DEUXIÈME PARTIE
Le monde est contagieux, et nous sommes foibles : il faut donc absolument fuir le commerce du monde , et y renoncer pour jamais , dès que nous voyons qu'il nous pervertit et que nous sentons les premières atteintes de sa corruption. Voilà , Chrétiens, la grande règle de conduite que l'esprit de Dieu a de tout temps prescrite aux hommes pécheurs, c'est-à-dire à ceux qui sentent particulièrement leur foiblesse, et qui en font au milieu du monde déplus fréquentes épreuves. Ainsi nous l'a fait entendre saint Grégoire pape dans ces belles paroles , dont l'expérience ne justifie que trop la vérité : De manclano pidvers neccsse est etiàm religiosa corda sordescere (Greg.) ; c'est une triste fatalité, mes Frères, disoit-il, que les cœurs même les plus religieux et les plus purs soient immanquablement souillés de la poussière, ou plutôt de l'iniquité et de la malignité des conversations du siècle. A combien plus forte raison les cœurs vains et les cœurs fragiles doivent-ils craindre d'en être non seulement souillés, mais tout-à-fait corrompus?
D'employer là-dessus de longues preuves , et de m'engager dans une longue énumération des dangers du monde, ce seroit un discours inutile , et perdre le temps à vous dire ce que vous savez aussi bien que moi , et ce que vous dites vous-mêmes encore plus souvent et plus
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hautement que moi. Car ne sont-ce pas les plus mondains que nous voyons les plus éloquents à déclamer contre le monde, et à ne pas seulement parler de tant de périls où il expose leur innocence et par conséquent leur salut, mais à les exagérer : faussement persuadés que plus le monde est dangereux , plus ils sont excusables de donner malheureusement dans ses pièges, et de s'y laisser surprendre. De là ce langage si ordinaire: qu'il faudroit être de la nature des anges pour se maintenir dans le monde et pour se sauver de sa contagion ; qu'il faudroit être sans yeux pour ne rien voir, et sans oreilles pour ne rien entendre; qu'il faudroit n'avoir ni un cœur sensible aux passions humaines , ni un corps susceptible des impressions de la chair ; que tout est danger , ou que tout porte avec soi son danger. Et le moyen en effet, dit-on , de résister aux charmes de tant d'objets qui nous frappent sans cesse la vue ; d'avoir sans cesse devant nous tant d'exemples qui nous entraînent , et de n'en pas suivre l'attrait ; de vivre sans cesse parmi des gens qui n'ont dans l'esprit que telles et telles maximes , qui ne débitent dans les entretiens que telles et telles maximes, qui , dans la pratique , n'agissent que selon telles et telles maximes , et de ne pas penser comme eux , de ne pas parler comme eux , de ne pas agir comme eux ? J'en conviens , mon cher auditeur, cela n'est pas naturellement possible. Mais vous en demeurez là, et je vais plus loin. Car ce danger supposé et reconnu par vous-même , je me sers de votre propre témoignage pour vous convaincre , de quoi? je l'ai dit, et je le répète : que vous devez donc vous éloigner du feu, pour n'être pas atteint de la flamme; c'est-à-dire que vous devez donc vous éloigner du monde, et, par une fuite sage et chrétienne , vous mettre à couvert de ses traits empoisonnés.
Ainsi Dieu lui-même le concluoit-il lorsqu'il défendoit si expressément à son peuple de se mêler parmi les nations étrangères , et de faire jamais aucune alliance avec ces idolâtres. Parceque c'étoient des infidèles, et que les Israélites n'étoient déjà que trop portés d'euxmêmes à la superstition , le Dieu d'Israël prévoyoit que tant que ce peuple aveugle et grossier seroit en société de vie avec les étrangers, il ne manqueroit pas de prendre leurs sentiments et d'embrasser le même culte ; et voilà pourquoi il leur étoit si formellement ordonné , et sous de si grièves peines , de s'en tenir séparés. Ainsi le même Seigneur se comporta-t-il à l'égard de Lot , quand il le voulut garantir de l'incendie de Sodome. Il lui envoya un ange pour le faire soi tir de cette ville criminelle , et pour le conduire sur la montagne. Prenez garde , s'il vous plaît : Dieu pouvoit , au milieu même des nations les plus infidèles , conserver la foi dans le cœur des Juifs, et les affermir dans la vraie religion. Dieu pouvoit , dans l'embrasement de Sodome, rendre Lot inaccessible aux atteintes du feu , et en amortir toute l'activité par rapport à lui. Dieu , dis-je , pouvoit l'un et l'autre : mais pour l'un , il eût fallu un miracle dans l'ordre de la grâce ; et pour
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l'autre, un miracle dans l'ordre delà nature. Je veux dire que pour préserver le peuple de Dieu des superstitions de l'idolâtrie parmi des idolâtres, il eût fallu un secours de la grâce tout extraordinaire, qui eût été un miracle , ou une espèce de miracle dans l'ordre surnaturel; et que pour détourner les flammes de Lot, ou pour empêcher qu'il n'en fût consumé, quoique de toutes parts il s'en trouvât investi , il eût pareillement et incontestablement fallu un autre miracle, et un des plus grands miracles, dans l'ordre naturel. Or Dieu ne fait point ainsi des miracles sans nécessité ; et comme il y avoit une voie plus commune, qui étoit l'éloignement et la fuite, pour mettre Lot et les Juifs à couvert du danger et des malheurs dont ils étoient menacés, c'est pour cela que Dieu vouloit qu'ils eussent recours à ce moyen plus conforme aux lois de sa providence.
Mais reprenons; et pour en revenir à nous-mêmes, la conséquence qu'il y a donc à tirer de la corruption du monde et de la connoissance que nous avons des dangers inévitables où nous engage le commerce du monde, c'est celle que j'ai marquée : de renoncer au monde, d'abandonner le monde, de ne le laisser point approcher de nous, et de ne nous point approcher de lui, afin qu'il ne puisse nous communiquer son poison. Voilà le préservatif nécessaire dont nous devons user. Je dis nécessaire; car, taudis que nous avons ce moyen et que nous le négligeons, de compter que Dieu y supplée par un autre hors des voies ordinaires de sa sagesse ; de nous promettre qu'il nous favorisera d'une protection particulière et toute puissante, c'est faire fond sur un miracle, et c'est se rendre indigne d'un miracle, que de l'attendre, lorsque, sans ce miracle, nous avons une ressource plus commune, et qu'il ne tient qu'à nous d'éprouver. Dieu veut bien vous aider dans le divorce que vous avez à faire avec le monde ; il veut bien pour cela vous prévenir, vous seconder, vous fortifier ; mais du reste, après avoir là-dessus satisfait h tout ce que lui dictent sa providence et sa miséricorde, il vous confie, pour ainsi parler, vous-même à vousmême, il vous charge de votre propre salut, et il vous dit comme l'ange dit à Lot, lorsqu'il l'eut mené jusqu'au pied de la montagne qui lui devoit servir d'asile : Salva animant tuam (Gènes., 19) : Sauvez-vous maintenant, et retirez-vous. Vous voyez le péril : voici par où vous pourrez échapper; prenez cette route qui vous est ouverte, il n'y en a point d'autre pour vous.
Dieu vous le dit, Chrétiens, et moi-même je vous l'annonce de sa part : mais parceque tout contagieux qu'est le monde vous l'aimez, et que souvent même ce qui en fait la plus mortelle contagion, c'est ce qui vous flatte et ce qui vous plaît davantage; au lieu de le fuir comme vous récûnnoissez qu'il le faudroit, vous vous prévalez, pour y demeurer, de certains engagements qui vous y retiennent, à ce que vous prétendez, malgré vous. Vous dites assez qu'il seroit à souhaiter pour vous de vivre hors du monde, que vous enviez le sort des soli-
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taires et des religieux; mais vous ne manquez pas en même temps d'ajouter que vous n'êtes pas maîtres de vous, et que vous êtes attachés par des liens qu'il n'est guère en votre pouvoir de rompre. Or c'est ce prétexte que j'ai maintenant à combattre ; et, pour le détruire, je ne veux que quelques réflexions où je vous prie d'entrer avec moi. Elles me paroissent convaincantes.
Car, de quelque nature que puissent être les engagements qui vous arrêtent, il y a, et c'est la première réflexion, il y a un engagement supérieur qui doit l'emporter sur tous les autres. Quel est-il? je l'ai déjà dit : l'iniérêt de votre ame et de votre salut éternel. Dès que ce salut éternel, que cet intérêt de votre ame est en compromis avec toute autre chose, ce qui étoit engagement pour vous cesse de l'être ; ou de tous les engagements humains il n'y en a aucun qui ne doive être sacrifié. Par conséquent, dire, comme vous le dites , Je ne puis faire mon salut dans le monde, j'y suis trop exposé; et du tempérament dont je me connois, avec les dispositions que je sens dans mon cœur, il ne m'est presque pas possible de me maintenir dans un élat d'innocence ; parler de la sorte, c'est dire en même temps, quoique tacitement : Je suis donc obligé de quitter le monde, et il n'y a point de liaison si étroite avec le monde que je ne doive rompre ; pourquoi ? parceque de garder mon innocence, de mettre en sûreté mon ame, de pourvoir à mon salut, c'est ma première affairé, et que ce qu'il y a de premier en tout doit avoir sur tout le reste la préférence. Ainsi, parcequ'entre les biens naturels, la vie est le premier bien, dès qu'elle est en péril, à quelles extrémités, pour la sauver, n'en vient-on pas? à quoi ne renonce-t-on pas, et de quoi ne se prive-t-on pas? Que le négociant le plus intéressé, après avoir cherché, au-delà des mers, des trésors qui lui ont coûté mille fatigues, se trouve, dans son retour, assailli de la tempête, il fera jeter toutes ces richesses et les abandonnera à la merci des flots, pour décharger le vaisseau qui le porte, et pour éviter par-là le naufrage. Que le mondain le plus sensuel ne puisse autrement se garantir d'une mort prochaine que par la plus douloureuse opération, ou par le régime le plus ennuyeux et le plus gênant, non seulement il s'y condamnera lui-même, mais il se tiendra encore heureux de pouvoir ainsi prolonger ses jours. A combien plus forte raison un chrétien doit-il donc, pour une vie mille fois plus précieuse, qui est la vie de l'ame, pratiquer cette grande maxime du Fils de Dieu : Si votre œil vous scandalise, arrachez-le : Si oculus tuas scandalisât tey erue eum (Mattu., 5) ! Si votre bras est pour vous un sujet de chute, coupez-le : Si manas tua scandalisât le, abscide eam (Ibid.) ! Mais un bras, un œil, sont bien chers, parcequ'ils sont bien nécessaires. 11 n'importe : dès qu'un autre bien plus nécessaire encore, et souverainement nécessaire, demande que vous vous passiez de ce bras et de cet œil, vous ne devez pas hésiter un moment. Car, comme je vous l'ai déjà fait observer, ce souverain
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bien est la fin dernière ; et quand il est question de la fin dernière, on ne délibère point, ou l'on ne doit point délibérer.
Pourquoi, écrivoit saint Jérôme, voulez-vous rester dans un lieu où, tous les jours, vous êtes dans la nécessité de vaincre ou de périr? Quid neccsse habes in eâ versari domo, ubi quotidiè necesse sit mit vinccre> aut perire (Hieron. )? Ainsi parloit ce Père; et moi, si j'ose enchérir sur sa pensée, je vous dis : Pourquoi voulez-vous rester dans un lieu où vous ne vaincrez pas, et où il est presque infaillible que vous périrez? Mais je suis résolu d'y vaincre : vous le croyez ; et je soutiens, moi, que ce n'est qu'une fausse résolution, ou du moins que ce ne sera qu'une résolution inefficace. Fausse résolution qui vous trompe : car si, de bonne foi, vous vouliez vaincre le monde , et si, après avoir compris de quelle importance il vous est de ne vous y pas laisser corrompre, vous vous étiez bien déterminé à vous défendre contre ses attaques, vous ne balanceriez pas tant à le fuir , puisque vous ne pouvez ignorer que la fuite est au moins le plus sûr et le plus fort rempart que vous ayez à lui opposer. Résolution inefficace qui se démentira dans l'occasion. Le passé suffit pour vous l'apprendre. En combien de rencontres l'occasion a-t-elle fait évanouir toutes les résolutions que vous aviez formées ? Le monde sera toujours aussi engageant pour vous qu'il l'a été, vous serez toujours aussi foible pour lui résister; et Dieu ne vous donnera pas plus de secours dans le péril où vous vous serez vous-même précipité. C'est de quoi vous êtes dans le fond assez instruit, quoique vous tâchiez de vous persuader au contraire : et si vous vouliez sans déguisement traiter avec vous-même, et bien rentrer en vous-même, vous verriez que cette résolution imaginaire de combattre et de vaincre n'est qu'un prétexte et une illusion. Car en voici le mystère : vous aimez le monde, et parceque vous y êtes attaché et que vous l'aimez , vous ne pouvez vous résoudre à le quitter. Cependant, avec un reste de religion et de crainte de Dieu que vous n'avez pas perdu, vous découvrez toute la malignité du monde, et votre conscience, malgré vous, vous dicte intérieurement que le bon parti seroit de s'en éloigner : mais ce parti ne vous plaît pas, et vous en prenez un autre. Afin de ne vous pas séparer de ce que vous aimez, vous voulez toujours avoir les mêmes habitudes dans le monde. Mais aussi pour calmer votre conscience, qui voit le péril et qui s'en alarme, vous comptez sur une résolution chimérique de tenir ferme désormais, en quelque rencontre que ce soit, et de demeurer inébranlable ; c'est-à-dire que vous vous jouez vousmême, et que vous prenez plaisir à vous perdre , sans vouloir le remarquer. De là vous vous obstinez toujours à vous présenter au combat, lorsqu'on vous dit qu'il faudroit l'éviter, lorsque Dieu vous ordonne de l'éviter, lorsque mille épreuves funestes vous ont fait connoîlre qu'il est pour vous d'une conséquence infinie de l'éviter.
D'autant plus coupable (et c'est la seconde réflexion), d'autant plus
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coupable dans cet entêtement opiniâtre qui vous fait toujours revenir au monde et aux sociétés du monde, que ces engagements dont vous pensez pouvoir vous autoriser ne sont point communément tels que vous vous les représentez. Car il est vrai, après tout, qu'il y en a d'une telle espèce qu'on ne peut presque les rompre, et qu'il n'est pas même à propos de les rompre sans une évidente et une extrême nécessité. Aussi n'est-ce pas de ceux-là que je parle, et je sais qu'alors on peut se confier en la providence et la grâce de Dieu, lequel ne manque jamais à une ame qui n'agit que selon sa vocation et par son ordre, et qui du reste n'omet de sa part aucune des précautions qu'elle peut apporter. Il feroit plutôt des miracles pour la soutenir. Mais, à bien examiner ce qu'on appelle, dans l'usage le plus ordinaire, engage-* ments du monde, on trouvera que ce ne sont point des engagements nécessaires; que ce sont des engagements de passion , des engagements de curiosité, des engagements de sensualité et de mondanité. Car voilà comment je regarde ces visites si assidues que vous rendez surtout à telles personnes et en telle maison; ces assemblées où vous vous trouvez si régulièrement, et où vous employez presque tout votre temps ; ces parties de plaisir et de jeu dont vous vous faites une des plus grandes occupations de votre vie ; ces conversations inutiles, où vous écoutez, aux dépens du prochain, tous les bruits du monde, où vous apprenez des autres ce que vous devriez ignorer, et où ils apprennent de vous ce qu'ils devroient eux-mêmes ne pas savoir; ces spectacles où vous n'allez, dites- vous, que par compagnie, mais enfin où vous allez, où vous assistez, et dont le poison s'insinue d'autant plus dangereusement dans votre esprit et dans votre cœur, que vous l'apercevez moins. Voilà comment je regarde ces modes dans les parures, dans les habillements, dans les ornements de la tête, dans les agréments du visage, que la vanité du sexe a introduites, et dont elle a fait de si damnabîes coutumes et de si fausses lois. Voilà comment je regarde tant de liaisons que vous entretenez, tant d'intrigues où vous vous engagez, tant de projets que vous formez. Avouez-le, mon cher auditeur, et ne cherchez point à vous tromper vous-même : ne pourriez-vous pas vous passer de tout cela, modérer tout cela, beaucoup retrancher de tout cela? Mais mon état le demaride.Volre état? et quel état"? Est-ce votre état de chrétien ou de chrétienne ? bien loin de le demander , il le condamne, il le défend. Est-ce votre état de mondain ou de mondaine? mais qu est-il nécessaire que dans votre état vous voyiez un mondain ou une mondaine? qu'esi-il nécessaire que dans cet état vous vous conduisiez selon l'esprit du monde, et non selon l'esprit de Dieu? Or l'esprit de Dieu ne connoît point pour de véritables engagements toutes ces manières et tous ces usages du monde, qui ne sont fondés que sur les principes et sur les sentiments de la nature corrompue. Vous rae direz que ie njonde sera surpris du divorce que vous ferez
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avec lui ; qu'on en parlera, qu'on en raisonnera, qu'on en raillera. Eh bien ! vous laisserez parler le monde ; vous le laisserez raisonner, railler tant qu'il lui plaira ; et vous aurez, malgré tous les discours du monde , Ja consolation intérieure de voir que vous suivez le bon chemin, que vous vous mettez hors de danger, et que vous vous sauvez. Sera-ce le monde qui viendra vous tirer de l'abîme éternel , quand vous y serez une fois tombé? Sur mille sujets qui se présentent dans la vie , êtes-vous fort en peine de l'opinion du monde, et en faitesvous la règle de vos entreprises et de vos démarches? Si le monde m'approuve , dites-vous, j'en aurai de la joie ; mais s'il ne m'approuve pas , je sais ce qui m'est utile et avantageux, et je ne prétends point me rendre l'esclave du monde , ni abandonner de solides intérêts pour m'asservir à ses vaines idées. Ah ! mon cher auditeur, n'aurez-vous donc des mesures à garder avec le monde, ou ne croirez-vous en avoir que sur ce qui concerne votre ame et votre éternité? Mais je dis plus, et je suis persuadé que le monde lui-même vous rendra tôt ou tard la justice qui vous sera due, et qu'il s'édifiera de votre absence et de votre fuite , quand il vous la verra soutenir chrétiennement et sagement.
Quoi qu'il en soit, j'en reviens toujours à ma proposition, et c'est par où je finis : Fuyons le monde , sortons de cette Babylone, Egredimini de Babylone (Isai., 48) ; retirons-nous, autant qu'il est possible, de cette terre maudite, où règne le trouble et la confusion : Fucjite de medio Babylonis (Jerem., 51). Nous y sommes chacun intéressés , puisqu'il y va de notre ame pour chacun de nous. Ne la livrons pas à un ennemi si dangereux. 11 ne cherche qu'à la perdre : tirons-la, et, s'il le faut, arrachons-la par violence de ses mains. Quelque effort qu'il y ait à faire, quelque victoire et quelque sacrifice qu'il en coûte, nous serons bien payés de nos peines si nous pouvons nous assurer un si riche trésor : Et salvet unusquisque animam suam (Ibid.). Vous surtout, femmes mondaines (car il est certain, et nous le voyons, que ce sont communément les personnes du sexe qui s'entêtent davantage du monde, et qui y demeurent attachées avec plus d'obstination) , vous, dis-je, femmes du siècle, ayez devant Dieu et devant le monde même le mérite d'avoir quitté le monde avant qu'il vous ait quittées. L'accès favorable que vous y avez, l'encens que vous y recevez , l'empire que vous semblçz y exercer, tout cela n'a qu'un temps, et un temps bien court. Ce temps est suivi d'un autre où te monde s'éloigne, où il n'a plus que de l'indifférence pour ce qu'il idolâtroit ; et même que du mépris, lorsqu'il voit que malgré toute son indifférence on s'opiniâtre à le rechercher. Faites par devoir ce qu'il faudra bientôt faire par nécessité. Et vous au moins, que le cours des années a en effet réduites dans cette nécessité qui vous est si dure, n'en ayez pas la peine sans en recueillir le fruit. D'involontaire qu'elle est par elle-même, changez-la par une sainte résolution
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dans un moyen salutaire de retourner à Dieu , et de vous remettre dans la voie" du salut. Tout contribuera à seconder ce dessein, tout le favorisera. Dieu par sa grâce vous y aidera, et le monde y ajoutera son suffrage. Car si vous avez à craindre les railleries du monde , ce n'est plus désormais quand vous vivrez séparées de lui, mais au contraire quand vous voudrez toujours entretenir les mêmes liaisons avec lui. Autrefois il eût demandé pourquoi Ton ne vous voyoit point ici ni là ; mais peut-être commence-t-il maintenant à demander pourquoi l'on vous y trouve, et ce qui vous y attire. Heureuses que votre Dieu soit encore disposé à vous recevoir, quoique vous n'ayez que les restes , et, si j'ose le dire, que le rebut du monde à lui offrir !
Ce n'est pas toutefois, Chrétiens, pour ne rien exagérer, qu'il n'y ail un certain monde dont la société peut être innocente, et avec qui vous pouvez converser. Dieu s'est réservé partout des serviteurs ; et , au milieu des eaux qui inondèrent toute la terre , il y avoit une arche qui renfermoit une famille sainte et une assemblée de Justes. Ainsi jusque dans le siècle il y a un monde fidèle, un monde réglé, un monde, si je puis m'exprimerde la sorte, qui n'est point monde. Dès que vous vous en tiendrez là , et que du reste vous y garderez toute la modération nécessaire, c'est-à-dire que vous ne passerez point les bornes d'une bienséance raisonnable, d'une amitié honnête, et, si vous voulez, d'une réjouissance modeste et chrétienne, j'y consentirai. Encore vous dirois-je alors que vous devez veiller sur vous-mêmes, que vous devez vous défier de vous-mêmes , que vous devez bien mesurer les temps que vous y donnez, que vous devez bien examiner les impressions que vous en rapportez; et que, pour ne vous y pas tromper, vous ne devez jamais oublier l'importante pratique que je vous ai d'abord proposée, d'avoir vos heures de recueillement et d'une solitude entière, où vous vous demandiez]compte à vous-mêmes de vous-mêmes, et où vous vous prépariez à le rendre à Dieu, et à recevoir de lui la récompense éternelle , que je vous souhaite , etc.