‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 127 sur 164 · LUNDI DE LA CINQUIÈME SEMAINE · texte numérisé non relu

LUNDI DE LA CINQUIÈME SEMAINE

sur l'amour de dieu.

Sujet. Or il dit cela de Vesprit qu'ils dévoient recevoir par la foi.

Nous devons tous être animés du même esprit que les apôtres, et cet esprit que leur promettoit le Fils de Dieu étoit un esprit de vérité, mais surtout un esprit d'amour. Or n'est-il pas étrange qu'uniquement créés pour aimer Dieu, nous ayons peut-être jusqu'à présent ignoré en quoi consiste l'amour de Dieu? Il est donc important de vous eu donner une connoissance exacte, et c'est ce que je vais faire dans ce discours.

Division. Adoucir les préceptes de la loi de Dieu, et les outrer, ce sont deux extrémités entre lesquelles nous devons prendre un juste milieu. Sans donc exagérer vos obligations touchant l'amour de Dieu, ni les diminuer, je vous dirai précisément ce que l'Évangile nous enseigne. Cela supposé, j'entre dans mon dessein, et je prétends que l'amour de Dieu qui nous est commandé doit avoir trois caractères : l'un par rapport à Dieu, l'autre par rapport à la loi de Dieu, le troisième par rapport au christianisme, où nous sommes engagés par la vocation de Dieu. Par rapport à Dieu, amour de préférence, première partie. Par rapport à la loi de Dieu, amour de plénitude , deuxième partie. Par rapport au christianisme, amour de perfection, troisième partie.

Première partie. Amour de préférence, c'est-à-dire amour en vertu duquel je préfère Dieu à toute créature. Dieu ne me commande pas de l'aimer d'un amour tendre et sensible; cette sensiblité n'est pas toujours en mon pouvoir : ni d'un amour contraint et forcé ; il ne seroit pas honorable à Dieu d'être aimé de la sorte : ni même d'un amour fervent jusqu'à certain degré ; ce degré de ferveur ne m'est pas connu, et Dieu n'a pas voulu me le prescrire : mais il exige de moi que je l'aime par préférence à tout ce qui n'est pas Dieu, en sorte que je sois prêt à tout quitter et à tout sacrifier pour lui.

Cet amour n'est-il pas bien raisonnable ? un roi veut être servi en roi ; pourquoi Dieu ne sera-t-il pas aimé en Dieu? Or il ne peut être aimé en Dieu, s'il n'est aimé

préférablement à toutes les créatures, puisqu'il n'est Dieu que parcequ'il est au-dessus de toutes les créatures.

Ainsi l'aimoit saint Paul, quand il s'écrioit : Qui me séparera de la charité de Jésus- Christ ? L'apôtre, en faisant ce défi à toutes les créatures, ne parloit point par un excès de zèle ; mais il exprimoit seulement l'obligation commune de l'amour de Dieu. Application de ces paroles aux différentes occasions où nous pouvons nous trouver, et où nous devons dire comme saint Paul, et dans le même sens : Je suis certain que ni la mort, ni la vie, ni la grandeur, ni l'abaissement, ni les principautés, ni les puissances, ni toute autre créature ne pourra jamais me détacher de mon Dieu.

Tel étoit aussi le sentiment de saint Augustin. Si Dieu, disoit ce Père, vous offroit les biens du monde, et qu'il vous en assurât la possession pour toute l'éternité; mais à une condition, qui seroitde ne le voir jamais, voudriez-vous les avoir à ce prix ? Si cela est, vous n'aimez pas Dieu, pareeque vous ne l'aimez pas au-dessus de tous les biens temporels.

Faisons une supposition plus naturelle encore et plus présente. Imagiaez-vous la chose du monde pour laquelle vous avez plus de passion ; c'est votre honneur. Supposons qu'on vous l'ait ôté. Sur cela je vous demande si vous aimez assez Dieu pour croire que vous voulussiez alors lui faire un sacrifice de votre ressentiment. Il est difficile, j'en conviens, d'être disposé de la sorte : mais difficile tant qu'il vous plaira, c'est une disposition nécessaire, et sans laquelle il n'y a point de vrai amour de Dieu. Amour de préférence ; c'est ce qui condamnera au jugement de Dieu tant d'ames mondaines, qui, pour s'être attachées à de fragiles créatures, les ont aimées jusqu'à oublier l'essentielle obligation que leur imposoit la charité due au créateur. C'est ce qui condamnera en particulier tant de pères et de mères, tant de femmes chrétiennes, tant d'amis trop affectionnés à ceux qu'ils ne dévoient aimer qu'après Dieu et que pour Dieu.

Deuxième partie. Amour de plénitude par rapport à la loi de Dieu, c'est-à-dire amour qui nous doit faire observer toute la loi de Dieu ; et voilà le mystère de cette grande parole de l'Apôtre : Plenitudo legis est dilectio. Il n'en est pas de la charité comme des vertus morales et naturelles , en sorte que nous puissions dire quand nous accomplissons un précepte, J'ai une charité commencée ; si j'en accomplis plusieurs, cette charité croît en moi, et elle sera parfaite lorsque je les accomplirai tous. Non, il n'en va pas ainsi. L'essence de la charité ne souffre point de partage, nou plus que la substance de la foi. Doutez d'un seul article, plus de foi; et violez un seul précepte, plus d'amour de Dieu.

C'est donc dans l'amour de Dieu que sont réunis comme dans leur centre tous les commandements de la loi, pareeque cet amour, en vertu de ce qu'il contient et de ce que nous appelons sa plénitude, est une défense générale de tout ce qui répugne à l'ordre, et un commandement universel de tout ce qui est conforme à la raison. En sorte que dire intérieurement à Dieu qu'on l'aime, c'est lui promettre d'obéir à toutes ses volonlés.

Sur quoi saint Augustin fait une réflexion bien judicieuse, en comparant deux passages de l'Evangile , l'un où Jésus-Christ dit : Si vous gardez mes commandements, vous serez dans l'exercice actuel de mon amour ; et l'autre, où il dit : Si vous m'aimez, gardez mes commandements. Est-ce donc par la charité que la loi s'accomplit? demande saint Augustin; ou bien est-ce par l'accomplissement de la loi que la charité se pratique? L'un et l'autre, répond ce Père, se vérifie parfaitement. Car quiconque aime Dieu de bonne foi a déjà rempli tous les préceptes dans la disposition de son cœur : et quand il vient à les accomplir dans l'exécution, il ratifie seulement et il confirme par ses œuvres ce qu'il a déjà fait par ses sentiments. D'où il s'ensuit qu'un homme qui manque à un point de la loi, quoiqu'il observe tous les autres, n'a pas plus de charité, j'entends de cette charité divine et surnaturelle qui nous sauve, que s'il manquoit à toute la loi. Comment cela ? pareequ'en omettant un point de la loi, il n'a plus ce qui est essentiel à la charité, savoir, une volonté efficace de remplir toute l'étendue de la loi.

Voilà le sens de cette parole de saint Jacques : Quiconque pèche contre un seul précepte est aussi coupable, c'est-à-dire perd aussi immanquablement la grâce et la

charité, que s'il pèclwit contre tons. Et cette loi. mon Dieu, reprend saint Bernard, cette loi de votre amour n'est-elle pas bien juste ? Qu'un ami m'ait manqué à moimême dans une affaire importante, quoiqu'en toute autre chose il soit sans reproche à mon égard, je ne le regarde plus alors comme ami.

Faut-il conclure de là que quand on a une fois violé un précepte et perdu la charité, on peut donc impunément les violer tous ? ceseroit raisonner en impie et en mercenaire. Quelque indivisible que soit la charité, il est toujours vrai, reprend saint Augustin, que plus vous violez de commandements, plus vous vous rendez Dieu ennemi, plus le retour à sa grâce vous devient difficile, plus vous grossissez ce trésor de colère qu'il produira contre vous au jour de ses vengeances. Mais du reste, convenons aussi qu'il y a bien de l'illusion dans la conduite des hommes à l'égard de ce grand précepte : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu. Rien de plus aisé que d'aimer Dieu en paroles, mais rien de plus rare que de l'aimer en pratique.

Troisième partie. Amour de perfection par rapport au christianisme. Ceci se réduit à deux points. 1° Dans le christianisme le précepte de l'amour de Dieu impose à l'homme des obligations beaucoup plus grandes que dans l'ancienne loi. 2° Par conséquent l'acte d'amour de Dieu doit être dans nous beaucoup plus héroïque qu'il ne devoit l'être dans un Juif ou dans un Gentil, avant que la loi de grâce eût été publiée.

I.Dans le christianisme le précepte de l'amour de Dieu impose à l'homme des obligations beaucoup plus grandes que dans l'ancienne loi : pourquoi cela? parceque la loi nouvelle, à quoi il nous oblige, est beaucoup plus sainte que la loi de Moïse. Il est vrai que c'est une loi douce, selon la parole de Jésus-Christ : mais non point en ce sens qu'elle nous prescrive des devoirs moins rigoureux. Ce n'est point en cela, dit Tertullien, que consiste sa liberté. Au contraire, combien de fois le Sauveur du monde nous a-t il déclaré que pour être son disciple, il falloit renoncer au monde et se renoncer soi-même beaucoup plus parfaitement que Moïse ne le demandoit? On a dit à vos pères que telle et telle chose leur étoient permises, ainsi parloit-il aux Juifs ; et moi je vous dis que ces choses alors prétendues permises ne le seront plus pour vous. Cela nous fait entendre, quoiqu'en aient pensé quelques interprètes, que Jésus-Christ a enchéri sur la loi de Moïse, et qu'il nous a imposé dans sa loi de nouveaux préceptes.

Voilà ce que Tertullien appeloit le poids du baptême, et voilà pourquoi il s'étonnoit que les catéchumènes eussent tant d'empressement pour être incorporés dans l'Église de Jésus-Christ. Il raisonnoit mal dans la conséquence qu'il tiroit : mais son principe étôit toujours vrai, que le baptême est pour nous un engagement pénible et onéreux. Mais il y ena, dites-vous, qui ne sentent pas ce joug. A cela je réponds qu'ils ne le sentent pas, ou parceque Dieu leur donne des forces pour le porter, ou parcequ'ils s'en déchargent par une lâche infidélité. Or l'un et l'autre n'empêchent pas que ce ne soit un joug : Tollite jugum meum super vos.

2. Concluons donc que l'amour de Dieu doit être beaucoup plus généreux et plus fort dans un chrétien, puisqu'il doit avoir une vertu proportionnée à ces saintes et rigoureuses obligations que le baptême nous impose. Disons obligations du baptême, et non pas vœux, parceque le vœu dans sa propre signification est un engagement libre c'est-à-dire un engagement que Dieu ne nous commande pas, mais que nous contractons de nous-mêmes et par notre choix.

Je vais plus avant, et je dis même avec Guillaume de Paris, que l'acte d'amour de Dieu doit embrasser tous les conseils sous^condition; en sorte que s'il étoit nécessaire, pour marquer à Dieu mon amour, de pratiquer ce qu'il y a dans les conseils de plus mortifiant et de plus humiliant, je fusse disposé à tout entreprendre et à tout souffrir. D'où vient que Tertullien appelle la foi, Fidem marlijrii debitricem, expression qui convient également à la charité. Ainsi quand les martyrs versoient leur sang, ils étoient loués simplement dans l'Église pour avoir fait leur devoir, et non pas plus que leur devoir ; et ceux qui cédoient à la rigueur des tourments étoient excommuniés comme des apostats. Il seroit bien étrange qu'on n'eût pas dans le christianisme, à l'égard de Dieu, la même fidélité dont on se pique à l'égard de son prince et de sa patrie.

Or di es-moi, Chrétiens : s'il s'agissoit maintenant ou de renoncer notre Dieu ou de mourir pour lui, trouveroit-il encore dans nous des martyrs? Si nous ne sommes disposés de cœur à mourir pour sa cause, nous ne l'aimons pas. Quelques uns pré-

tendent qu'il est dangereux de faire ces suppositions ; et moi je soutiens que ces suppositions ainsi faites sont d'une utilité infinie, 1°pour uous donner uue haute idée de Dieu; 2° pour nous inspirer, quand il est question de lui obéir, des seutiments nobles et généreux; 3° pour nous humilier quand nous manquons à certains devoirs aisés et communs. Mais ces suppositions peuvent porter au désespoir. Oui, elles peuvent porter au désespoir; mais qui? ceux qui comptent sur leurs forces, et non point ceux qui s'appuient sur les forces de la grâce.

Je conçois maintenant quel est le mérite de la charité divine. Mais si tout ce que j'ai dit est nécessaire pour aimer Dieu, quel est celui qui aime Dieu? Demandons, comme l'Apôtre, ce saint amour. Disons, comme saint August n : Ah! Seigneur, je vous ai aimé trop tard ; mais au moins veux-je commencer présentement à vous aimer.

Page 1