‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 128 sur 164 · LE MERCREDI DE LA CINQUIÈME SEMAINE · texte numérisé non relu

LE MERCREDI DE LA CINQUIÈME SEMAINE

sur l'état du péché et l'état de la grâce.

Sujet. Si vous ne voulez pas me croire, croyez à mes œuvres,, afin que vous connaissiez et que vous croyiez que mon Père est en moi, et que je suis dans mon Père.

Il falloit que Jésus-Christ, pour être saint, fût dans Dieu, et que Dieu fût en lui* Sans cela il n'eût pu dire, comme il le dit aujourd'hui, que toutes ses œuvres rendoient témoiguage en sa faveur, et qu'elles étoient devant Dieu d'un prix infini. Ainsi voulons-nous connoitre la valeur de nos actions et le fruit que nous en pouvons espérer ; jugeons-en par le principe d'où elles partent, et voyons si elles sont faites dans l'état du péché ou dans l'état de la grâce. Deux états dont j'ai à vous entretenir dans ce discours, par rapport au mérite de nos œuvres.

Division. Rien n'est plus important pour nous que de nous enrichir pour le ciel. D'où je forme ces deux propositions. État du péché, état souverainement malheureux, parcequ'alors, quoi que fasse le pécheur, son péché en détruit devant Dieu tout le mérite ; première partie. État de ta grâce, état souverainement heureux, parcequ'alors, pour peu que fasse le Juste, la grâce qui le sanctifie en relève devant Dieu le mérite ; deuxième partie.

Première partie. État du péché, état souverainement malheureux, parcequ'alors, quoi que fasse le pécheur, son péché en détruit devant Dieu tout le mérite. Je ne dis pas que nos actions bonnes d'elles-mêmes, en conséquence du péché ou dans l'état du péché, deviennent mauvaises et criminelles. Erreur condamnée dans le concile de Constance. Je ne dis pas non plus que l'état du péché les rende absolument inutiles pour le salut, puisqu'alors elles disposent le pécheur à sa conversion, et qu'elles lui servent de moyens pour retourner à Dieu. Mais je dis que nos actions même vertueuses et surnaturelles, faites dans l'état du péché, ne méritent rien pour le ciel; et ce qu'il y a de plus déplorable, qu'elles ne recouvrent jamais ce mérite qu'elles ont une fois perdu, hur quoi j'avoue d'abord que je ne puis assez admirer la profondeur et la sévérité des jugements de Dieu. Car enfin, je ne suis pas surpris que les actions les plus éclatantes selon le monde soient souvent les plus indigues des recompenses de Dieu , parcequ'elles sont souvent les plus vicieuses dans leur fond. Je ne suis pas surpris que certaines vertus morales ne soient comptées pour rien devant Dieu, parceque ce sont des vertus purement humaines. Je conçois même comment des actions chrétiennes, au moins eu apparence, sont cependant rejetées de Dieu, parcequ'elles se trouvent corrompues dans l'intention et dans le motif. Mais que des actions vraiment religieuses et saintes dans toutes leurs circonstances, hors qu'elles n'ont pas été faites dans l'état de la grâce, soient éternellement et absolument perdues, c'est ce qui me fait trembler, et ce qui m'apprend combien le péché est un mal à craindre.

Or l'arrêt néanmoins en est porté dans l'Écriture, et l'Apôtre lui-même l'a prononcé, en disant aux Corinthiens : Quoi que je fasse, et quoi que mon zèle m'inspire, si je ne suis pas en grâce avec Dieu et si je n'ai pas la charité, c'est en vain que je travaille. D'où saint Chrysostome conclut que Dieu donc a bien en horreur le péché, puisque, tout bon qu'il est, il n'a, pour un seul péché, nul égard à ce qu'il y a d'ail-

leurs de plus héroïque et de plus grand. Voyons-en les raisons. J'en trouve surtout deux.

Première raison, tirée de l'état ou de la disposition habituelle du pécheur. Car l'état du péché est un état de mort. Or, dans un état de mort, comment faire des actions de vie? et si ce ne sont pas des actions de vie, comment mériteroient-elles la plus excellente de toutes les vies, qui est la vie de la gloire ? C'est donc dans cet état qu'on peut dire au pécheur ce que l'ange de l'Apocalypse disoit à un des premiers évoques de l'Eglise : Scio opéra tua, quia nomen habes quod vivas, et mortuus es.

Approfondissons encore cette pensée. Selon tous les Pères et les théologiens, le péché anéantit l'homme en quelque manière, et le réduit, par une espèce de destruction, à n'être plus rien dans l'ordre de la grâce. Or, d'un rien on ne doit rien attendre. Les pécheurs se sont endormis, disoit David, et dans cet état il leur est arrivé ce qui arrive quelquefois à un homme qui dort. Il se croit riche ; mais à son réveil il n'aperçoit rien dans ses mains.

Seconde raison, fondée sur la nature du mérite. Nos actions ne sont méritoires pour l'éternité qu'autant qu'elles sont consacrées et comme divinisées par Jésus- Christ. Or, pour cela, il faut que nous soyons unis à Jésus-Christ par la charité. Tandis que cette union subsiste, nos actions tirent de lui une vertu particulière ; mais ôtez cette communication, nous devenons, selon la figure de l'Évangile, comme des sarments inutiles. Prophète, disoit Dieu, parlant à Ézéchiel, que veux-tu que je fasse du sarment? On met en œuvre tout autre bois ; mais le bois de la vigne, sans force, sans solidité, à quoi est-il propre qu'à jeter au feu? Tel est l'état d'un homme séparé de Jésus-Christ par le péché.

Mais si cela est, que pouvons-nous dire de la plupart des hommes? Omnes declinaverunt ; simul inutiles facti sunt. Combien peu de chrétiens, engagés dans le coma merce du monde, sont en état d'agir utilement pour Dieu et pour eux-mêmes !

Cependant devez-vous conclure de là que dans l'état du péché il ne faut donc plus se mettre en peine de bien faire, ni de bien vivre, puisque les œuvres les plus saintes ne sont de nulle valeur? Raisonnement impie. Au contraire, 1° il y a des œuvres d'obligation que vous ne pouvez omettre dans l'état même du péché, sans vous rendre coupable d'un nouveau péché ; 2° vous devez tâcher, non seulement par ces œuvres d'obligation, mais par des œuvres de surérogation, à toucher la miséricorde de Dieu et à fléchir sa justice. En use-t-on autrement dans le monde, surtout à la cour? et que ne fait-on point pour rentrer dans la grâce du prince, quand on s'est attiré son indignation?

Deuxième partie. Ëtatde la grâce, état souverainement heureux, parcequ'alors, pour peu que fasse le Juste, la grâce, qui îe sanctifie, en relève devant Dieu le mérite. Il y a une espèce d'émulation entre la miséricorde de Dieu et sa justice; en sorte qu'autant qu'il est sévère à l'égard du pécheur, autant est-il miséricordieux à l'égard du Juste. Pour dédommager les hommes des pertes qu'ils dévoient faire dans l'état du péché, il a voulu, dit le chancelier Gerson, quils pussent acquérir dans 1 état de la grâce, par les moyens les plus faciles, des richesses infinies. Faites-vous un trésor pour le ciel; et de quoi? des moindres actions, des moindres souffrances. Ramassez tout, jusques aux fragments. Quels sont ces fragments, demande saint Grégoire pape? ce sont mille petits mérites que nous négligeons, et que nous pouvons recueillir. Avec peu, reprend saint Bernard, on gagne beaucoup auprès de Dieu. Ce que nous faisons n'est rien, et ce qu'il nous promet comprend tout. Cent pour un, voilà le traité qu'il fait avec nous.

Ainsi le Fils de Dieu dans l'Évangile s'engage à nous donner son royaume ; pour quoi ? pour un verre d'eau. Où donc est notre prudence, si nous ne profitons pas d'une telle libéralité? Le laboureur ne néglige pas son grain, sous prétexte que c'est peu de chose; mais il le cultive, pareequ'il sait que ce grain, tout petit qu'il est, contient toute l'espérance de l'avenir. Ainsi devons-nous ménager tant d'occasions qui se présentent tous les jours de mériter devant Dieu, et c'est néanmoins de quoi nous ne tirons nul avantage.

Cependant ne cessons point d'admirer le pouvoir de la grâce sanctifiante. Cardans cet état, il n'est pas même nécessaire que nos œuvres soient saintes par elles-mêmes ;

c'est assez, quoiqu'elles soient indifférentes de leur nature, que la charité les dirige et que la grâce les anime. Vous me demandez sur quoi tout ceci est fondé : sur trois belles qualités qui conviennent au Juste, et qui le distinguent devant Dieu. \<> Qualité d'ami de Dieu, 2° qualité de ministre de Dieu, 3° qualité de membre incorporé à Jésus-Christ, qui est l'Homme-Dieu.

\. Qualité d'ami de Dieu. D'un ami tout est bien reçu, et les moindres services de sa part ont un agrément particulier. Vous avez blessé mon cœur, dit l'Époux à l'ame fidèle; et par où l'avez- vous blessé? par l'éclat d'un de vos yeux, et par un cheveu de votre tête. Que signifie cela, sinon que le cœur de Dieu est aussi bien touché delà fidélité du Juste dans les petites choses que dans les grandes ?

2. Qualité de ministre de Dieu, parceque le Juste, agissant comme Juste, agit pour Dieu et au nom de Dieu. Or, quand les Saints agissoient au nom de Dieu, que n'ontils pas fait avec les plus foibles instruments ? Moïse avec une baguette remplit l'Egypte de prodiges.

5. Qualité de membre incorporé à Jésus-Christ, qui est l'Homme-Dieu. Car du moment que nous sommes en grâce avec Dieu, nous ne faisons plus qu un corps avec Jésus- Christ. Par conséquent c'est Jésus-Christ qui agit en nous. Or si c'est Jésus- Christ qui agit en nous, de quel prix doivent être toutes nos actions ! Du reste, que ne fait-on pas pour s'enrichir et pour s'agrandir dans le monde ? Si je vous disois que dans l'état de la grâce tout réussit et tout prospère selon le monde, quelle ardeur allumerois-je tout-à-coup dans vos cœurs? Et si j'ajoutois-que cette prospérité temporelle est attachée aux moindres exercices du christianisme, avec quel zèle vous les verroit-on pratiquer! Or ce que je ne puis vous dire à l'égard du monde et de ses faux biens, je vous le dis par rapport à Dieu et au bonheur que vous en devez attendre. Jusques à quand, ô mon Dieu, les enfants des hommes aimeront-ils la bagatelle ? Dissipez le charme qui les aveugle. Pénétrez -les d'une crainte salutaire du péché; et inspirez-leur une haute estime de votre grâce.

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