Si nous n'étions occupés que des premiers , Dieu les ayant réglés par sa sagesse, ils ne déconcerteroient point Tordre de notre vie, et nous laisseroientlaliberté de quitter de temps en temps le commerce des hommes, pour aller en secret traiter avec Dieu ; mais les seconds étant sans règle , et par conséquent infinis , il n'est pas étrange que nous y puissions à peine suffire. Des premiers soins , notre condition , pour ainsi parler, est responsable, parcequ'ils lui sont propres ; mais elle ne l'est point des seconds , parcequ'ils sont de nous. Quand donc il arrive que ces soins excessifs et superflus nous font oublier Dieu, nous sommes injustes de nous en prendre à notre état , puisqu'en effet ces soins sont nos soins , et non point ceux de notre état , et qu'alors la parole de saint Augustin se vérifie pleinement en nous : Et ista hominum, non rerum, peccata dicenda sunt (ÀUG.).

Ainsi, Chrétiens, confessons notre injustice; et, dans l'impuissance où nous sommes de la soutenir contre tant de raisons , tirons-en du moins le fruit d'une confusion salutaire. Disons à Dieu, avec le saint homme Job : Verè scio , quocl non juslifîcetur homo compositus Deo (Job, 9) : Oui, Seigneur, je le sais et je viens d'en être convaincu, qu'un homme aussi dissipé que je le suis sur tout ce qui regarde l'affaire du salut , ne peut jamais trouver d'excuse auprès de vous. Je sais que , pour un faux prétexte qu'il peut avoir de cette dissipation , vous lui opposez mille arguments invincibles qui lui ferment la bouche : Si voluerit conlendere cum eo , non poterit ci respondere unum pro mille (ïbid.). C'est ce que j'ai compris, ô mon Dieu ! et désor-

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mais je ne me flatterai plus sur cela , en imputant à mes affaires ce que je ne dois attribuer qu'à moi-même : si ce sont des affaires inutiles, je les retrancherai ; si elles sont nécessaires , je les réglerai ; si , pour les accommoder à mes devoirs , il est besoin que je me captive, je me captiverai ; si , dans la concurrence d'une obligation plus sainte, il faut que je les abandonne, je les abandonnerai ; si pour m'assujettir à une vie plus exacte et plus retirée , il ne s'agit que de renoncer à mille amusements qui font la société et le commerce du monde, j'y renoncerai ; si ce renoncement me paroît triste, j'en supporterai l'ennui, et je vous l'offrirai. Quoi qu'il en soit, je me ferai une loi de m'éloigner du monde à certains moments, à certains jours , et d'avoir des temps destinés au repos et à la solitude, pour les employer à la perfection de mon ame et à mon salut. Plus je serai embarrassé de soins et d'affaires , plus je me croirai dans l'obligation de pratiquer celte loi. Plus je serai du monde, plus je comprendrai que je dois m'attacher à ce saint exercice de la retraite et de la séparation du monde. Bien loin que les distractions du monde m'en détournent, c'est ce qui m'y portera , puisque c'est ce qui m'en fera voir la nécessité. Et s'il faut enfin sortir tout-à-fait du monde et le fuir absolument, non plus pour en éviter seulement la dissipation , mais la corruption , je lui dirai un éternel adieu, et j'en sortirai. C'est, Chrétiens, un aulre devoir qui nous regarde comme pécheurs, et dont j'ai à vous entretenir dans la seconde partie.

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